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Rock Pop
Cat Power : Elle vient de là, elle vient du blues
Après six albums et une constante insatisfaction, la belle et perfectionniste Chan Marshall, aka Cat Power, revient nous insuffler l’air moite du Tennessee par les oreilles. The Greatest (sorti le 24 janvier) sera certainement l’album de sa révélation à un large public.
Pas facile de trouver sa place lorsqu'on a pour vœu le plus cher de jouer avec Otis Redding et ses musiciens. C'est un peu comme cet ami à moi qui rêve secrètement que son prochain cadeau d'anniversaire sera une place pour un concert des Beatles. Mais c'est certainement encore plus compliqué lorsqu'on est le rejeton d'un père banjoïste et d'une mère hippie. On éprouve le sentiment d'une dette éternelle envers ceux qui ont su marquer définitivement de leur empreinte le destin de la musique. Les rencontrer pour mieux les comprendre apparaît comme un prérequis à toute progression, ne serait-ce que par un humble respect.
Pas facile non plus lorsque l'on est une jeune (32 ans) femme blanche de s'affirmer au sein « de gens et de lieux sudistes ». Mais l'émotion intacte qui habite la môme de Memphis et son profond attachement à ses racines sont plus forts que les barrières sociales : la magie de la soul opère par le biais de sa voix veloutée qui, telle celles d'Otis, Al ou Johnny Jenkins, transcende les ségrégations. L'époustouflant et bouleversant You are free, sorti il y a déjà trois ans, l'a bien prouvé.
Produite par le label Matador, Cat Power a donc toujours évolué au plus haut niveau de l'underground américain. En 1996, What would the community think ? avait été enregistré dans le Saint des Saints, le Easley Recordings Studio de Memphis. Tandis que Cat tergiversait à peaufiner l'écriture de son nouvel album, le Easley a disparu dans les flammes l'an dernier et a rejoint la légende, privant subitement Chan d'une source d'inspiration et de rencontres primordiale.
Heureusement les bons samaritains existent dans le Tennessee et l'écrivain Robert Gordon, rencontré lors de la réalisation du susnommé opus, a su faire se rencontrer les chemins de Cat Power et de deux vétérans de Hi Records, musiciens d'Al Green, Otis Clay, Syl Johnson ou Ann Peebles, véritables mythes de la culture sudiste et tout simplement de la musique du XXe siècle.
Comme de bien entendu, l'enregistrement ne pouvant avoir lieu au Easley, il se fera au Ardent Studio : Chan ne souhaite pas faire évoluer ses musiciens (qui sont donc les frères Mabon « Teenie » et Leroy « Flick » Hodges) hors de leur environnement habituel ; sa soul music se doit d'être la plus sincère possible. Et, New-Yorkaise d'adoption, Cat ne peut décemment ressentir et faire ressentir les mêmes émotions dans la grosse pomme et dans les terres du King. Même si ses morceaux ont été composés entre NY, Miami, l'Espagne, la Nouvelle-Zélande et la Caroline du Nord ! Du coup, les murs en bois du studio A vont assister à un enregistrement très naturel, quasiment toujours en prise directe, avec une intensité et une patine qu'on aurait pu entendre nulle part ailleurs. Cat Power, sur cet album, c'est surtout Chan Marshall and the Hodges brothers tellement ils habitent chaque morceau, portant et sublimant la voix de Chan avec une élégance rare, gorgée d'émotion mais sur des rythmes toujours très folk. Douze morceaux assez courts d'ailleurs, sans rallongement artificiel, sans volonté éperdue de coller aux 220 secondes des radios commerciales qui ne feraient pas l'effort de fermer leurs yeux pour y voir couler les grands fleuves du Sud…et les multiples petites sources, au débit ténu mais intarissable, de la soul. Cat parle ainsi des chansons qui passent à la radio : « la perspective émotionnelle n'est pas primordiale dans ce genre d'expériences ». La radio actuelle ne véhiculerait plus l'émotion nécessaire à porter sa musique. Une soul parfois âpre, ténébreuse, métissée de la brutalité du monde moderne. « I hate myself and I want to die » n'est pas reprise de Kurt Cobain (c'était pourtant le titre originel du LP In Utero) mais Chan Marshall a eu la même formule que l'idole grunge des nineties pour résumer ses moments de mal-être.
Il ne faut pas la brusquer. Matador/Naïve l'a peut-être trop fait, la pressant à plus de releases que d'aboutissement artistique, selon elle. Cet été, en six jours, The Greatest, produit avec l'ingénieur du son Stuart Sikes, a été bouclé. Chan, de retour à Memphis, l'a mixé quelques jours plus tard et le voilà dans les bacs. Mais le résultat est probant. La vitesse d'enregistrement est certainement plus un gage d'authenticité que d'inaboutissement … Même si elle s'exprime ainsi : « Rien n'est encore vraiment accompli […] J'espère qu'un jour, je me sentirai en harmonie totale avec un disque, un album que je pourrai entièrement finir et dont je pourrai être fière. Tous mes disques ont été précipités […] Ce serait bien pour moi d'être enfin heureuse avec ce que je fais ».
Pourtant intuitif et personnel, ce LP comporte un morceau qui est sans doute la plus belle chanson de Cat Power. Intitulé de façon éponyme The Greatest, hommage à Mohammed Ali et à ce qu'il représente tant pour les Noirs que pour les Blancs démunis du Sud pour qui le rêve américain est un combat quotidien, il comporte une part d'autobiographie et révèle une troublante volonté de faire partager ses émotions, en opposition avec les productions commerciales recherchées par les radios. Finalement, jeu du sort, c'est le single retenu par les radios dans le monde entier depuis début février. Peut-être aidera-t-il Chan Marshall à être enfin en phase avec elle-même et à retrouver les honneurs qui lui incombent. La petite Joss Stone n'a qu'à bien se tenir …
Discographie
1995: Dear Sir avec Steve Shelley (batteur de Sonic Youth) et Tim Foljahn (Two Dollar Guitar)
1996: What Would The Community Think
1998: Moon Pix
2000: The Cover Records comme son nom l'indique, un recueil de reprises (dont Satisfaction – 34 ans et demie après la reprise d'Otis Redding…)
2003: You Are Free mixé par Adam Kasper (Queens of the Stone Age, Foo Fighters, Pearl Jam)
2006: The Greatest
08/04/2006
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