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Après l'école

Michel BON - Missionnaire accompli

Michel BON  - Missionnaire accompli

Interview de Michel BON (E66) , président d'honneur de la Maison des ESSEC.


Michel Bon E66 - Missionnaire accompli


Reflets ESSEC Magazine
Il y a quelques semaines, vous quittiez la présidence de France Télécom. Quel bilan dressez-vous aujourd'hui de ce parcours ?

Michel Bon
Mes sept ans à France Telecom, ce sont un peu deux histoires parallèles : celle du changement d'une culture d'administration à celle d'une entreprise en concurrence ; et celle de la mise en 'uvre d'une stratégie de développement. Ce qui était relativement unique, et en tous cas passionnant à vivre, c'était la simultanéité et l'ampleur des défis qui se présentaient à l'entreprise : passage du monopole à la concurrence, d'un usage centré sur le téléphone fixe au mobile et à Internet, de l'Etat à la Bourse, d'un management de mode public au mode privé, etc..

Pour ce qui est du changement de culture, je n'ai eu que des joies : France Telecom est progressivement passé d'une culture très administrative - mais pour autant assez efficace - à une culture d'entreprise commerciale, ayant des relations avec des clients, et non plus des usagers. Certes ce changement ne s'est pas fait en un jour, mais les progrès considérables enregistrés dans ce domaine, sous le regard de nos clients, c'est à dire de tous les Français, prouvent qu'il est possible, dès lors que l'on explique aux hommes et aux femmes de l'entreprise les raisons du changement, les objectifs poursuivis et que l'on parvient à les y faire adhérer. Au moment où on se lamente de voir l'Etat incapable de se réformer, je suis fier que France Télécom fournisse l'exemple d'un tel changement.

La deuxième histoire, celle de la mise en oeuvre d'une stratégie de développement, m'a donné à la fois des joies et des soucis. L'amélioration de la productivité, qui a pratiquement doublé en six ans, et ce sans plan social, et la très bonne résistance de l'entreprise à la concurrence, ont été source de joies. Le bilan du développement international est, par contre plus mitigé : il y a de grands succès, je pense par exemple à Orange, à Equant ou à la dimension européenne de Wanadoo; il y a aussi eu des erreurs : NTL et Mobil Com, et malheureusement, dans ce secteur, les erreurs coûtent beaucoup plus cher que dans d'autres secteurs. Il y a eu enfin le financement de ce développement international, qui n'a pas été réussi du tout. Pour deux raisons simples : l'Etat a voulu rester l'actionnaire majoritaire sans pour autant mettre de l'argent dans l'entreprise, ce qui obligeait celle-ci à financer ses acquisitions en espèces plutôt qu'en actions, et le retournement très brutal des marchés dans ce secteur, qui a rendu le décalage dans le temps des acquisitions et de leur refinancement en fonds propres insupportable.

Bien sûr, nous aurions pu ne rien faire, et France Télécom serait aujourd'hui peut-être le héros de la Bourse. Mais je n'en suis pas si sûr : la rentabilité du téléphone fixe a beaucoup baissé en France sous l'effet de la concurrence, et si tout le reste n'était pas là, il y aurait presque autant de personnel en France, et beaucoup moins de résultat d'exploitation pour les payer.

REM
Vous n'avez tout de même pas pris ce risque sans l'aval de votre Conseil d'Administration. Mais vous en avez assumé la responsabilité. Pourquoi ?

Michel Bon
Je n'ai évidemment pris aucune décision stratégique sans avoir préalablement l'accord de mon actionnaire principal, c'est-à-dire l'Etat. C'est normal. Un chef d'entreprise responsable ne décide pas d'une stratégie tout seul, mais avec son Conseil d'Administration ou directement avec l'actionnaire, lorsque celui-ci est majoritaire. Mais il me semble également normal que j'assume moi-même les risques de la stratégie que j'ai proposée.

REM
Vous avez eu le courage de démissionner

Michel Bon
A partir du moment où France Télécom affichait de lourdes pertes à cause des deux affaires malheureuses que furent NTL et Mobilcom, il était naturel que je propose ma démission. Je l'avais déjà fait en janvier lorsque les premières pertes, liées à ces deux affaires étaient apparues ; et je l'ai proposé à nouveau cet été, lorsque nos comptes semestriels ont pu solder définitivement ces mêmes deux affaires.

Bien sûr, mon actionnaire aurait pu refuser ma démission. Il l'a accepté, je crois, pour deux raisons principales :
- cette démission semblait relativement logique dans le contexte européen : tous les patrons de télécoms ' en tous cas ceux des entreprises cotées - en poste au moment de la bulle, et qui avaient tous, dans ce cadre, effectué des investissements dont certains ne s'étaient pas révélés heureux, étaient partis. J'étais le seul encore en poste.
- L'Etat devait agir pour faciliter le refinancement de France Télécom : il était sans doute plus facile de légitimer cette action par un changement de management.

REM
Votre discours de départ a été très émouvant ?

Michel Bon
France Telecom, et ce n'est pas si courant, est une entreprise très affective. Peut-être du fait de sa mission de service public : ses salariés ne sont pas seulement là pour enrichir les actionnaires ou pour toucher un salaire, mais aussi pour accomplir cette mission, qui est utile à leurs concitoyens. Peut-être aussi par l'héritage de la culture administrative : comme tout le monde avance au même rythme, que les écarts de salaire sont peu importants dans le monde public, et qu'il n'y a beaucoup moins de compétition entre les personnes. Cela n'a pas que des avantages, mais l'un de ceux-ci est une adhésion très forte à l'entreprise.

Je ne quittais donc pas seulement une entreprise, mais des hommes et des femmes que j'aimais bien, et qui, pour beaucoup, m'aimaient bien aussi... Cela a sans doute contribué à mon émotion. J'ai été touché par les témoignages que m'ont adressés de très nombreux salariés que je ne connaissais pas à l'annonce de mon départ.

REM
Revenons à votre parcours, à la fois exceptionnel et hors norme. L'ENA après l'ESSEC. Quelles étaient les raisons de ce choix ?

Michel Bon
Je voulais servir l'intérêt général et je croyais que ce n'était possible que dans l'Administration. En fait, je me suis très vite rendu compte que ce n'était pas tout à fait vrai : beaucoup de membres de ma famille qui ne comptait aucun fonctionnaire servaient l'intérêt général plutôt mieux que les fonctionnaires que je voyais travailler.

Après les quatre ans obligatoires passés dans l'Administration, je me suis donc orienté vers le monde de l'entreprise. Ce monde était d'ailleurs celui auquel me destinaient ma culture familiale et mes études à l'ESSEC.

REM
Le Crédit Agricole a été une première grande étape dans votre carrière. Pourquoi y êtes-vous entré ?

Michel Bon
En quittant l'Administration, j'ai commencé par le secteur bancaire : trois ans au Crédit National, puis sept ans au Crédit Agricole : c'était un établissement issu du monde agricole que j'ai découvert à cette occasion et que j'ai trouvé formidablement intéressant et attachant, surtout par ses hommes, presque tous des self-made men. J'ai aussi aimé le côté mutualiste, c'est-à-dire un mode de détention et d'exercice du pouvoir différent de celui du capital, avec ses inconvénients certes, et ses avantages.

REM
Vous avez démissionné en 1985, au lendemain de la nomination d'un nouveau directeur général. Est-ce parce que vous n'aviez pas obtenu ce poste qui devait vous revenir ?

Michel Bon
C'est la lecture que beaucoup ont fait de ce départ. C'était la deuxième fois consécutive que l'Etat nommait à la direction générale une personnalité certes estimable - mais qui ne connaissait pas ce secteur. Je considérais que c'était mal traiter l'entreprise. Je suis parti un peu pour témoigner contre cela. Je n'aime pas voir l'Etat agir mal, probablement parce que je lui ai, au début de ma vie, voué quelque passion.

REM
Votre arrivée à la direction de Carrefour, deuxième grande étape de votre parcours, a surpris. Comment expliquez-vous ce choix ?

Michel Bon
Ce choix a effectivement paru bizarre à certains. La distribution qui était d'ailleurs le métier de mon père est un secteur très intéressant, mais qui ne bénéficiait pas il y a une vingtaine d'années de l'image positive qu'il a aujourd'hui.

Carrefour a été, d'une certaine façon, ma meilleure école : j'y ai appris le souci du client, le sens du détail, une approche managériale novatrice.

REM
Vous avez toujours eu le salaire le plus bas des grands patrons. Est-ce une règle de vie ?

Michel Bon
Ma culture familiale fait que je me suis toujours méfié de l'argent : le fait d'en avoir beaucoup me semble beaucoup plus une menace qu'une chance. Mais je ne suis pas du tout à plaindre : ma vie matérielle est tout à fait facile. Et quand je voyais mes collègues américains gagner cinquante millions de dollars, c'est à dire dix mille fois le salaire minimum là bas, je me disais que je ne pouvais pas valoir dix mille personnes à moi tout seul.

REM
Quelles sont, de votre point de vue, les principales qualités d'un chef d'entreprise ?

Michel Bon
Vaste question ! La première qualité sans doute est l'écoute, non pas une écoute passive, mais « aimante », qui fera faire des progrès à celui qui parle comme à celui qui écoute. C'est une attitude d'esprit. La deuxième est l'esprit de décision, qui requiert du courage. L'absence de courage ne conduit pas au progrès. Il faut enfin savoir résister à la tentation d'attraper « la grosse tête » ; c'est d'autant moins facile qu'un chef d'entreprise ' surtout lorsqu'il rencontre le succès - est entouré de flatteurs de tout poil, et qu'il s'expose pratiquement en permanence, parce que le partage entre sa vie personnelle et professionnelle est beaucoup plus flou. Il est entouré de personnes qui le regardent comme à travers un filtre. Cela ne l'aide pas à rester lui-même.

REM
Comment résiste-t-on ? Quelle est votre recette ?

Michel Bon
C'est la famille proche, celle qui vous ramène à la réalité, qui est pour moi l'aide la plus précieuse. Ma femme, mes enfants, m'ont beaucoup aidé. Il y a aussi une espèce d'état d'esprit personnel : j'aime bien rire, de moi, des gens ; c'est dans mon caractère ; cela m'a aussi aidé.

REM
Quelles sont les valeurs auxquelles vous êtes le plus attaché ?

Michel Bon
C'est d'abord et surtout la confiance, donnée et reçue : je donne la mienne assez facilement, et j'attends aussi celle des autres. Quand je suis déçu, cela pèse assez lourd. Il y aussi la solidarité et la sincérité, qui en sont les ingrédients. J'attache enfin beaucoup d'importance à la modestie et à l'humilité. Je trouve ridicules les gens qui « la ramènent ».

REM
L'engagement dans la société civile est un élément fort de votre vie. Quelles sont vos motivations ?

Michel Bon
Il y a, dans mon engagement, à la fois un côté d'hygiène personnelle et un côté de devoir : diriger une grande structure est très prenant. J'avais besoin de baigner aussi dans des activités tout à fait différentes, à une autre échelle: rencontrer des gens qui faisaient autre chose, qui n'attendaient rien de moi, de mon métier principal. Cela m'aérait d'une certaine façon ! Et puis il y a le devoir de restitution. J'ai eu beaucoup de chance, j'ai beaucoup reçu : il est normal que je rende un peu. Ainsi je dois beaucoup à mon entrée à l 'ESSEC : c'est pour cela qu'il m'a semblé normal d'accepter de m'en occuper à mon tour un peu quand on m'a demandé de devenir président du Conseil de Surveillance de l'Ecole.

REM
Vous avez accepté cette mission à un moment crucial de la vie de l'institution. Quel a été votre rôle'

Michel Bon
J'ai été nommé à la présidence du Conseil de Surveillance au lendemain de l'arrivée de Jean-Pierre Boisivon à la direction générale du Groupe. Nous avons vécu ensemble une période de formidable avancée de l'ESSEC : tout le mérite des succès enregistrés revient à Jean-Pierre Boisivon et aux équipes de l'Ecole que je n'ai fait qu'accompagner. Ces mérites reviennent aussi en partie à la Chambre de Commerce de Versailles qui a décidé de soutenir le développement de l'ESSEC et en a obtenu les moyens (et peut-être là ai-je un peu aidé). J'ai soutenu toutes les innovations lancées par Jean-Pierre Boisivon : l'apprentissage, la reconnaissance internationale du diplôme, l'ouverture internationale, le développement du campus..

Beaucoup a été fait ; mais il reste encore beaucoup à faire : je pense en particulier à l'internationalisation de l'Ecole, sujet important et compliqué, qui est aujourd'hui sur la table de Pierre Tapie, directeur général du Groupe ESSEC, et de Gilles Pélisson, nouveau Président du Conseil de Surveillance. Il y a aussi les sempiternels sujets de la structure financière de l'ESSEC, toujours fragile, et puis celui de la concurrence.

REM
Au-delà de la qualité de la formation proprement dite, comment appréciez-vous les atouts de l'ESSEC ? Quel message avez-vous envie de délivrer aux étudiants ?

Michel Bon
Il y a autour de l'ESSEC une sorte d'alchimie particulière, curieusement toujours vivante, qui est ce mélange de valeurs telles que la modestie, l'engagement, la solidarité, et puis le défi'. Ce sont des valeurs très fortes, qui font que ses diplômés me semblent mieux armés que d'autres pour aborder la vie.

J'ai aussi envie de redire aux jeunes ESSEC qu'ils ont eu beaucoup de chance, et que cela doit les conduire à une attitude de générosité : ils ont un devoir d'être utiles, de faire progresser une société qui a beaucoup misé sur eux.

REM
Comment vit-on les changements de carrière ? Les ruptures et les nouveaux départs ?

Michel Bon
La confiance est pour moi quelque chose de très important, sans doute profondément ancrée dans mon caractère. Peut-être cela explique-t-il mes « zigzag » de carrière ?.. je ne craignais pas de bouger. J'ai confiance dans la vie.

REM
Comment envisagez-vous l'avenir ? Et quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre parcours ?

M. Bon
Mon avenir professionnel est aujourd'hui encore assez nébuleux.Plus que lorsque j'ai quitté Carrefour : j'avais alors 49 ans, j'en ai aujourd'hui 59. Cela ne me donne pas le même regard sur ma vie professionnelle à venir.

Mais, quoi qu'elle soit demain, je ne peux que me dire que j'ai eu beaucoup de chance dans ma vie professionnelle: j'ai vraiment fait des choses extrêmement intéressantes, à des niveaux de très grande responsabilité. Au passage, c'est vrai, j'ai pris quelques coups un peu rudes, mais cela valait la peine! Je préfère avoir eu cette vie qu'une vie linéaire, même réussie, dans je ne sais quelle administration, ce qui aurait été normalement ma vie après l'ENA.

Propos recueillis par G. Stievenart (E68) et M.J. Gennaoui


25/04/2005


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