Le truc que je comprends pas c'est qu'il y avait un petit vieux qui regardait le téléachat en se curant le nez et en balançant ses crottes sur le tapis; le genre de tapis moche, tout droit sorti d'un "arrêt tapis" lors d'une excursion Fram en Tunisie, si tu vois ce que je veux dire. Et pourquoi tu coupes ma musique? C'est aussi chez moi, ici! Bon, attends. J'en étais où ? Ah ouais, le vieux avec sa morve. Tiens, ça me fait penser à Cindy hier qui avait une vieille vibrisse qui dépassait de la narine: j'arrêtais pas de bloquer dessus quand je lui parlais. Et puis après je l'ai vu avec un gars, genre beau gosse. Et puis après elle a disparu. Elle a encore dû se prendre une cartouche: tout le monde lui est passé dessus sauf le train! Enfin, moi, tu sais, je suis toujours "dans le train"; en quelque sorte j'ai la carte Grand Voyageur, si tu vois ce que je veux dire… Ouais, alors le vieux. Un putain de vieillard, oui!…
Je crois qu'il s'appelait Jean-Kévin ou un truc comme ça. Il portait un t-shirt usé avec en imprimé la photo d'un gars avec un gros nez et des lunettes (en l'occurrence, lui-même… cette particularité physique avait sans doute dû lui valoir le sobriquet peu flatteur de "Milouse" dans les heures les plus glorieuses de sa jeunesse.) Donc, je disais, un t-shirt avec en imprimé sa photo aux côtés de Dave et la mention "Oui, j'ai rencontré Dave" en gros et en bleu marine pour qu'on le voie bien de loin. La photo avait dû être prise lors d'une quelconque fête de village pendant l'été (on pouvait distinguer au loin, même si c'était un peu flou, un orchestre bas-de-gamme, des éclairages au rabais et une bagarre d'ivrognes en shorts), à l'époque où Dave avait été classé has been et était tombé très bas, avant de relancer sa carrière par des émissions de variété de qualité sur France 2. Et lui, trop fier du côté kitch de la rencontre, s'en était fait un t-shirt. C'était typiquement le genre d'individu en mal de reconnaissance qui, à défaut d'avoir de la personnalité, arbore des vêtements et accessoires rigolos et décalés pour attirer l'attention. Pathétique. Une véritable insulte pour les gens qui, comme toi et moi, soignent leur apparence et suivent les conseils de la presse spécialisée quant au choix de leur garde-robe. C'était typiquement le genre d'individu à qui un Tony aviné aurait lancé un "Hé, mec! J'adore ton style. T'es sexuellement transmissible" lors d'une quelconque soirée étudiante… "Les soirées étudiantes sont toutes quelconques", tu me diras… Ouais, mais bon. Enfin le truc c'est qu'il avait dû vouloir choper ta colocataire, ou peut-être l'inverse. Et au bout du compte, on l'avait transporté et, crois-moi, il était lourd, surtout plein comme une outre. C'était typiquement le genre d'individu qu'on aurait bien qualifié de boulet, quoi. Après je suis rentré chez moi avec mon cousin Régis… Oui, celui de la poursuite en bagnole. C'est encore Tony qui t'en a parlé, hein? Il en parle à tout le monde! Quel sacré, ce Tony.
Il devait être pas loin de 16h du mat', comme disent les cools. Déjà la sonnerie avait retenti depuis belle lurette dans tous les collèges de France et les victimes de l'adolescence aux joues boursouflées d'acné et aux cheveux sales, crevant d'ennui au fond de leurs cours de technologie, devaient être en train de s'appliquer à écrire "Korn" au blanco sur leurs sacs Eastpack noirs en prenant soin de bien inverser le "r", histoire de ne pas passer pour des nases. Moi, pendant ce temps-là, je décollais péniblement ma tête du plancher, tissant un long filet de salive qui rattachait, tel un cordon ombilical translucide, la commissure de mes lèvres à une tache visqueuse sur mes chaussures. Premier constat: j'avais dû me servir de mes chaussures comme oreiller pour la nuit. Deuxième constat: comme c'est le cas lors de tout réveil qui se respecte, j'avais envie de pisser et j'avais la gaule; fonctions vitales: ok. Accessoirement, je ne savais pas trop où je me trouvais, ce qui n'allait pas faciliter mes recherches de réceptacle en faïence. Je remets mes lunettes, mes godasses baveuses, je pousse la première porte que je croise et là je tombe sur ce branleur semi-obèse de Brandon vautré dans une banquette clic-clac rouge à 249 € (page 899 du catalogue 3 Suisses) en train de mater un épisode des Chevaliers du Zodiaque en divx. -Hola! ça va mieux? Qu'il me lance par-dessus son écran d'ordinateur portable. - Qu'est-ce que ça peut bien te foutre? Il m'énervait ce Brandon: à chaque fois que je voyais sa sale gueule de gros, j'avais envie de cogner. Bon, c'est où les chiottes? –Deuxième porte à droite dans le couloir… à côté de ta quiche d'hier soir… Faut dire que hier soir t'étais dans un de ces… -Ouais, c'est bon. Ta gueule, gros tas. Si tu gerbais plus, tu grossirais moins. Sur ce, je pris congé de mon hôte et, fort de ses instructions, me dirigeai vers les lieux d'aisance. Dans le couloir, je croisai Kimberley en pleine conversation téléphonique. J'en conclus que je devais être chez elle et je m'en voyais rassuré. Un mystère demeurait cependant dans mon esprit engourdi: mais qu'est-ce que je foutais là, putain?
Dire que Cindy était maquillée comme une pute eut été grossier et insultant pour les femmes qui exercent cette profession rude et peu rémunératrice au regard des fortunes que l'on peut accumuler dans un cabinet d'audit. Admettons tout simplement que l'on pouvait mesurer l'ampleur de son dégoût d'elle-même à la taille des coulées d'eyeliner qui ornaient ses joues poudrées à la fin des soirées de déprime. Anorexique et soucieuse de la faim dans le monde, elle ne prônait que ce qui se faisait de mieux en matière de démagogie et de bon sens paysan. Nonobstant, ce n'est pas tant la fadeur de ses propos dégoulinants de poncifs qui avait marqué l'esprit du bellâtre rural; c'est la façon qu'elle eut, lors de cette soirée, d'éructer discrètement en pleine conversation et de reprendre un air qu'elle voulait naturel dans la seconde suivante. Cindy avait néanmoins su capter son attention lorsqu'elle avait évoqué la personnalisation de son téléphone (ou plutôt "customising" comme on lui avait appris en marketing) avec un authentique fond d'écran Hello Kitty rose "parce que rose c'est mignon; parce que rose c'est pour les filles". Régis avait, d'ailleurs, réussi à tracer très habilement un parallèle entre le hobby de la demoiselle et sa passion automobile. Cindy était bonne et avait l'œil bovin. Il la baisa puis se lava les mains en se disant "Ouais, quand même…"
"Un putain de vieillard, oui! Vachement irascible. Et en plus il n'arrêtait pas de se curer le nez; c'était gerbant." Alors qu'il s'énervait de la sorte, Kimberley ne manqua pas de remarquer les auréoles de transpirations qui se formaient sous ses deux bras semi-gélatineux. Allait-elle se plaindre? Pour une fois qu'il ne parlait pas de Léo Kupper et de ses foutues expériences électro-acoustiques dans les années 60 et 70. Ce type-là avait un problème: il était complètement obsédé par un pauvre compositeur belge qui n'avait produit que des espèces de sons inaudibles oscillants entre le modem foireux et la quinte de toux tuberculeuse; la bande son idéale pour un reportage chiant sur une exposition chiante sur Arte. Cet abruti qui se prenait pour un intellectuel était même allé jusqu'à baptiser son chien, un bâtard à l'haleine fétide à force de bouffer ses propres excréments, Léo Kupper. Brandon fut pour elle bien plus qu'un colocataire lourd et nuisible qui tapait dans ses Pépitos en douce durant toute cette année; il a été le point de départ de sa grande théorie selon laquelle les gros ne valent pas mieux que les autres, mais en plus ils sont gros. Pour l'heure, elle en avait marre d'entendre ses conneries délirantes sur un hypothétique retraité qui regardait le téléachat en se nettoyant les nasaux et qu'il aurait aperçu la veille (tout le monde sait que les vieux sont une espèce qui s'est éteinte lors de la canicule de 2003). Elle en avait ras-le-bol de le voir essayer d'ironiser sur sa situation d'éternel célibataire après chaque soirée avec ses histoires de trains et de carte Grand Voyageur. La vérité c'est que si la Cindy lui disait oui, il ne dirait pas non, comme tous les autres garçons. Mais, de toute façon, pour lui, la question ne se posait pas; et la nuit précédente, elle s'était encore moins posée que d'habitude. En fait, elle pensait que ce mec-là était une vraie merde et elle crevait d'envie de le lui dire en face. "Ah! Ma pauvre fille! Si au moins tes parents étaient moins radins, tu aurais ton appartement pour toi toute seule et tu pourrais passer des putains de lendemains de fêtes peinards à décuver tranquillement sans qu'on t'emmerde!" se lamentait-elle. Tout à coup, une mélodie aussi polyphonique que stressante résonna dans la pièce. Le nom de Cindy clignotait sur le petit écran en couleur du téléphone. Explosant de joie, Kimberley considéra qu'il s'agissait d'une intervention divine visant à la libérer des inepties de son colocataire et décrocha promptement.
Honnêtement, je sais pas trop. Le vieux qui se cure le nez sur son tapis, t'as dû le rêver, gros. En tout cas, moi, je me souviens avoir rencontré un bouseux marrant répondant au doux nom de Régis, qui m'avait raconté toute sa vie (soit peu de choses) tout en se lavant les mains (va savoir où ils les avait mises!). Régis avait l'haleine chargée de Ricard. Il était fier de boire du Ricard et non du pastis et corrigeait avec une grande condescendance quiconque lui soutenait que pastis et Ricard c'était kif-kif. En gros, il faisait partie de ces gens qui, ne pouvant s'élever, s'évertuent à ramener autrui à leur niveau par des remarques déplacées du style "Hé! Puceau! T'as encore foiré ton permis?" Régis me racontait qu'il faisait du tuning. C'était, en quelque sorte, sa passion dans la vie. C'était trop ouf. Quand il arrivait à mettre 30 balles de côté, il allait s'acheter un autocollant chez Feu Vert, à ce que j'avais compris. Bon, au début, c'est sûr, il avait pas mal galéré à cause des problèmes de fric et tout ça: son premier "turbo" sur le pare-brise arrière de sa Renault 9, il l'avait écrit au chatterton. Tiens, maintenant que j'y pense, il avait dû vraiment se faire chier pour faire un "o" correct avec du scotch… Ouais. Et puis sinon, le reste du temps, il faisait des rallies avec ses potes du village. Tu sais, pas des rallies ou tu danses le rock sur Partenaire Particulier et L'Aventurier et où tu chopes entre gens de bonnes familles. Non, non, il s'agissait juste de courses de voitures tunées dans la rue principale du patelin. D'ailleurs, il y a des chances qu'elle s'appelle la rue Jean Jaurès dans ce coin-là du pays… Bref, il en est arrivé à me raconter une poursuite en bagnole avec les gendarmes, gyrophares et sirènes comme dans Julie Lescaut. C'était trop ouf.
"…Non mais moi je te l'ai toujours dis, Kimberley, "les gens, ils sont comme tout le monde". Non mais c'est vrai, quoi. C'est partout pareil!" Avec son authentique fond d'écran Hello Kitty rose collé sur la joue droite, Cindy était sûre d'elle et ne se sentait limitée que par la durée de son forfait. "En tout cas, il faut que t'arrêtes de te prendre la tête avec Brandon: ok, c'est peut-être un connard, un gros connard, mais ta coloc' avec lui est presque finie. Joue la "low profile" jusqu'à la fin et ça passera. Faut vraiment que tu fasses pression sur tes parents cet été pour avoir ton appart' à toi toute seule l'an prochain… Ouais, enfin hier la soirée elle était trop chanmé. Sauf la musique: y avait pas assez de house et le DJ était pas tip-top, mais bon… Par contre y avait des mecs sympas. Tony, il m'a trop fait marrer. Quand il a bu, il arrête pas de faire son boulet. Il m'a encore sorti une dizaine de fois "Hé, toi! J'adore ce que tu fais!". Ce Tony, c'est vraiment un sacré. Un jour, quand même, il faudra qu'on lui explique qu'on rit plus de lui que grâce à lui… Sinon j'ai branché le cousin du sud de Pierre-Steve, Régis. Ce fut court mais intense. Ah bon? T'es au courant? Ben, dis donc, les nouvelles vont vite! Et au fait, toi, avec Jean-Machin, là. Ouais, Jean-Kévin. Ca a marché? Il avait l'air plutôt bien déchiré hier soir. Quoi?! Il vous a repeint les chiottes? Ah la haine! Oh mais, tu sais, moi je dis toujours "il faut boire pour s'amuser pas pour se rendre malade". Et ben, tu vois, ça marche parce que…"
"Trop chan-mé, tu vois?" Non, Tony ne voyait pas. Mais il faisait semblant. C'était un de ses jeux favoris après le dixième verre: rencontrer n'importe qui et lui parler de n'importe quoi. Généralement, il rassemblait les bribes qui lui restaient de ses conversations nocturnes et les restituait sous forme de best of auprès de ses amis le lendemain en ponctuant son propos de "c'était trop ouf" qui font toujours force d'argument lorsque l'on narre une anecdote somme toute banale que l'alcool a rendu extraordinaire. Tony, y a pas à dire, c'était un sacré. Et Régis de renchérir: "Trop chan-mé! Les gendarmes, ils avaient sorti le gyro et les sirènes et tout. Comme dans Shérif Fais-Moi Peur. Sauf qu'ils avaient tous des moustaches. -Ah ouais? -Ouais. Un silence pesant s'installa, manquant de mettre un terme définitif à la conversation. Régis se décida enfin à couper le robinet et à se sécher les mains. -Des moustaches? reprit astucieusement Tony. -Ouais, ouais. -Et alors? -Ben, alors rien. De toute façon, ils savaient où j'habitais: ils connaissaient mon père. Mais t'inquiète. Ca c'est arrangé. Comme ils connaissaient mon père… Oh Putain! s'écria soudain Régis en désignant du bout de son gobelet de Ricard un jeune homme avachi dans un coin de la pièce voisine. T'as vu le gars là-bas? Il a l'air sacrément mal en point!. -Hé, mec! J'adore ce que tu fais! lança Tony en direction de ce pauvre péquin valétudinaire avec un t-shirt pseudo-comique. Le péquin au teint blafard en question rassembla alors tout ce qui lui restait de force, de lucidité et de fierté pour le fusiller du regard à travers les lunettes sales qui surmontaient son gros nez.
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