Miles Davis, 1969, "The complete In a silent way sessions" et "Live at the Fillmore East"
Dix ans que le Picasso du Jazz s?est éteint. L?occasion rêvée pour sortir les fonds de tiroirs estampillés inédits. Mais "The complete In a Silent Way sessions" et "Live at the Fillmore East" nous prouvent que l?on est encore loin d?avoir fait le tour de l??uvre monumentale du trompettiste.
En 1969, Miles sort d?une période extrêmement prolifique et créative à la tête de son quintette, aux côtés de Wayne Shorter (sax), Herbie Hancock (piano), Ron Carter (contrebasse) et Tony Williams (batterie). En cinq ans, ces musiciens ont porté les formules du bop à des sommets jusque là inconnus. Miles est alors profondément influencé par ses sidemen qui le poussent dans ses retranchements et refusent de se cantonner à ses standards que sont "So what", "All Blues" ou encore "The Theme". Tony Williams et Herbie Hancock lui proposent des compositions dont les structures se rapprochent du rock et de la funk, et élargissent le lexique musical du groupe.
L?alchimiste de sons qu?a toujours été Miles se sent maintenant à l?étroit dans son quintette. Il expérimente, invite de nouveaux musiciens, introduit des claviers électriques dans sa musique, sacrilège ultime pour les critiques et les fans de l?époque. Les textures sonores du groupe deviennent tout autres au contact du guitariste John McLaughlin et des claviéristes Chick Corea et Joe Zawinul. Ces sessions complètes du très controversé "In a Silent Way" sont le témoin de cette profonde mutation. Miles a peut-être vendu son âme à la fée électricité, mais il n?a rien perdu de son intransigeance artistique. Fasciné par Hendrix et Sly Stone, ses compositions tendent à s?éloigner de la forme d?un jazz pur et dur tout en en conservant l?esprit d?aventure. Les plages qui en résultent sont un savant mélange d?audace et de retenue, et les titres soulignent cette dualité : "Directions", "Ascent" d?un côté, "Shhh/peaceful" et "In a silent way" de l?autre. Il s?agit ici de créer une musique ouverte dans un cadre a priori plus restreint que le terrain de jeu habituel du trompettiste. Miles revisite le blues ("Mademoiselle Mabry"), l?agrémente de gimmicks soul ("Splash"), sans jamais céder à la facilité des canons du genre. "The Ghetto Walk", pièce centrale de ces trois disques, en est le plus parfait exemple : Miles, même s?il s?éloigne des sentiers (re)battus du Jazz, réussit à garder intacte l?intégrité de son univers feutré.
Un pas est donc franchi avec "In a Silent Way", mais ce n?est pas suffisant. John Coltrane, qui fut le plus génial partenaire de Miles, est mort en 1967, cette date a marqué un tournant pour Miles : avec frénésie, il s?est remis à composer et veut radicaliser sa démarche. C?est chose faite avec ce "Live at the Fillmore East". Si "In a Silent Way" se situe sur la brèche, ce Live plonge dans l?abysse. La tension est ici palpable et une violence que l?on ne connaissait pas à Miles habite ce disque. Par l?électricité, il veut atteindre un état de transe, montrer la puissance que peut dégager son groupe. Ce Live est loin d?atteindre la perfection formelle du coup de maître que représente "In a Silent Way". Au contraire, ce Live fourmille de défauts qui auraient pu s?avérer rédhibitoires : qualité du son médiocre, choix artistiques parfois discutables, notamment en la présence plus que superflue du percussionniste Airto Moreira dont l?apport relève du néant.
Pourtant, "Live at the Fillmore East" est indéniablement un grand disque. Difficile d?accès pour ceux qui désirent retrouver le timbre de velours de la trompette davisienne et bourré de défauts peut-être, mais un grand disque quand même. Devant un public médusé ? le groupe assure la première partie de Steve Miller et Neil Young et Crazy Horse, un comble !- Miles & Co livrent ici une musique sans concessions, brute. On retrouve certains thèmes de "In a Silent Way" ("It?s about that time", "Directions") rendus méconnaissables. Finies les ballades langoureuses comme "My funny Valentine", place à la débauche pyrotechnique de "Miles runs the Voodoo down" (titre qui sera inclus sur le mythique "Bitches Brew" enregistré quelques mois plus tard. D?autres titres appartiennent au répertoire de la période acoustique, comme "Masqualero", mais il y a un tel acharnement dans le travail de déconstruction que même des oreilles averties ne peuvent saisir pleinement le fossé qui sépare cet opus des précédents. La puissance dégagée abasourdit l?auditeur, le fait ployer sous les assauts répétés de la distortion.
Difficile de ne pas être impressionné par un tel tour de force. Mais on comprend aisément que ces bandes soient restées dans l?ombre tant le public de Steve Miller et de Neil Young n?a pas dû apprécier un tel spectacle?
Miles Davis - The complete In a silent way sessions / Live at the Fillmore East
10/03/2007
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