Métamorphose
le 31/03/2006 - par QLTO Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Une nouvelle fantastique signée Caroline !
La métamorphose
Amélie Bretonneux n'avait jamais envisagé jusqu'à présent sa vie sous l'angle de la majorité légale. Le basculement dans l'âge adulte ne devait s'opérer selon elle du jour au lendemain, et ce jour précis n'avait aucune incidence biologique notable. Somme toute elle était désormais habilitée à voter, boire des alcools plus corsés que le cidre doux Loïc Raison de sa grand-tante Olivia, et postuler éventuellement à l'adoption d'un orphelin roumain. Elle ne raisonnait pas encore en terme d'avant, ni d'après, mais profitait de l'incroyable continuité que la fête de ses 18 ans ne devait qu'à peine interrompre.
Pourtant ce 14 février, en arrivant à 8h35 - pour le cours de la demi cela va de soi - le préau extérieur, séparé par la grande baie vitrée du hall d'accueil, offrait une affluence d'élève inhabituelle. Les mercredi matin brumeux de Novembre n'attirant jamais une foule estudiantine si importante, elle arriva vite à la conclusion que le cycle hebdomadaire de ses cours serait modifié. Elle s'enquit auprès d'un groupe junky resté à l'écart du motif de cette agitation. Espoir déçu. Il ne s'agissait que d'un élève de SMS qui avait trouvé opportun d'improviser de son propre chef une simulation d'alarme incendie, dans l'espoir de repousser une évaluation notée imminente. Le résultat ne pouvait être que de repousser de quelques minutes la fatidique échéance. Caroline décida donc, de profiter de cet instant de répit pour rejoindre presto son groupe d'espagnol éparpillé au milieu de la masse.
Elle fureta quelques secondes avant de reconnaître les visages familiers d'Arthur et Alexis déjà bien affairés à réviser des formules de dérivations. C'est néanmoins avec chaleur qu'ils accueillirent son irruption au milieu de leur intense concentration. L'ambiance studieuse s'estompa vite avec le bilan des derniers ragots sur les couples de la semaine. Elle trouvait toujours un plaisir délectable à commenter les péripéties rocambolesques de ses connaissances, en ne se privant guère d'y insérer deux trois remarques acerbes. Elle aurait volontiers laissé son cynisme s'épancher toute la mâtinée si l'odeur de roussi n'avait pas interrompu ce délicieux babillage.
« Vous sentez ? » lâcha t'elle sur un ton dubitatif. « on dirait que le signal d'alarme se soit avéré prophétique, on dirait bien que ça crame… ».
Le regard interrogateur de ses camarades fut la seule réponse qu'elle obtint.
« Arrêtez de me fixer vous sentez bien ce truc ?
- je crains que ton enthousiasme ne te soit monté au cerveau darling, la seule odeur fumeuse qu'il y ait c'est celle de tes raisonnements. »
Parfois, l'air blasé d'Arthur pouvait l'exaspérer. Ce doublant d'une vingtaine d'année, taciturne et sombre ne manifestait que rarement son état d'être vivant. Mais ce qu'il l'insupportait encore plus était lorsqu'il s'exprimait avec franchise. Arthur prenait alors cet air pincé, voire guindé qui ne lui seyait pas du tout. Ou peut être était-elle tout simplement incapable d'apprécier ses amis à leur juste valeur, théorie également très plausible.
« Ecoute ne m'en veux pas » dit-elle en ne cachant pas un sourire désapprobateur « mais il me semble que ça pu le pneu flambé à plein nez et que ce sont plutôt tes facultés olfactives qu'il faudrait questionner ».
L'expression compatissante des visages réunis en cercle autour d'elle l'arrêta net dans son discours. Personne ne semblait se rallier à ce qui pour elle constituait un fait indiscutable - la présence d'une odeur à peine supportable.
« Ecoute, arrêtons de tergiverser pour du caoutchouc brûlé ou non. Chacun ses narines, les tiennent ont une imagination débordante, à la limite de l'hallucination peut être, on ne va pas en chier un coucou pour autant. Qui plus est je crois qu'on a un événement plus important à fêter aujourd'hui. Tiens d'ailleurs, c'est peut être l'odeur des bougies que tu pressens ».
Alexis appuya son propos en commençant d'entonner gaillardement l'hymne maintes fois répéter du « happy birthday to you ». Le reste du colloque eut la bonté de ne pas s'inviter à le rejoindre et de transformer comme il arrive bien souvent, ce chant de célébration en une chorale d'élèves vagissant leurs souhaits de bon anniversaire.
Qui plus est, elle ne raffolait pas de cet événement outre mesure, et n'exigeait jamais de cadeaux particuliers pour l'occasion.
Midi et demi, un réfectoire scolaire bondé.
A pénétrer dans l'antre fumeuse du hall d'attente, bercé d'un grouillement d'estomacs et de la rumeur des élèves affamés, Amélie se dit qu'elle aurait aussi bien fait de laisser ses scrupules de côtés pour resquiller allègrement dans la file. Mais ses principes éthiques, sous-tendus, il est vrai par l'angoisse de se faire alpaguer par la matonne des lieux, Marie-Jo, restreignirent quelque peu ses velléités illicites. Arthur et Alexis eurent beau l'enjoindre à effectuer les contorsions nécessaires pour se glisser sous la barrière, rien n'y fit. Après tout ils n'étaient plus à une minute près, et cette attente dans la foule présentait un caractère convivial, dont elle ne voulait les priver.
« C'est marrant » s'exclama Jérémie, un abruti de sa classe de l'année dernière « je ne savais pas que tu t'étais mise aux U.V, Zomen - le surnom l'horripilait par-dessus tout, mais lui montrer l'aurait conforté dans son affront volontaire- en plus t'es même pas fichue d'exposer ta face d'un coup.».
Mais qu'est-ce que ce déchet de l'humanité peut bien me vouloir suggéra t'elle par un regard désapprobateur à ses 2 compagnons, qui semblaient plus compatissants que surpris de la réflexion. C'est alors qu'Alexis lui glissa dans l'oreille, avec toute la délicatesse que lui permettaient ses maigres connaissances en matière de sensibilité féminine, que son visage était parsemé de plaques sombres, assez mattes, comme dues à une exposition ratée. Le regard intolérable de ses amis l'exaspérant, elle se précipita dans le lieu de prédilection de toutes les femmes en quête d'un point de chute ou d'isolement : les toilettes. Miroir, miroir pourri et qui trahit, dis-moi enfin la raison de tous ces murmures incessants derrière mon dos.
La glace opaque, aux reflets mordorés de vétusté n'eut d'autre choix que de lui révéler la triste réalité de son apparence. Ses joues, sa pommette droite, son menton, portaient comme les séquelles d'un coup de blush abricot rageur. Seulement, contre toute utilisation de cosmétique par idéologie naturelle, Amélie devait admettre que ces traces préfiguraient plus une allergie, qu'une séance de make-up ratée. En confrontant de près ses traits à la vitre elle éprouva l'étrange sensation que le changement venait de l'intérieur. C'est un peu comme si elle eut pu sentir la moindre interaction cellulaire de son métabolisme. Cette acuité sensorielle s'apparentait d'autant plus à une mutation, que son entourage se montrait réceptif et avide de remarques.
Mais comment assumer un bronzage inopiné, lorsque que l'on possède un teint de craie à l'origine. Amélie opta plutôt pour le parti de trainer sa face nouvellement basanée chez elle, jusque dans son lit, et d'y élire domicile pour les prochaines 24 heures au moins. Sa mère ne lui en voudrait pas de prendre un peu de repos, elle qui lui reprochait continuellement de se surmener avec ses devoirs. Certains parents se seraient fourvoyés, auraient vendu leur âme au diable pour revendiquer la paternité d'une enfant aussi studieuse. Les circonstances l'exigeant, elle rentra prestement au domicile familial. Elle claqua gracieusement la porte du patio et pénétra dans la cuisine, pour saisir à la volée, avant de monter dans ses appartements, de quoi se sustenter un peu. Pour se remettre de ses émotions elle jeta son dévolu sur un paquet de figolus entamé la veille. Elle monta les escaliers quatre à quatre et s'étendit lascivement sur la couette, tout en enfournant l'un de ses précieux gâteaux. Mais le réconfort attendu ne fut pas le message que lui renvoyèrent ses papilles défaillantes. Ce n'est pas que ces biscuits soient tout à coup devenu mauvais, mais leur goût s'était altéré, était devenu fade. Elle mit cela sur le compte de l'ouverture anticipée du paquet et tenta de se reposer un peu. Mais en tirant les draps, une petite touffe brune attira son attention. Elle se pencha, saisit la peluche et s'aperçut qu'il s'agissait de cheveux. De ses cheveux ! Eperdue, elle ébouriffa sa longue crinière châtain clair, et en ressortit une main aux doigts entrelacés de longs filaments marron. Mais je rêve, je perds mes cheveux… je les perds… ils s'en vont tous seuls..Jusqu'à présent l'inquiétude l'avait seulement effleurée, mais c'est une arrière teinte de panique que comportait maintenant sa voix, qui résonnait seule dans la chambre. Le stress porta ses pas jusqu'à la trousse à pharmacie, qui regorgeait du seul remède approprié pour lui remettre les pensées en place : 100.mg au moins d'aspirine, doublés de paracétamol, même si cela n'avait aucune chance d'augmenter l'efficacité de cette pseudo panacée.
Elle se jeta ensuite sous la couette et s'emmitoufla de telle sorte, qu'elle n'eut pas à révéler ses traits à sa mère lorsqu'elle lui communiqua son état souffrant. Modifiant quelque peu le diagnostic, elle lui demanda de la laisser se détendre - comme si la situation le permettait !
Mardi, le lendemain 7h35. Une chambre noire striée de lumière sous l'effet des ombres transparaissant à travers les stores.
Amélie tente tant bien que mal d'extirper son corps engourdi du nid duveteux qu'elle occupe maintenant depuis la veille à cinq heures. Son pied glisse lentement le long de la descente de lit, quelques doigts de pieds affrontent courageusement le froid extérieur mais quelque chose frappe son regard encore brumeux. A mesure que le voile du sommeil s'estompe et que sa vision se fait plus claire,Amélie découvre que l'extrémité de son membre a intégralement changer de couleur. Prise d'angoisse elle vérifie si le phénomène affecte d'autre partie de son corps, à commencer par le second pied. Mais la simple vue d'une autre partie de sa jambe totalement foncée lui confirme que le mal qui l'affecte n'est pas que partiel. Son instinct primaire est bien évidemment de se précipiter en face d'un miroir, le plus proche, celui de la chambre de ses parents… non…on se sait jamais…dans la salle de bain. Quelle n'est pas alors sa stupeur de découvrir qu'elle,Amélie Bretonneux , en ce matin de décembre 2005, est belle et bien devenu Noire ! Elle se frappe, elle se pince, mais rien n'y fait sa négritude résolument installée. Il n'y a pas de logique rationnelle, il n'y a pas de scénario à établir. : Personne ne devient noir du jour au lendemain s'il est né blanc, personne ne subit de mutation dans ce sens. A la rigueur des maladies de peau font que, cas extrêmes, un noir puisse s'éclaircir, mais jamais l'inverse. Peut être est-ce sa vision qui défaille. Mais comment expliquer les remarques d'Arthur et Alexis.
Oui Arthur et Alexis, comment leur expliquer ce qui arrive. Mais comment l'expliquer à quiconque?! Au lycée, dans la ville, dans le monde, ça ne s'est jamais vu. Pourquoi de plus sent-elle que cette métamorphose ne risque pas d'être temporaire. Elle raisonne déjà comme si elle allait devoir vivre avec pour toujours. Et d'abord, comment continuer à vivre tout court? Ce n'est pas une question de rejet, de toute façon elle n'avait rien fait de mal. Ses parents l'accepteraient telle qu'elle est cela va de soi. Mais comment justement rester soi dans ces conditions ? Comment conserver sa personnalité, avec une apparence radicalement si différente ?
Le tumulte mental de ses idées virant à la cacophonie, elle se résout à quitter les lieux. Peu importe où qu'elle aille, le principe est de s'éloigner au plus vite de ce qui lui est proche ou familier. Elle choisit de déambuler dans le lieu le plus impersonnel qui soit : les allées du supermarché Auchan dans le centre commercial des trois fontaines. Elle ressent physiquement le poids oppressant du regard d'autrui même si personne ne prête attention aux jeunes filles éperdues qui viennent de changer de couleur. Son premier élan la pousse à trouver refuge dans un rayon oblique sur sa gauche, celui des soins capillaires. L'ambiance inoffensive des colorants et shampooings ne présente guère de risque s'imagine t'elle, mais le trauma survient néanmoins. Ils viennent d'ajouter un rayon dédié aux femmes d'Afrique. Elle découvre avec effarement la surtaxe qui frappe les produits spécifiques à ces femmes : 10 euros le kit de défrisage, 6 pour l'huile de soin, de quoi faire pâlir tous les distributeurs de produits pour blancs, dont les marges ridicules n'avoisinent même pas des tarifs aussi prohibitifs. Son regard se porte alors sur une solution blanchissante destinée à éclaircir la peau.
Elle réalise alors que la solution n'existe pas, qu'il est vain de vouloir s'acharner. Un élan mêlé de rancœur et de colère la saisit, et porte ses mains sur le produit qu'elle expédie sur le sol avec dédain. Vendeuses et chalands ne manquent pas de remarquer son étrange conduite et de lui lancer un regard assassin. Elle se sent alors envahie d'une honte ineffable, une vague de chaleur lui étreint les épaules, se propage le long de sa colonne. Elle peut sentir son érubescence incontrôlée lui paralyser les membres et la gorge. Mais soudain, elle s'aperçoit que faute de contraste avec sa peau, plus personne ne ferait désormais attention au fait qu'elle rougisse ou non.
Caroline
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