Cette nouvelle remporte le prix spécial du jury. Son auteur n'ayant pas encore pu venir le retirer, nous garderons donc la surprise sur la nature du prix...
Alice en juin
Ca a commencé avec une simple prise de sang, pour une visite médicale, quand j'avais quinze ans. J'étais HS depuis deux semaines, et on me faisait les tests pour détecter une infection, ils parlaient de mononucléose, ou un truc dans le genre. Finalement, quand la lettre du labo est arrivée par le courrier, je finissais ma cure de magnésium, ça allait vraiment mieux, en plus le printemps venait de débarquer à l'improviste, au mois de février. Donc j'ai ouvert le machin sans faire gaffe. J'ai lu ça d'un œil distrait, et puis je suis tombée sur une phrase bizarre, où ils disaient que je devais prendre rendez-vous avec mon médecin traitant à cause d'un truc qui clochait, ils faisaient suivre l'analyse.
Trois jours après, j'apprenais que j'avais une petite malformation génétique, que mon sang était démesurément coagulable, et que ça impliquait une plus grande propension que la normale à faire des phlébites. Merde. Rien de dramatique, mais rien de super rassurant non plus. Le truc, c'est qu'il fallait pas que je cumule avec les autres facteurs à risque, c'est-à-dire le tabac et la pilule. A l'époque, pas de problèmes : je fumais pas, je baisais pas. Je réalisais pas que ça serait chiant à ce point.
Je l'ai rencontré un matin, dans le métro, un sacré coup de foudre, ça m'a scié les jambes, je l'ai suivi dehors, il pleuvait. Je suis restée en plan sous la pluie, pendant qu'il entrait dans un immeuble, et puis je l'ai revu le lendemain, et on a fini par s'embrasser sous un porche, c'était pas un hasard, les fils de la vie finissent toujours par se démêler. La première nuit a été terrible. J'avais une chaudière à mazouth dans mon bas-ventre, et dès que je lui ai mis la capote, il a été incapable de bander, il y avait rien à faire. Par la suite, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'on s'en sorte. Toujours, je le prenais dans ma bouche, alors qu'il était déjà en train de démâter. Je le suçais de la manière la plus appliquée qui soit, j'y mettais vraiment tout mon cœur, toute l'énergie que j'avais, dans ces moments-là, je la consacrais à tenter de le garder dans un état d'excitation tel qu'il soit à peu près capable de me sauter dans les instants qui suivaient. Et malgré tout, la plupart du temps, ça ne suffisait pas, il larguait les amarres au cœur de la tempête, il me disait : excuse-moi, mon cœur, tu sais, c'est le latex, tu sais mon cœur…Il se mettait parfois à chialer à moitié, il était résigné convulsif, allongé, sur le ventre, à mordre le coussin de plumes pour faire passer la douleur. La douleur de me voir assise au bord du lit, le regard dans le vague, posé sur la bouteille de rhum posée sur la chaîne hi-fi, posé sur le petit meuble en acajou posé sur la moquette. Je me levais, je prenais une rasade, l'alcool brûlait les dix centimètres de tuyauterie par lesquels il transitait dans ma gorge, et finissait par m'exciter complètement, alors je filais sous la douche, et je mettais un doigt sur le pommeau, pour que le jet d'eau soit plus violent, puis ça finissait par irradier tout mon intérieur, je fermais les yeux, m'évanouissais à moitié, et je regagnais le lit, sur lequel il m'attendait. A ce moment là, je lui tenais des paroles réconfortantes, je lui expliquais, tu sais, on est obligé de se protéger, on peut pas jouer avec le feu, tu sais, c'est pas grave, c'est rien, t'as envie, toi, qu'on se retrouve avec un marmot sur les bras, on est jeunes, tu sais. Alors il ramenait ses genoux contre son ventre, passait son bras autour, et y blottissait la tête. Il s'endormait vers trois heures du matin, tourmenté, entre temps, il avait fumé cinq ou six cigarettes, et réécouté deux fois le dernier album de Muse. Moi, je lui caressais l'intérieur de la main, ou bien la poitrine, ce mec-là, je l'avais dans la peau, et c'était clair que cette histoire de débandade pourrissait pas mal de choses, mais c'était pas pour autant que j'allais le mettre à la poubelle, à part ça, il était vraiment parfait, je me disais, c'est con que la vie ne prenne pas tout en main, que tout ne soit pas exactement parfait au moment où ça devrait l'être, les aléas de l'existence me faisaient vraiment chier au pieux. Le lendemain, c'était oublié, et parfois il y arrivait quand même, si on s'y prenait vraiment bien, c'est-à-dire si je lui enfilais la capote avec la bouche, et par surprise, alors on savait qu'on avait à peu près trois minutes d'autonomie, cinq dans le meilleur des cas, et il y mettait vraiment du sien, il finissait ses séances exténué, et soulagé, avec le sentiment d'avoir accompli une part des responsabilités qui lui incombaient, mais je finissais quand même sous la douche, avec le pommeau. Et, un jour, affalée sur le lit, après des essais particulièrement foireux, j'étais en train de mater un documentaire sur la forêt amazonienne, le vert, putain, toute cette photosynthèse, je sentais que j'étais en train de m'oxygéner, j'avais vraiment besoin d'un bol d'air, et puis voilà qu'ils commencent à parler des plantations d'hévéa, de la fabrication du caoutchouc, des exportations massives vers les grandes zones de production automobile : Détroit, Etats-Unis d'Amérique. Et là, il s'est passé quelque chose: j'ai senti que le latex me répudiait, et tout ce qui était en caoutchouc d'une manière générale, y compris les petits crocodiles aux ventres blancs en gélatine, je voulais plus en entendre parler. Je me suis dit : putain, il faut trouver un truc. Le lendemain, je me faisais poser un stérilet, on faisait le test du dépistage tous les deux. Et merde. Au bout de quinze jours, il y a mes régles qui ont débarqué, d'ordinaire, elles duraient deux jours, là, au bout d'une semaine, j'étais encore en train du perdre du sang, j'avais l'impression d'être devenu une éponge qu'on n'arrêtait pas de presser, je me demandais quand ça allait s'arrêter. Les saignements ont duré treize jours. J'étais épuisée, j'avais les jambes flageolantes. A cause de cet espèce de crochet, qui me lacérait les tissus, j'en revenais pas. Mon gynéco m'a dit que ça entraînait parfois des règles trop abondantes, c'était morphologique, il y avait rien à faire. Je me suis fait opérer, et on m'a enlevé ce machin qui m'en avait tant fait baver. On n'a plus couché ensemble pendant deux mois, on était dans un puits sans fond, dans des marécages sablonneux, et on n'osait pas faire un seul geste, de peur de perdre complètement pied. Ca me rendait malade. Putain, j'avais vingt trois ans, j'allais quand même pas courir vers la ménopause sans me débattre, c'était quand même un droit fondamental, la baise, il était hors de question que je fasse sans. Alors un soir, je lui ai proposé la technique du retrait. Ca a fonctionné pendant un certain temps. Quand il sentait que le grand moment approchait, avant que le battant de la cloche ne se mette à frapper le bronze, et à foutre un boucan du tonnerre, il se retirait, il finissait dans ses mains. Moi, je restai allongée sur le dos, à contempler les étoiles à travers le plafond en frisette. Et puis voilà qu'un soir, un putain de soir de pleine lune, il y avait les reflets qui frappaient au carreau, on faisait l'amour sur le canapé, en regardant une émission littéraire, dont le thème était la pornographie, et l'un des invités prétendaient qu'il fallait regarder la sexualité en face, pour comprendre quelque chose à notre monde, qu'il fallait utiliser les mots justes, et secs à s'en casser la mâchoire, et qu'une scène de baise était le meilleur miroir de notre époque. J'étais plutôt d'accord avec lui. Des phrases crues. Mais quand il m'avait pénétré, facilement, avec la tige bien raide, je m'étais dit que les mots pouvaient beaucoup, mais pas tout, et que c'était encore ce qu'on avait inventé de mieux pour s'en sortir, l'amour. Ce soir là, donc, le présentateur était en train de montrer le dernier bouquin de je sais plus qui à la caméra, quand le chat est monté sur son dos, et lui a filé un vilain coup de griffe. Un coup de canif dans le contrat de confiance qui nous unissait, tous les trois. J'ai senti qu'il ne contrôlait plus rien, la douleur s'est mélangée à la jouissance, c'était comme un tableau d'art pop, toutes les couleurs se diluaient, je voyais les pots de peinture dégouliner sur la toile. Je l'ai senti se cambrer, je l'ai vu se retirer aussi vite qu'il a pu. Mais je sentais bien qu'il avait plus assez de carburant pour revenir. Qu'il était aussi vide qu'une cruche percée. Là, on a bien flippé pendant bien quinze jours, on passait nos journées à refaire des calculs, et à savoir si l'ovulation s'était pas pointée en avance ce mois-ci, j'en pouvais plus de toutes ces histoires d'hormones, et le jour où j'ai eu mes saignements, j'ai eu mal au bide, mais ça a été un sacré soulagement. Donc on a laissé tomber. On a réessayé une fois la capote. La tige a doublé de volume. Maintenant, il faisait des allergies psychosomatiques. Alors on a franchi le cap, on s'est mis au préservatif féminin. Mais il avait l'impression de faire l'amour dans un sac, et moi qu'on m'avait foutu une ventouse, il y avait des bruits étranges, carrément insolites quand on baisait, et ça me faisait perdre mes moyens, j'arrivais pas à me concentrer sur autre chose, j'étais absolument incapable d'éprouver le moindre petit centimètre de plaisir avec ce truc entre les jambes. Je me suis dit, c'est pas possible, il y a forcément un truc, un truc auquel on n'a pas pensé, mais j'étais à mille lieues de penser à ça. Ca, j'aurais même voulu le rayer pour toujours de l'univers des possibles, quand ça arrive, c'est comme un grand coup de massue que vous prenez sur la tête, sauf que c'est répétitif, et votre crâne en fini jamais de renvoyer l'écho. Ca, donc, s'est passé un jour qui avait chichement commencé, un matin de juin, jus d'orange et croissants au lit, après une partie de jambes en l'air plutôt valable, supérieure aux normales saisonnières. On en était aux spermicides. Donc, il s'est levé, j'ai continué à lire Libé, des bombes volaient au-dessus de nos têtes, des satellites parcouraient l'espace à grandes enjambées, un Ethiopien venait d'être sacré champion olympique du dix mille mètres, et un certaine Sophie disait métro Odéon, tu lisais libé, ai perdu mon bonnet à Maubert, tu m'as souri, se revoir. Rien de particulier à signaler. Il a pris son sac de sport, et il est parti au stade. J'ai pris une douche, j'ai arrosé les plantes, j'ai passé l'aspirateur en écoutant Radiohead. Puis je l'ai rejoint. Le match n'avait pas encore commencé. Il n'y avait pas de fumigènes au programme, ni de chants racistes, ni toutes ces conneries, c'était plutôt un endroit champêtre, avec la rivière en contrebas, et c'était juste un petit match d'une division quelconque, comme il y en avait des milliers chaque week-end. L'ambiance était incroyablement bucolique, il y avait des papillons un peu partout, et on aurait pas pu imaginer une seule seconde qu'un truc grave puisse arriver dans ces conditions. Donc, quand un attaquant adverse est parti à la limite du hors-jeu, et est venu se présenter seul face à lui, je me suis pas méfiée. Je l'ai vu sortir de sa surface de réparation, avec ses gants en velcros, et son maillot fluo, rembourré aux épaules. J'ai vu l'attaquant armer son tir, j'ai vu le ballon partir, et l'impact, deux ou trois mètres plus loin, le ballon venant se loger avec une violence du tonnerre dans son entrejambe. Je l'ai vu se rouler par terre, le ballon finir en corner, à ce moment-là, c'était déjà foutu, une de ses deux testicules avait déjà explosé et libéré sur la pelouse tondue de près la substance contenant ces milliards de petits machins blancs, ces promesses de vie déguisées en tétards. Mais tous ses partenaires ont débarqué vers lui, comme s'il venait de réaliser un coup d'éclat, alors qu'il venait simplement de se faire sauter une burne, pour le féliciter de l'arrêt, et t'inquiète pas, ça fait toujours mal sur le coup, on sait ce que c'est, on est des mecs, nous aussi, pas comme ces frangines qui en ont pas, hein, on est pas des pédés, respire, tiens le choc, ça va passer, respire, putain merde, c'est pas croyable, il a perdu connaissance, amenez la civière. J'ai couru sur le terrain, avec mes talons hauts, je me suis affalée tout mon long, je me suis relevée, il y avait des traces vertes sur ma robe, mais j'ai pas pensé une seconde, merde, l'herbe, c'est des tâches difficiles à faire partir au lavage, j'ai juste couru, et j'ai fini par arriver jusqu'au point de penalty, où il gisait. L'ambulance a pas traîné, j'entendais les gyrophares, ça m'a foutu un sacré bourdon.
Depuis, c'est à chaque fois exceptionnel, il sait me faire atteindre l'orgasme en deux coups de cuiller à pot, parfois on passe une heure et demi imbriqués l'un de l'autre, parfois je jouis et je me mets à chialer. Il me demande : c'était pas bien, je lui réponds, bien sûr que si, mon ange, c'était incroyable, je pense, c'était mieux avant. Je me suis déjà renseigné sur les procédures pour l'adoption. Je sais pas si j'arriverais à le considérer comme mon propre môme.
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