Interview des auteurs du tube interplanétaire "Connected" à l'occasion de leur nouvel album
A quel âge devient-on un papy de l'électro ? 40, 50 ans ? Les Stereo MC's, sans pour autant être titulaire de la carte vermeil, font figure de revenants à côté des jeunes loups aux dents longues de la Touche FrançaiseTM. Après des nuits d'errance sur les platines londoniennes, puis une condamnation à deux Brit awards fermes pour avoir commis le tube Connected en 92, ils reviennent aujourd'hui, libérés pour bonne conduite - mixes de Tricky, Pressure Drop?-, avec Deep, Down and Dirty, un album dépouillé et sobre, délicieusement british (cf. critique en bas d'interview). Nous avons rencontré Nick et Rob, entre deux cures de thalasso nocturnes.
Pratiquement, vous avez fait quoi pendant tout ce temps ?
Suite à la sortie de Connected nous avons passé deux ans en tournée ; nous y avons laissé beaucoup d´énergie et nos vies privées s´en sont ressenties, notre créativité aussi. Mais on ne peut pas parler de silence, nous avons continué à travailler ensemble, nous avons fondé un label. On faisait de la musique, mais on n'avait pas l'impression que ça correspondait à ce qu'on voulait faire. On aurait pu sortir un album, pour capitaliser sur le succès de Connected. Mais ce n'est pas la raison pour laquelle on fait de la musique. On a attendu, en continuant à composer, de trouver ce qu'on voulait vraiment faire. On a besoin de ça : écouter et se dire "c'est ça qu'on veut faire". Ca nous est pas arrivé pendant longtemps, alors on a attendu jusqu'à que ça arrive.
Et c'est arrivé quand ?
Rob : probablement quand on a construit notre propre studio. Les choses ont commencé à s'améliorer, on était plus concentré sur ce qu'on faisait, sans rien pour nous distraire. On travaillait et communiquait mieux ensemble. On a enregistré notre album l'année dernière en 9 mois. Que du neuf, on a effacé tout ce sur quoi on travaillait, probablement 50 ou 60 morceaux.
Nick : quand on a fini la tournée Connected, on a arrêté de faire plein de remixes parce que les gens qui nous le demandait s'intéressaient plus à notre succès qu'à notre musique. On a rien fait pendant deux ans, puis il ne restait que des gens qui s'intéressaient à notre musique. On fait un remix pour Tricky (She makes me wanna die), puis Diana Ross qui avait apprécié notre travail avec Tricky, puis Pressure Drop, David Holmes, Quannum MC's, ensuite Studio K7 nous a demandé de faire un DJ Kicks. Toutes ces choses nous ont aidé à reconstruire quelque chose, ça faisait longtemps qu'on avait pas terminé un projet. On a repris confiance en nous. On ne s'est plus senti enfermé dans ce qu'on faisait avant. On a trouvé un nouveau moyen d'obtenir notre son en en étant satisfait.
Les remixes et la compostion sont quand même deux choses différentes.
Dans un remix tu changes l'interprétation musicale de la chanson d'un autre. Normalement on ne mixe que de la musique où il y a du chant, qui porte une identité forte. En fait, c'est parce que c'est ce qui manquait à notre musique : une ligne directrice pour nos paroles. Sans ça tu ne peux rien faire. On pourrait faire de la musique instrumentale, mais ce n'est pas ce qu'on veut faire. Sur DJ Kicks, on a 2 ou 3 morceaux instrumentaux, mais ce n'est pas représentatif de tout ce qu'on fait. On veut qu'il y ait une voix sur notre musique.
Votre musique a une identité forte, un style. Peut-on conserver un style dans la musique électro où tout va si vite ?
Nick : Je crois pas qu'on puisse nous qualifier d'électro. Nous sommes juste les Stereo MC's, et ce qui fait de nous les Stereo MC's, c'est qu'on a notre son propre. Si on ressemblait à d'autres, on s'appellerait autres. Si tu fais de la musique instrumentale, tu es obligé de faire partie du courant musical, de cette aire interchangeable de la musique. Nous, on écrit des chansons.
Justement, comment définiriez-vous votre musique ?
Nous faisons une musique qui vient un peu du hip-hop mais nous sommes avant tout un groupe, nous sommes sept sur scène et nos mélodies sont très électroniques? Beaucoup d´artistes en Angleterre sont comme nous le fruit d´une convergence entre le hip-hop, l´électronique voire la pop.
Vous adressez-vous au public de Connected ou pensez-vous conquérir une nouvelle génération de fans ?
Nous voulons être jugés comme un nouveau groupe. Après tout ce temps, nous considérons qu´il faut repartir de zéro. Notre musique est différente, nous sommes un peu une oasis dans le désert (rires).
Pour en revenir à la musique, que pensez-vous de l´actualité de la musique électronique ? Le dernier Daft Punk par exemple ?
Honnêtement, nous avons été un peu déçus par le dernier Daft punk. Dans le premier, il y avait quelque chose de naïf que l´on ne retrouve pas dans celui-ci. Pour qu´un album soit vraiment bon, il faut qu´on sente l´énergie brute, une part de la personnalité de l´artiste.
Quels sont les artistes qui ont « changé votre vision du monde » ?
Il y en a eu beaucoup mais je dois dire que le premier album de Public Enemy a changé ma vie. Et puis il y a les Temptations, avec cette énergie, cet incroyable rythme et ce sex appeal.
Votre créativité ayant souffert du succès que pensez-vous de l´underground ?
Le fait de rester dans l´ombre prive le public de productions qui pourrait changer leur vision du monde, peut-être même changer le monde à travers un message. Imagine si Bob Marley était resté dans l´anonymat?
Oui, mais presque dix ans après, votre succès a eu le temps de s'atténuer. Comment vous l'avez vécu ?
Non, on ne s'intéresse qu'à la musique, on se fout de la merde autour. On était plutôt content de laisser tout ça derrière nous. Quand tu te sens bien avec ta musique, c'est sympa, même si on est pas le genre de types intéressés par la célébrité. Mais quand ce n'est pas directement lié à ce que tu fais, que tu commences à ouvrir des supermarchés, etc? Si on ne sort pas un disque, on n'a pas besoin d'être impliqué dans ce genre de truc. Certains essaient de rester sous les spot-lights en se rendant à toutes les soirées, c'est pas notre truc.
En écoutant We belong in this world together, je me suis dit que c'était ce qu'un groupe comme Oasis devrait faire, ce à quoi le rock anglais devrait ressembler.
Nick : Il y a de la place pour tout le monde. Et s'il n'y avait pas ce mythe de la guitare, il y aurait d'autres choses qui n'existeraient pas, et puis ça fait sonner les autres trucs mieux, en contraste. Oasis a fait quelques bonnes chansons mais leur musique est un peu trop traditionnelle pour moi. Mais des trucs comme ça, les autres choses ne seraient pas aussi excitantes.
C'est qui pour vous le musicien le plus intéressant du moment?
Rob : Pour moi, c'est RZA du Wu-Tang. Il fait vraiment des choses très originales. J'aime surtout la BO de Ghost Dog. Il a un son original, il ne fait pas de compromis pour avoir plus de succès. Les rappeurs du Wu-Tang ont un style, un goût particulier.
Nick : pour moi, c'est comme la musique Blues où les musiciens ne faisaient que jouer de la guitare, de façon très brute. Avec tous ces sons bizarres, il arrive à garder ce côté brut. Le sampleur a remplacé la guitare acoustique mais ce sont toujours des émotions basiques qui remontent.
Est-ce que vous ressentez votre influence sur d'autres groupes anglais ?
C'est possible? Des groupes comme Massive Attack ou comme nous ont probablement influencé certains groupes, mais il y a sûrement deux degrés. Des fois, tu entends un truc et tu te dis que ça ressemble un peu à quelque chose. Mais, tu sais, la musique appartient à tout le monde. Tout le monde peut avoir les mêmes influences et les interpréter de manière différente.
Rob : si la chanson est bonne, elle est bonne, et sinon, elle ne l'est pas, c'est tout. Mais si c'est vraiment une copie, alors ça ne peut pas être aussi bon.
Pas mal de groupes se séparent après un gros succès, vous avez une recette pour rester ensemble ?
Nick : on est assez atypiques. Rob et moi nous connaissons depuis l'âge de 6-7 ans, on est plus comme des frères. Des fois, c'est plus dur, des fois, c'est plus facile. Notre relation transcende tout problème d'ego; on se fout de savoir qui fait quoi sur nos albums, visiblement Rob fait les voix et d'autres trucs, mais ce n'est pas la question. L'important, c'est le résultat, c'est la somme de toutes les parties. On a vécu des moments difficiles dans notre relation de travail après la période Connected. Ca a changé beaucoup de choses pour nous, on est parti vers d'autres directions. Mais j'aime ce qu'on fait. Le fait d'être à deux nous permet d'être quelque chose, de voir plus grand.
Propos recueillis par Neigh-Khadi Araque et Arnaud Dutant
Stereo MC's - Deep Down and Dirty (Island)
28/01/2003
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