La sainte parole d'Halloween
le 31/03/2006 - par QLTO Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Une nouvelle très futuriste proposée par Sandrine.
UN MESSAGE DE PAIX
Ce fut l'avant-veille d'Halloween qu'Ed Brother apporta la Bonne Parole aux Cergyssois. Il pagaya vers l'Est le long de la rue de la Justice puis remonta le boulevard de l'Oise, passant non loin de l'Université de Cergy. La soirée était fraîche _ on avait allumé des feux aux étages des tours fracassées qui se dressaient au dessus des eaux. Il pagayait avec prudence, conscient du danger que représentaient les épaves rouillées de voitures, vélos, machines à laver et autres vestiges qui émergeaient de l'eau trouble, et de la valeur de sa cargaison. Ce qu'il avait eu tant de mal à charger sur son canoë, à présent niché derrière lui telle une grosse marmite, n'était rien de moins que la Parabole Sacrée. Tournée vers le ciel d'un gris opaque, semblable à un cendrier renversé qui capturait la fumée des mégots, la Parabole Sacrée était prête à capter de son Oreille Divine et du Saint Ecran les premières émanations du Saint Emetteur dont Frère Joe-Bob Show avait la charge dans le quartier général de Rouen. Le générateur et les reliques sacrées faisaient contrepoids à la poupe.
Ed Brother traversa les étangs des Linandes, slalomant entre les toits des maisons qui affleuraient à la surface. Il longea les ruines treillagées de Cergy Saint-Christophe et l'Axe Majeur mutilé par les bombardements, évitant de justesse l'épave d'un réfrigérateur à la dérive. Dans cette partie de Cergy, plusieurs douzaine de tours étaient habitées. Il s'arrêta devant le numéro 666 de l'avenue de la Joie. L'immeuble était encore debout. Ses 35 étages, rescapés de la guerre des gangs se dressaient péniblement au dessus des eaux. Ed Brother se dressa sur son banc, veillant à ne pas être déséquilibrer par le poids de son fusil d'assaut qui lui courbait le dos et leva bien haut ses mains nues. Des silhouettes apparurent derrière les fenêtres, un bébé se mit à hurler.
« Je vous apporte la Sainte Parole ! » hurla Ed Brother. Sa voix se répercuta sur l'eau et l'acier, produisant un grondement qui porta au moins jusqu'au quinzième étage. « Le Salut est à votre portée ! Jésus Christ est de retour, ici s'achève l'Ere du Chaos ! »Il y eut un bref silence puis une voix lui répondit : « Soit le bienvenu, étranger, et sache que nous accueillons avec joie la Parole de Dieu. Joins-toi à nous et partage notre feu. »
Ed Brother poussa un soupir de soulagement. L'accueil n'était pas toujours aussi chaleureux. Soit ces âmes en perdition souhaitaient revenir dans la Vérité et l'Amour de Dieu, soit elles n'avaient plus de bombes et de kalachnikov. Son métier n'était pas si facile que voulaient le faire croire les grands pontes de la direction. Parmi les quartiers à éviter, il ya avaient bien sûr les quartiers islamiques mais ce n'étaient pas les pires. Les zones athées s'étendaient depuis quelques temps de manière alarmante. Ed Brother alla amarrer son canoë à une berge constituée de canettes rouillées et de plastique en bonne voie de décomposition.
Ils passèrent toute l'après-midi à monter la Parabole Sacrée sur le toit défoncé. Les escaliers étant trop étroits, les puits d'ascenseurs trop encombrés par les cordes à linge, les paniers sur poulie et les lianes, il leur fallu installer un treuil pour hisser l'offrande sur une hauteur de 90 mètres. La matriarche supervisa leurs efforts, ou plus précisément restait dans leur passage, exigeant d'une voix de crécelle que leurs installations ne gênent pas les activités du Clan, et que la voie reste accessible pour tous, du plus jeune au plus ancien. Lorsqu'ils eurent enfin fini, le soleil striait déjà la grisaille froide d'écarlate. Tout était en place : la Parabole Sacrée se dressait sur la partie la plus haute du toit, dans la bonne direction pour autant que les instruments rouillés d'Ed Brother lui permettaient d'en juger. Une poignée de câbles la reliait à la salle commune du Clan située au dix-neuvième étage. Lorsqu'Ed descendît les escaliers suintant d'humidité, il eut un mouvement d'effroi en tombant nez à nez avec une figure cadavérique qui le fixait à travers deux poutres déchiquetées. Alors qu'il esquissait un signe de croix, le jeune homme derrière lui éclata de rire et donna une pichenette au masque blême, découvrant le visage d'elfe d'une fillette. « Ce petit monstre n'est que ma sœur, Tara, elle brûle d'impatience de fêter Halloween. » Elle ne devait pas avoir plus de cinq ans, ses cheveux roux formaient une auréole autour de sa tête. Elle se jeta dans les bras de son frère, déjà encombré d'un sceau et d'un sac. Puis elle se tourna vers l'étranger et s'enquit : « Il fait presque noir, c'est bientôt l'heure de la cérémonie. Vous venez avec nous ?
_ Oui. Ed Brother sourit à la petite fille flamboyante plus chaleureusement qu'il ne l'avait fait depuis des semaines. « Et je prononcerai un sermon. »
La salle commune était une vaste pièce aux murs noircis de suie, à la moquette pourrie dissimulée par des nattes. Dix-neuf membres étaient déjà rassemblés en un large demi-cercle autour du Saint Ecran. Face à la lumière qu'il émettait, les membres du Clan ressemblaient à une horde rassemblée autour d'un feu. L'émotion saisie à la gorge Ed Brother. Là résidait la force de l'Amour de Dieu : la communion d'âmes en perdition qui luttaient coude à coude pour leur salut. En le voyant, la matriarche prit la parole d'une voix claire et forte : « Mon Clan bien-aimé, nous avons parmi nous un Frère de l'Eglise de Rouen… » Elle marqua une pause et dégluti comme pour faire passer un goût amer dans sa bouche, et conclut : « C'est à lui que nous devons l'immense honneur d'accueillir l'Offrande en notre sein, il va nous transmettre la Parole de Dieu. »
Frère Ed Brother s'avança au milieu de la pièce éclaboussée de la lumière de plusieurs faroles. Il cala son fusil d'assaut contre la table et fourragea dans son sac pour mettre la main sur sa Bible portative. « Mes bien chers frères, tous réunis dans la Vérité de Jésus Christ, entendez-moi, entendez la Parole divine, revenez dans le sein sacré de la Religion. Ce soir, alors que les ténèbres envahissent le pays ainsi que nos cœurs, le Saint Emetteur projettera Sa lumière et nous montrera la Voie purifiée. Le périple qui m'a mené jusqu'à vous n'a pas toujours été facile. Il m'a fallu affronter maints gangs, voleurs, tueurs, meurtriers. Echapper aux flammes de l'Enfer qui dévoraient les voitures, les rames de métro, les écoles, les hôpitaux. Bien souvent il m'a fallu dégainer plus vite que les accros de la gâchette en mal d'héroïne. Pour m'aider à passer ces cataclysmes terrestres, ces tourmentes, ces Sodome et Gomors en colère, pas moins de cinq de mes frères sont morts.
Tara lâcha un hoquet de stupeur. Ed Brother marqua un temps d'arrêt pour évaluer l'impact de ses paroles sur son auditoire. La matriarche mâchait une chique imaginaire en fronçant le nez, les hommes avaient adopté une posture dubitative, les femmes et les enfants étaient pendus à ses lèvres, affichant une expression de vénération. Un bus plein, une odeur d'essence, quelqu'un qui craque une allumette… Ed Brother se passa une main devant les yeux comme pour chasser ce flash back. La violence partout, les guerres des gangs, les Frères musulmans qui s'entredéchiraient avec les Frères de Jésus Christ. Il y avait trop de temps que ça durait. Ed prit une profonde inspiration et planta son regard franc dans les yeux de son public. Il faisait ce qu'il fallait, ce qui était bien. Il reprit d'une voix posée : « L'Ere du Chaos touche à sa fin ! Ces temps de misère et de détresse sont révolus ; Dieu va vous envelopper de sa Vérité éclatante. Voyez, entendez le message sacré de notre Seigneur. »
En disant cela, Ed Brother ouvrit soigneusement sa Bible et se rapprocha du Saint Ecran d'où émanait une lumière bleue électrique. « Ne pensez pas que je suis venu pour apporter la paix sur terre, je vous apporte au contraire une épée ; je suis envoyer pour placer un homme contre son père, une fille contre sa mère et une belle-fille contre sa belle-mère. » Ed se tourna brusquement vers un homme à la mine renfermée. « Luttez si vous voulez que ce ne soit pas l'école de vos enfants qui brûle mais celle d'un autre quartier. Luttez si vous voulez que le foyer détruit soit un autre que le vôtre. » La lumière du Saint Ecran sembla devenir bleu acier. « Joignez-vous à la lutte des Frères de Jésus Christ car, c'est notre Seigneur Jésus Christ qui l'a déclaré, mes ennemis qui n'ont pas voulu de moi pour régner au dessus d'eux, apportez-les ici pour les massacrer en ma présence. »
Ed Brother reprit son souffle puis d'un geste plein d'emphase alluma le récepteur du Saint Ecran. Son rôle s'arrêtait là ; pour prendre le contrôle de ces territoires abandonnés, ces banlieues oubliées, c'était à présent à la direction de jouer. Frère Joe-Bob Show apparut sur le Saint Ecran. Le silence se fit palpable dans la salle commune ; les marmots en restaient bouche bée. L'obèse commença sa mélopée, décrivant l'apocalypse, promettant un monde meilleur. Ed Brother laissa son esprit vagabonder. Pendant une heure tout ce beau discours pouvait tenir en quelques mots : « envoyer nous de l'argent ». Quand donc avait commencé ce commerce lucratif de la foi ? Bien avant la guerre des gangs. Déjà auparavant les sectes jouaient sur les phobies des hommes, leur vendant le salut, troquant leur bonne conscience contre de l'argent. Tout s'était exacerbé avec la dégradation de la situation : les inégalités sociales criantes, une paix amère entre minorités souffrant du chômage, de la misère. Délaissées, la révolte était inévitable. Les feux de la haine avaient embrasé les grandes villes. Les incendiaires avaient cherché à améliorer la situation à coup de cocktails Molotov. Puis le gouffre inavouable, le néant. Non, l'état de guerre civile ne résolvait rien. Il n'avait apporté que de nouveaux problèmes : la violence omniprésente, l'insécurité. L'eau courante, l'électricité devenaient un luxe, les soins médicaux une utopie pour une partie croissante de la population. Seuls les Frères chrétiens pouvaient sauver le monde du néant. Certes les responsables s'enrichissaient avec l'argent que leur envoyer les fidèles mais surtout ils rassemblaient les énergies dans un même combat contre les boutefeux islamiques. Faire la guerre à la guerre. La paix était à ce prix. Ed Brother ramassa son arme, rangea pensivement sa Bible dans l'une des larges poches de son manteau et sortit de la pièce.
Ce ne fut que 48 heures plus tard, et après avoir évangélisé une nouvelle zone sensible, qu'Ed Brother s'octroya quelques jours de vacances bien méritées. Ce fut pour se rendre à Rouen où il devait retrouver Frère Joe-Bob Show. Après s'être posé dans l'unique hôtel cinq étoiles de la ville, il alla le retrouver devant les studios de l'Eglise véritable. Lorsque le gros homme court sur pattes sortit des bâtiments, le visage rouge de l'effort fourni lors de l'enregistrement de la dernière émission en date, ils se donnèrent l'accolade, visiblement ravis de se revoir. Ils s'en furent bras dessus bras dessous comme larrons en foire. Se dirigeant vers l'énorme Mercédès de Joe-Bob, Ed aperçu une forme sous les roues d'une voiture qui avait toutes les apparences d'un petit corps. Des couvertures, des vêtements d'enfants, une perruque achevaient la mise en scène. D'un oreiller éventré s'échappaient des plumes emportées par le vent. La perruque rouge évoqua à Ed Brother la petite rouquine Tara. « Joyeux Halloween, fillette.» chuchota Ed.
Références bibliques :
Mathieu 10 : 34-35
Luc 19 26-27
vers En bref



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