Une perle rare pour les amateurs de rock et de grande musique en général…
Dans l'histoire du rock, les années 80 sont considérées comme une période assez médiocre en termes de créativité musicale, comparées à la folie des sixties et des seventies. Cette décennie voit sortir à profusion des morceaux avides d'explorer les nouvelles possibilités de l'électronique, des chansons idéales pour la playlist de RTL2 (pap rack rwadio) mais souvent dénuées de génie et de prouesses instrumentales. Même les grands noms n'échappent pas à cette vague : David Bowie et Genesis notamment, accusés de faire du commercial, vendent des millions d'albums, écrivent bien sûr quelques belles chansons et des airs qui restent dans les têtes, mais n'atteignent plus la grandeur du temps de leur «âge d'or». «C'était mieux avant», se lamentent les Essec amateurs de musique de l'époque.
Les connaisseurs voient alors généralement la formation anglaise The Smiths comme l'un des rares groupes créés à ce moment et échappant à cette médiocrité : leur son, comme celui de R.E.M ou de Depeche Mode, proposa du nouveau et certaines chansons marquèrent la génération eighties comme celles des Stones en leur temps. Enfin ça c'est qu'on dit, perso je ne peux rien affirmer car je ne connais rien aux Smiths. En revanche, je peux vous dire que le dernier opus de Morrissey, chanteur de ce groupe dissolu en 1987, poursuivant sa carrière en solo depuis, est une petite merveille, ce qui me laisse supposer que les Smiths étaient effectivement très bons.
Ne vous laissez pas tromper par la photo de la jaquette, qui fait penser à un disque de musique classique. C'est bien du rock qui vous attend, et de l'exceptionnellement bon. Vous mettez le CD dans votre radio. Le premier titre commence, I will see you in far-off places. Premier sentiment: ça déchire. Les guitares sont bonnes, la batterie se fait bien entendre, l'air est original, tout cela annonce du très bon. La conclusion en apothéose du morceau vous laisse très enthousiaste quant à ce qui va suivre. Vous n'êtes cependant pas au bout de vos surprises, car l'album devient très vite moins accessible. En effet, vous voyez s'enchaîner des chansons très noires et mélancoliques, bien que souvent énergiques ; le Moz, comme le surnomment ses fans, semble parler constamment de mort et a tendance, a priori, à pleurnicher plus qu'à chanter. Il se plaint un peu trop, se dit-on, devrait laisser un peu plus les instruments s'exprimer. Puis vous vous rappelez que souvent la beauté des grandes œuvres n'est pas facile à saisir du premier coup, que vous avez dû vous y prendre à plusieurs reprises avant d'avoir la révélation de tout le génie compris dans 2001 l'Odyssée de l'espace ou Brazil, pour prendre l'exemple du cinoche. Une deuxième écoute s'impose donc.
Ici, c'est par la voix du chanteur que se fait cette révélation. Une voix qui, quand on tend bien l'oreille, découvre des possibilités incroyables et prend aux tripes aussi fortement qu'un instrument musical. Que de talent et de maîtrise dans les moindres mots prononcés, une profondeur, une noblesse, et surtout une tristesse qui ici se marient parfaitement avec la musique : il est rare que la voix apparaisse ainsi comme un instrument à part entière, et non simplement comme ce qui apporte des mots sur les notes. A part chez David Bowie et Peter Gabriel, je crois en ce qui me concerne que je n'ai jamais ressenti ça ailleurs. On est profondément troublé lorsque, dans la deuxième partie du septième morceau, Morrissey répète désespérément que la vie est une porcherie, quand peu à peu les guitares et la batterie commencent à s'énerver avec lui, avec toujours en fond cet inquiétant bruit de pluie qui s'abat… Non, cette voix n'est tout compte fait vraiment pas de trop, c'est bien au contraire par elle que la majorité des morceaux dégage une telle puissance.
Morrissey apparaît clairement comme un romantique, je veux dire un vrai à la Baudelaire, bien triste et narcissique. On ressent ça dans ses textes, très beaux quand on les comprend et qu'on devine comme tel quand on ne les comprend pas: «To me you are a work of art; and I would give you my heart; that's if I had one». L'ancien chanteur des Smiths revendique également une certaine culture, peu accessible elle aussi : «Pasolini is me ; Accattone you'll be» ; comprenne qui pourra… Voix, textes, tout ça est nickel, mais quid de la musique ? Superbe elle aussi, de bout en bout. Ne vous attendez pas à des prouesses genre solo de Guitar Hero: c'est dans l'alchimie des voix et des instruments que naît ici l'émotion, les morceaux n'ont nullement besoin de s'encombrer d'un solo de six minutes. Force est de constater en tout cas que la musique est mixée à la perfection : tous les instruments ressortent bien, aucun n'est particulièrement mis en valeur comme c'est le cas à tort parfois (la guitare chez Clapton, la batterie dans le Genesis de Collins), et quel plaisir de se faire parfois surprendre par des petites pointes aigues de piano, des cris déchirants de trompette ou des chœurs d'enfants jaillissant au milieu du traditionnel trio guitare-basse-batterie. Rien d'extraordinaire donc a priori, et pourtant au final un sentiment de perfection s'impose à l'écoute de cette musique. Normal vous diront les connaisseurs, c'est Tony Visconti qui est à la production. Celui qui a travaillé avec les plus grands, Bowie notamment. Autant dire qu'il ne s'appelle pas Tony pour rien.
Douze morceaux, cinquante minutes de grande musique, dont on retient en particulier, je le répète, une voix incroyable qui résonne encore longtemps dans la tête une fois le morceau fini. Un album à apprécier au calme, les écouteurs dans les oreilles pour se laisser emporter par la force de ces chansons, mais à éviter peut-être, vous l'aurez compris, en période de dépression. On a rarement fait aussi bon depuis le Scary Monsters que Bowie sortit en 1980, et je m'en vais de ce pas essayer ce qui est considéré comme l'album culte des Smiths, datant de 1986: The queen is dead. Bonus : vous pouvez écouter le premier single de l'album, You have killed me, en cliquant ici.
21/07/2006
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