Au gré des nuits, Bacchus, sur son socle immuable, contemplait la valse des astres. Son dialogue muet avec l'infini des cieux étoilés lui inspirait cette réflexion, d'une genèse lente à notre échelle humaine, que sa divinité avait été altérée depuis ce qu'il estimait être son âge d'or. En effet, Bacchus se remémorait ce temps qui lui semblait pourtant proche, cette époque où son évocation suggérait la riante volupté de l'ivresse. L'antiquité n'était-elle pas l'âge d'or de Bacchus ? Après tout, qu'en est-il resté sinon le lointain écho de sa symbolique ? Certes, Bacchus se concédait volontiers qu'il avait connu de pires moments. Il se souvenait de l'évangélisation forcée qui avait succédé à sa gloire et qui l'avait refoulé au rang de fétiche voire d'hérésie, il se souvenait que sa tradition n'avait été perpétuée qu'involontairement et en huis clos par cet étrange pontificat qui avait pourtant légitimé l'oubli de Bacchus. Pouvait-on dire que cette institution avait la moindre admiration, reconnaissance ou même souvenir indifférent à l'égard de Bacchus ? Non bien sûr, la survie marginale du mode de vie qu'il incarnait avait tenu à cette époque au goût des hommes de pouvoir pour la licence plus qu'à toute forme de reconnaissance ou même de conscience même que cet art de vie avait été incarné par un Dieu. Par un Dieu. Mais les Dieux ne meurent pas. Ils n'existent pas pour les hommes, mais en eux-mêmes. Ne sont-ils pas l'impalpable essence de ce qu'ils incarnent ? Le contraire signifierait que les Dieux sont une création de l'homme. Les hommes auraient-ils à l'inverse créé des Dieux pour se donner à croire que c'est leur création même, les Dieux, qui les a créés ? Il arrivait à Bacchus d'envisager cette éventualité. Contrairement à ce que les hommes de l'antiquité lui avaient fait croire, ce n'étaient pas ses pairs, les Dieux, qui avaient créé matériellement les hommes, mais les hommes qui avaient créé idéellement les Dieux. Or une idée sans sujet pour la penser n'est pas. Bacchus craignait alors de se dissoudre dans l'oubli des hommes. Bacchus avait l'âme bien lourde. Il aurait lui aussi souhaité trouver la sérénité d'une vie éternelle auprès d'un Dieu. Mais les Dieux n'ont pas leurs propres Dieux. Il ne succède rien à la mort d'un Dieu, tandis que les hommes peuvent croire que la vie auprès des Dieux succède à leur mort. Seul au monde, seul sur sa statue, sans la moindre illusion réconfortante d'une rédemption, il ne restait qu'à Bacchus que sa mémoire pour seule consolation. Mais se remémorer sa splendeur d'antan lui tendait in fine le miroir de son déclin avancé. Lorsque son culte enflammait les hommes, Bacchus était omniprésent, il mûrissait en tout tonneau, coulait de tout amphore. Chez les anciens, il était le breuvage, il réjouissait les hommes, il existait dans la matière et dans l'esprit. Mais à présent, Bacchus n'existait plus dans le breuvage et n'était plus guère esprit. Il n'était plus que le reflet physique de lui même épargné par le temps sur quelque statue ou icône. Qu'était-il advenu de cette reconnaissance universelle dont Bacchus alimentait la nostalgie ?
N'étant plus qu'une forme en pierre émoussée par les ans et les intempéries, Bacchus ignorait que son art était aujourd'hui fustigé, taxé de corruption et érigé en modèle de vice, combattu par des campagnes dites de prévention. Il ne se doutait guère que cette situation était l'héritage dérivé d'un culte monothéiste lui aussi en déréliction, qui avait eu la prétention de définir le bien et le mal en toute chose et de reléguer dans le mal l'ivresse. L'ivresse n'existait-elle donc plus dans les sociétés séculaires pour qu'elles ne fissent montre d'aucune reconnaissance envers Bacchus ?
Il avait profondément conscience de ne plus vivre qu'en tant que statue immobile, qu'en tant que curiosité, et pressentait, sans oser se l'avouer, que la statue avec laquelle il faisait corps n'était que le pâle vestige de sa splendeur orgiaque. Mais il ne fallait pas renoncer à l'espoir, il ne fallait pas croire qu'aucune âme ne se souvenait de Bacchus. Les visiteurs ne redécouvraient-ils pas son existence en en voyant la statue, ou plutôt ce que le temps en avait laissé ? N'était-il pas vrai que l'oubli dans lequel l'évangélisation l'avait écarté devenait perméable ? Bacchus pouvait-il s'attendre à ressurgir dans le culte ? Il avait néanmoins la juste intuition de ne plus être sacré. Sans doute la devait-il au regard des visiteurs : curieux, anthropologique aurait-il pensé si ce terme avait été de son époque. Bacchus n'incarnerait-il donc jamais plus l'exaltation des forces de la vie ? Aucun oracle ne lui fut d'un quelconque secours. À l'instar des hommes, Bacchus envisageait son épreuve de la déchéance comme un signe de vieillesse. Sa sépulture serait-elle un musée dont les murs lui interdiraient la contemplation des cieux ? Le temps n'avait pas encore résolu cette interrogation. Sans doute faudrait-il qu'un archéologue juge l'état de sa statue trop critique pour l'emprisonner dans un musée.
Devant l'éternité, rien ne distrayait Bacchus de ses angoisses et de ses interrogations. Peut-être était-il fini en tant que création humaine car l'homme est fini, peut-être devait-il s'y résignait. À l'inverse des hommes qui ne savent pas rester seuls dans leur chambre, Bacchus était bel et bien seul sur son socle et contraint de contempler sa condition.
La longévité de la pierre assurait à sa mémoire une résonance quasi éternelle, ou tout au moins éternelle jusqu'à ce qu'il sombre définitivement et pour toujours dans l'oubli.
Quand Lira-t-On est une association culturelle et créative qui souhaite promouvoir la littérature à l'ESSEC en donnant à tous la possibilité de découvrir et de partager des livres, d'écrire et d'être lu ou de rencontrer des écrivains. Parce que "tant qu'on est vivant, tout est prétexte à littérature." (Ionesco)
Le Bateau-Livre, le journalde l'association, est le réceptacle de toutes nos créations, des critiques sur des ouvrages, l'actualité du monde des livres, ainsi que des entretiens avec auteurs. Lire les BL
Le pôle littérature est tout ce dont un ESSEC a besoin pour se purifier après une bonne grosse soirée, ou un stage de 6 mois en audit. Des romans, des auteurs à rencontrer, des ateliers d'écriture et des séances de lectures, mais aussi la fameuse journée du livre, sans oublier les critiques faites maison.
Le pôle BD/ Manga a été crée pour tous les fans de Tintin, Lanfeust, Dragon Ball et Naruto. Vous y découvrirez en détail le catalogue de la bibliothèque, les rencontres avec les auteurs, les cours de bande dessinée, les planches et dessins des ESSEC et nos critiques BD et mangas.l
Parce que tous les ESSECs ne se destinent pas forcément au contrôle de gestion ou au marketing chez l'Oréal, nous voulons dissiper le brouillard épais qui flotte sur le monde de l'édition.
En juin 2006, QLTO crée une nouvelle rubrique créative : les feuilletons. Parce qu'il n'est pas question de laisser chômer ceux qui sont en stage, on leur donne des devoirs.
A eux de divertir les ESSEC avec leurs folles aventures, concoctées durant leurs heures de boulot. Mission pas impossible, mais ardue, s'il l'acceptent.