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Concours 2004

Je bois, j'oublie

Je bois, j'oublie

Voici le grand gagnant du concours de nouvelles 2004 avec la nouvelle qui a conquis le jury, une création signée :marco)


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Elle avance, décidée dans la rue piétonne qui mène chez lui. L'air est chaud. Etouffant. Il la serre à la gorge. Fort. Mais, elle continue à avancer. Certaine que cette fois, elle aura le dessus. La nuit est tombée depuis plusieurs heures. Tout ce temps qu'elle a passé sur son canapé qui pue le cuir, à boire. C'est toujours quand la lumière de dehors s'éteint que c'est dur. Sa tête est lourde. Elle a presque l'impression qu'elle peut tomber d'un moment à l'autre.
Elle est belle, simplement. Elle avance lentement. A sa démarche un peu lourde, on voit qu'elle est chargée. Ses cheveux sont longs, noirs et brillants. Ils se balancent doucement à chacun de ses pas. Ses yeux sont clairs, ses joues roses. Une robe imprimée à fleurs vertes cache maladroitement son ventre tout rond. Dans son ventre, il y a une petite créature aux yeux doux qui célèbre la vie. Elle est invincible avec cette petite vie en elle. Une petite vie qui est faite d'elle et de lui. Elle s'en veut. Mais elle n'est pas seule. Pour le bébé, elle le fera, elle le sait.
Les rues parisiennes. Noires. Elles lui donnent le vertige. Elles lui donnent la nausée. A moins que ce ne soit ces verres. Oui, c'est plutôt ça. Pourtant, elle sait qu'elle n'est plus très loin de l'immeuble à la porte verte qu'elle a tant de fois poussée. Parfois toute excitée, parfois énervée, parfois triste et parfois heureuse mais toujours amoureuse. C'est là-bas que le petit bébé a été conçu. Dans cet appartement aux couleurs douces et à l'atmosphère chaude. Dans cette chambre éclairée par des guirlandes de lumière bleue. Dans ce lit tout petit qui pousse à l'amour. Sur ce matelas pourri et sous cette grosse couette.
Après tout, tout est de sa faute. C'est ça qu'elle a tardé à comprendre et ça fait presque un mois qu'elle ne l'a pas embrassé. Pourquoi ? Cette salope de Clara. Elle le lui a dit. Clara, son ex. Elle l'a vu embrasser un autre un samedi, dans un bar. Et Clara savait qu'elle était enceinte alors, elle a tout dit à Charles. Avec ses yeux qui tombent et son allure de jeune fille fragile, elle s'est approchée de lui et lui a confié comme un secret qu'il était cocu , et que la future mère de son enfant était une catin.
Elle n'a pas su quoi dire à son ange. Elle a embrassé un autre, c'est une manière de voir les choses. La vérité, c'est que face à son avenir, elle a parfois des doutes et après un verre de trop, elle a laissé un autre effleuré ses lèvres. Effleuré, quelques secondes simplement. Mais Clara était là, à l'espionner du coin de son œil vitreux. Trop jalouse d'avoir perdu Charles. Trop jalouse de ne pas être celle dont il caresse le ventre en sentant des coups de pieds imaginaires du bébé.
Qu'est-ce qui aurait pu justifier une attitude pareille ? Rien, c'est certain. Elle est inconsciente. Ses vingt-deux années sur cette terre ne l'ont pas encore permis de réaliser que les actions ont des conséquences, dans cette vie.

Elle ne ressemble à rien, de loin.
De près, on voit une jolie gamine presque maman qui court récupérer le père de son enfant. Gamine.

Il fait flou. Ses jambes se dérobent presque sous son poids mais elle sait qu'elle est proche de Charles et de ses grands yeux bleus. La porte est lourde mais elle met toute sa force pour l'ouvrir. L'ascenseur, elle a l'impression de l'avoir attendu des minutes et des minutes alors que dans notre réalité, une seule minute n'a pas eu le temps de passer avant que le voyant lumineux ne s'éteigne.

Deuxième étage. Droite. Elle a toujours eu du mal à reconnaître sa gauche de sa droite. Elle appuie sur la sonnette. Le bruit est assommant. Il est strident et siffle encore quelques secondes dans ses oreilles. C'est la première fois qu'elle lui fait cet effet.
Personne ne répond.
Pourtant, elle est certaine qu'il est là.
Elle en est certaine parce que le mardi, il finit tard et il rentre toujours. Elle sonne une nouvelle fois. Mais le silence reste intact. Sa tête tourne. Ses yeux balaient l'étage mais ils ne lui permettent plus de se repérer.
Elle s'assoit sur la marche. Elle lui téléphone. Une sonnerie. Une deuxième sonnerie. Puis, le répondeur. Elle ne laisse pas de message, ce n'est pas la peine, il sait qui c'est, il connaît ce numéro.
Les battements de son cœur se font de plus en plus rapides. Elle ne les contrôle plus. Elle sent la colère l'envahir. Elle ne restera pas impuissante face à cette porte. Il finira par l'ouvrir.
Elle balance son téléphone qui s'éclate contre la porte blindée. Elle ne s'attarde pas à ramasser les pièces, de toute façon, elle ne pourra plus s'en servir.
Elle se met à taper sur la porte avec ses main fragiles. Elle y met tout son cœur mais ses mouvements ne sont plus coordonnés. Elle ressemble plus qu'à une caricature d'elle-même, un pantin désarticulé.
C'est le soho. Elle s'est faite avoir par la douceur vicieuse de l'alcool. Pourtant, c'est mauvais pour bébé. Elle s'en veut fort. Elle voudrait vomir ce poison qui l'empêche de penser. Mais il est là, elle a l'impression qu'il se diffuse doucement en elle, dans les moindres recoins de son petit corps frêle. Alors, son réflexe est de protéger bébé. Elle s'assoit, elle met ses mains sur son ventre et elle prie. Elle prie en jurant qu'elle ne recommencera pas.
Elle hurle à Charles qu'elle l'aime, qu'elle ne peut rien faire sans lui. Elle s'en fout, de toute façon, elle est la seule à l'étage. Elle lui crie qu'il est son trésor, qu'elle ne peut vivre sans lui, qu'elle se dessèche loin de ses baisers.
Elle lui dit et lui redit combien elle a été bête et s'en veut mais combien son ventre a besoin de ses caresses et de sa douceur. Rien à faire, elle n'entend pas même un pas qui s'approche. Elle ne discerne pas même la chaleur d'un souffle et encore moi la grâce d'un parole. Il n'y a que l'écho de sa propre tristesse qui lui répond. Triste, vide.
Elle colle son oreille à la porte. Le silence. Parfaite réponse à son inconscience.
Elle voudrait pleurer son chagrin mais elle n'est pas le genre de fille qui pleure.
Avant, elle pleurait. Pour un oui, pour un non. Et puis un jour, son père est mort. Et, depuis ce jour où il a été enterré et où elle a regardé le ciel en pensant à autre chose, elle n'a plus jamais versé une larme. Elle a pensé que plus rien ne valait des larmes chaudes.
Parfois , quand elle est triste, elle se souvient de la sensation chaude et moite des larmes qui s'effondrent de l'œil à la joue. Parfois, elle aime se souvenir le soulagement que cette extériorisation peut fournir. Pourtant, elle cherche mais son générateur de larmes est sec.
Alors elle se met à taper à nouveau. A se jeter, de toute sa force sur cette frontière qui la sépare de son bonheur.
Elle comprend que son acharnement ne sert à rien alors, elle adopte une nouvelle attitude. Elle remet ses cheveux en place en une queue de cheval haute. Elle sort son miroir et redessine son œil au crayon khôl noir. Elle enlève son gilet et laisse apparaître la peau mate de ses bras fins et de son décolleté rond. Elle est belle. Elle sait qu'elle lui plaît. Elle prend une voix chaude de strip-teaseuse et lui parle de leurs nuits chaudes, elles aussi.
Elle lui rappelle les nuits folles et les nuits plus raisonnables aussi. Elle peint avec ses mots passionnés la chaleur qui transpirait de leurs corps amoureux. Elle se laisse envahir par les souvenirs de bonheur, et dans une transe alcoolisée, elle les revit, en les chuchotant. Un à un. Tous. Elle est persuadée qu'il est là, derrière la porte et qu'il l'entend.
Une sensation douce-amère l'envahit. Douce parce qu'elle sait qu'elle a trouvé son âme sœur. Amère parce qu'elle se demande si elle ne l'a pas perdu.
Paradoxe terrible quand on ne voit plus clair.
Bientôt, ce sont les musiques de leur histoire qui se mettent à raisonner dans sa tête. Des mélodies qui appellent les souvenirs. Fort. Qui les emprisonnent.
Elle commence à se demander s'il est réellement derrière sa porte. Si vraiment, il l'entend. Les pires suppositions l'assaillent. Et s'il était avec quelqu'un d'autre ? Et s'il couchait avec quelqu'un d'autre ? Et s'il ne voulait plus du bébé ?
Sa tête va exploser. Elle bourdonne. Des cauchemars s'y passent le relais. Aussi noirs les uns que les autres. Et puis, comme elle n'a pas les idées claires, ils se transforment en film d'horreur, en noir et blanc.
Elle s'assoit sur les marches. Sa tête tombe sur son corps meurtri. Elle s'endort. Elle voit les yeux de Charles qui dévorent une autre. Elle voit le bébé, sortir de son ventre sans faire de bruit. Il est mort. Elle se réveille en sursaut. Elle a des sueurs. Elle ne sait plus où elle est. Et puis, en baissant les yeux, elle reconnaît l'affreux tapis rouge et vert.
Elle est devant la porte de Charles. Combien de temps a passé ? Elle n'a pas de montre. Elle les dérègle. Elle n'a plus de téléphone.
Elle lève la tête et veut voir si le jour est levé.
Non, il fait noir dehors. Il n'est pas encore parti.
Elle se dit simplement qu'il va être obligé d'ouvrir la porte, pour aller à l'hôpital, à huit heures. Alors, il devra l'écouter. Il devra écouter ce qu'elle a sur le cœur et qui lui pèse trop lourd. Il devra toucher son ventre et sentir sa chaleur. Il devra les affronter, elle et son amour démesuré pour lui.
Elle ferme les yeux. Ils sont lourds. Elle est adossée à la porte. Quand il l'ouvrira, elle tombera à ses pieds. Elle s'envole ailleurs. Dans ses bras. Il fait chaud. Il fait bon. Elle revit.
Elle entend sa voix : « Ma chérie, ma chérie ». Elle est chaude. Elle la caresse. Et puis, c'est tellement réel, elle ouvre les yeux.
Il est là. Devant elle. Son regard est vide. Il a pris sa main dans la sienne. Elle n'y croit pas vraiment. Elle pense qu'elle rêve. Et puis, il se penche et lui dit doucement qu'elle lui a manqué. Et puis, il lui demande si ça fait longtemps qu'elle est là. Assise devant la porte d'en face.
Là, elle réalise. Elle réalise qu'elle s'est trompé de palier, que tout son cirque et sa sérénade, elle ne les a faits que pour elle. Qu'il n'a rien entendu, rien vu de son désespoir.
Elle se sent bête. Elle réalise aussi combien il l'aime quand il pose sa main sur le bébé. Il lui pardonne.

Une petite larme brûlante, court le long de sa joue rose.

:marco)

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20/09/2006


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