Voici le grand gagnant du concours de nouvelles 2005-2006 avec la nouvelle qui a remporté le grand prix du jury. Son auteur repart avec un bon d'achat de 30 euros!
Noël ensemble
J'ai perdu ma fille dans la foule de ce centre commercial il y a 18 ans. Elle me tenait la main, il faisait chaud, elle a dû s'arrêter pour regarder une des vitrines, nos mains se sont lâchées quelques fractions de seconde, cela peut arriver à n'importe qui. Je n'ai pas fait attention tout de suite, je pensais au collier en argent pour ma femme qu'elle avait vu chez Maty, et quand je me suis retourné elle avait disparu. Je l'ai cherché des yeux dans ce monde compact et hostile autour de moi en riant, puis en riant un peu plus, pour ne pas paniquer. J'ai appelé son nom plusieurs fois, et quand je me suis rendu que je n'entendais que ma voix j'ai eu peur, une peur brutale comme un couteau mal aiguisé. J'ai senti tout tourner autour de moi, dans le bruit et les rires d'enfants qui m'entouraient, d'enfants qui n'étaient pas Sara, dans les couleurs oppressantes de tous côtés comme un manège hideux et déformé où il manquait toujours quelque chose, son image, ma Sara qui avait sept ans. Si j'ai été un mauvais père, et Dieu sait que j'ai dû l'être, je le paie depuis ces 18 années d'errance, parfois je me demande comment j'arrive encore à respirer. Alors aujourd'hui je reviens, la haine froide comme l'acier de l'arme dans ma poche, la haine construite et nourrie de souffrance dans mon cœur, pour crier l'absurdité dans un souffle de mort.
Je ne passe pas une journée, pas une heure sans passer à elle, à vouloir savoir ce qui s'est passé, ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais dû faire. Pour un père, perdre son enfant est la pire chose qui puisse arriver : c'est tellement vrai, hélas, que c'en est devenu un cliché. Pour moi je crois que cela ne résume même pas le début de ce que je ressens à chaque moment où je sais que je suis en vie et que j'imagine, que j'ose imaginer qu'elle respire en écho. Je ne saurai jamais si elle est morte, si elle est vivante, il faut me comprendre : chaque parent se croit seul dans sa détresse, et il n'a pas tort parce qu'il se l'approprie, c'est la seule chose qui lui reste. Je sais que c'est égoïste, mais je survis en pensant que je n'ai personne qui puisse me comprendre, que je suis le seul à me rappeler de Sara comme elle le mérite vraiment.
Elle est née quand j'avais 23 ans, à l'époque de la fin des études et de l'arrivée à petits pas craintifs de la vie, de la vraie vie, où tout bascule si vite. Sa mère m'avait prévenu un mardi soir après le dîner, avec le sourire inutile qui disait qu'elle savait bien que ça me ferait flipper et que je la laisserai tomber. Et pourtant dans ce sourire il y avait comme un éclair d'optimisme qu'elle-même ne voyait pas, un éclair de l'optimisme désarmant qu'elle a fini par perdre d'ailleurs, je ne lui en veux pas, nous avons perdu tellement, peut-être que j'allais rester et que tout irait bien. Je l'ai épousé, qu'est-ce que vous auriez fait ? Elle m'offrait une promesse de vie en pré mâché, les samedi dans les jardins du Trocadéro, l'appartement minuscule de sa grand-mère planqué derrière le Monoprix, les engueulades creuses du jeudi soir. Elle m'offrait du concret, une routine socialement acceptable et un futur comme un livre déjà écrit et j'ai tout pris, dans l'illusion que je n'aurais plus jamais à penser ou à souffrir. Je l'ai pris avec un enthousiasme qu'elle a dû confondre avec de l'amour, la pauvre…J'ai eu tort de croire que tout pouvait être fixé pour de bon avant la mort : mais cette ironie-là on ne la voit que plus tard, que trop tard, et rire de soi-même est une option du temps qui coule sur nos rêves avec sa cohorte de saletés, de poussière et d'ennui.
C'est devant ce Toys'R Us que j'ai perdu Sara. J'ai gardé le sac avec la peluche ridicule de Tigrou qu'elle m'avait fait acheter, affreuse d'orange et de tendresse gâchée, et je l'ai rangé tout au fond de l'armoire, comme je voudrais ranger tout cela dans ma mémoire, mais dans les deux cas je sais bien que j'ai échoué. Ces temps-ci un rien me rend morose. C'est pour ça que maintenant je veux faire couler du sang, le mien, celui de son assassin qui me tuait en même temps, celui de quiconque voudrait m'en empêcher. Fini la douleur, place à celle des autres, si je peux. Hier avant de me coucher je suis resté une demi-heure les yeux dans le vide, la tête contre le mur, allongé sur le lit, et j'ai cru sentir comme une absence cruelle la tête de Sara sur mon épaule avec son parfum d'enfance et ses cheveux fous. J'ai l'impression que c'était hier qu'elle est restée à me parler de ses problèmes de gamine, des problèmes comme on en rêve une fois adulte, la tasse qu'elle avait cassée, celle rose et blanc que Maman adorait, je lui ai dit que ce n'était pas grave, que Maman criait souvent mais que ce n'était pas à cause d'elle. Elle avait des grands yeux noisette sérieux, de fillette trop attentionnée, qui porte trop de choses, notre sauveuse de sauterelles l'été, qui faisait des bouquets de marguerites pour ses cousines de vingt ans, qui sentait bon la plage et la crème solaire de sa mère protectrice. C'était une gamine comme les autres, un peu plus la mienne mais c'était tout, qui avait le droit de rêver et de vivre, comme les autres.
Tous les jours après ce 3 décembre, en impuissant touchant et pathétique je suis revenu dans ce centre commercial en refaisant le même chemin pour la retrouver, dans l'espoir fou qu'elle serait cachée derrière cette plante, derrière ce Photomaton, qu'elle apparaîtrait à la prochaine vitrine dans un éclat de rire, qui reste planté en moi comme une blessure qui ne saigne plus, parce que je n'ai plus de sang à verser. Les gens m'ont dit d'être raisonnable, comment voulaient-ils que je le sois ? Les jours sont devenus des mois, les premiers lundi de chaque mois, puis des ans. Depuis, chaque 3 décembre je reviens ici, je reviens mourir.
Mais pas cette fois-ci.
Je regarde d'abord la vitrine de Noël de ce magasin de jouets que je hais avec une fascination presque passionnelle ; c'est là que commence mon pèlerinage. Je reste longtemps devant en regardant fixement un objet exposé, dans l'explosion des couleurs riches comme un refus de l'hiver ; n'importe lequel, jusqu'à ce qu'à force de regarder mes yeux se brouillent de larmes. Ma femme ne me parle plus, même si nous n'avons toujours pas divorcé nous avons chacun notre vie, ou ce qu'il en reste ; elle n'a pas supporté, elle disait que me voir lui rappelait toujours comme un fantôme sa petite fille chérie : c'était aussi la mienne, c'était d'abord la mienne, c'était mon ancre dans cette vie pourrie. Elle a déménagé, elle a refait sa vie, quitté son boulot de webdesigner : c'est mieux comme ça après tout. Moi je n'ai pas pu, pas voulu : ma vie n'a plus aucun sens, chaque année j'attends ce 3 décembre presque avec impatience, ce jour où personne n'a le droit de me parler d'autre chose, où mon boulot à la BNP passe à la trappe, comme il le devrait.
Mais aujourd'hui ce sera différent. Aujourd'hui plus loin que ce pèlerinage morbide, je vais dire au monde combien Sara était ma fille et combien personne n'a le droit de l'oublier, d'oublier.
*
Avant j'avais des rêves ; je voulais une maison à la campagne, pour que Sara grandisse à l'ombre de l'insouciance, avec un pommier dans le jardin comme quand j'avais sept ans et que ma mère faisait un crumble dans la cuisine. Je sentais depuis l'extérieur le parfum de caramel et de pommes tièdes comme une promesse de tendresse à quatre heures, je me rappelle de la pierre froide de la terrasse et de la recherche des œufs en chocolat avec ma sœur, je me souviens encore de mon enfance comme d'une bouffée d'air dans ce qui est devenu ma enfer. J'ai voulu donner à Sara des souvenirs comme ceux-là pour plus tard, elle voulait être styliste comme toutes les petites filles et piquait le rouge à lèvres Guerlain de sa mère, les yeux emplis d'images des stars des années cinquante dont mon frère lui parlait sans cesse; je n'ai pas eu le temps.
Avant j'avais des rêves, des envies, des goûts, des idées, des rires. J'ai tout perdu en même temps que ma fille, j'ai enterré ma vie à défaut de Sara, je n'arrive pas à penser à ma fille comme morte.
Je m'arrête à la presse, je sais déjà de mémoire à quel niveau du présentoir je dois regarder. Elle aurait eu 25 ans, ils n'ont pas de carte de Joyeux 25 ans, qui a dit que c'était joyeux je lui demanderai bien, moi, à la place je prends celle pour un an de plus. A la caisse la femme me sourit en me rendant la carte, j'ai envie de pleurer.
Je croyais qu'avec le temps ce serait plus facile, que mes larmes seraient moins concrètes que mon café du dimanche dans mon bar habituel avenue Jean Jaurès, que je penserais moins à ma femme qui doit être en train de se lever à cette heure, aux côtés d'un autre, mais c'est vrai que c'est moi qui l'ai laissé partir ; que je pourrais fermer les yeux sans être hanté par ma mémoire...Les vitrines défilent dans ma tête, je ne sais même plus si je marche vraiment ou si je rêve, mais après tout c'est la même chose maintenant. L'escalator sur lequel j'ai buté, hagard, ce 3 décembre 1983 en répétant en vain le nom de ma fille, la bijouterie où j'aurais dû m'arrêter pour le collier de ma femme et dans laquelle je suis entré les yeux fous, en demandant où était la sécurité du centre commercial, le supermarché où on m'a dit d'aller et où je me suis perdu en cherchant quelqu'un, n'importe qui, tout se mélange sous mes yeux dans un tourbillon de couleurs et de haine, de sons et de peur, d'échos du passé.
On m'a dit d'aller voir la police, on m'a dit des milliards de choses, je suis un citoyen comme les autres, j'y ai cru, ils avaient l'air de savoir ce qu'ils disaient. A la place j'ai dû raconter encore et encore comme j'avais perdu Sara, affronter les regards de pitié ou de mépris des gens, qui se protègent en se distançant de moi, bien sûr qu'à eux ça n'arriverait pas ; j'ai dû pleurer et soutenir le regard de ma famille, de ma femme qui ne l'a jamais dit mais dont chaque geste disait que c'était ma faute, j'ai dû vivre pour deux alors que tous me voulaient disparu. Je ne suis plus le gosse auquel mon père a appris à chasser, qui avait pleuré la première fois qu'il avait touché une perdrix et que sa chute silencieuse m'avait fait comprendre combien c'était vrai, et comme il était facile de tuer. Je ne suis plus l'adolescent muet et sombre pour lequel la déprime était un style de vie, sans jamais saisir sa perversité, sûr d'être plus fort que ma folie parce que je ne lui appartenais jamais vraiment ; je ne suis plus non plus le jeune premier dans le film de ma vie, quand les espérances sont trompeuses et les rêves nous charment avec leurs promesses vides et doucereuses. J'ai appris à désespérer.
Je n'ai pas tout désappris en une fois, j'ai perdu mes sourires un par un, au gré des désillusions, de la mort de ma mère dans la maison sinistre de mon enfance, où le silence était devenu oppressant et fendu comme le parquet, de mon travail sans avenir que j'avais voulu pourtant mais qui n'était plus qu'un gagne-pain triste. Il ne reste que moi après toutes ces enveloppes que j'ai laissées derrière moi, il ne reste qu'une esquisse d'un papillon condamné, avec ses ailes fanées et jaunies.
Au fil des années j'ai vu pourrir ce que j'avais construit ou ce que je prenais pour acquis : mes amis ont cessé de pleurer avec moi pour murmurer dans mon dos, et la première trahison est toujours la plus forte ; j'ai cessé de chantonner des vieilles chansons de Piaf dans le métro le matin pour aller au boulot, la vie en rose perd de son charme quand on ne sait plus voir en couleurs. Le silence que j'avais fui m'a rattrapé petit à petit jusqu'à m'encercler, et même ce silence n'était pas répit car il portait en lui le visage de Sara, de la petite Sara, de la peine du monde entier, de tous les souvenirs heureux que j'avais d'elle qui se sont retournés contre moi comme autant de poignards. Et ma routine rassurante, ma routine réconfortante s'est mise à peser sur mes épaules, me laissant toujours trop de temps pour penser, pour regretter, pour regarder la vie décharnée dans laquelle je vis encore.
Qui m'a pris ma fille ? Est-ce que cet homme qui s'arrête devant la même vitrine que moi ? Cet autre qui s'éloigne déjà, même cette femme derrière moi ? Est-ce qu'il m'observe parfois, est-ce qu'il sait ce que je ressens ? Rien que cette pensée me glace les mains et le cœur. Au début chaque personne qui ne pleurait pas était coupable à mes yeux, coupable de la disparition de Sara, de l'avoir prévu, de l'avoir vu sans rien dire, d'y avoir participé, ou tout simplement de n'avoir rien fait, et je haïssais le monde qui respirait avec mon air, qui souriait à travers mes larmes. J'en ai assez de me tuer à penser sans jamais rien faire, de porter seul une douleur qu'aucun être humain ne peut porter sans devenir fou, à présent c'est aux autres de comprendre.
Pour tromper mes soucis j'ai commencé à voir Mathilde, une jolie fille qui travaillait dans le Interflora en bas de mon bureau ; à l'époque je me mentais à moi-même sur mon mariage, je me disais qu'il tiendrait et pourtant j'ai voulu trouver un endroit pour fuir. Mathilde, avec ses cheveux qui sentaient le muguet et les saisons, les épines des sapins qu'elle vendait en décembre, avait la gaieté que nous avions perdu ; c'est atroce, elle ressemblait mieux à l'image que j'avais de la mère de Sara que ma propre femme. La voir n'était pas tromper ma femme, c'était une question de jeu de mots, je trompais mon ennui, ma vie, je jouais non pas ce que je pouvais gagner mais ce que je n'avais plus. Elle avait 24 ans, comme celle que j'avais épousée le jour où nous étions sortis de l'église, c'était une façon de recommencer à zéro. Elle voulait un enfant, elle ne me l'a jamais dit mais je le lisais dans ses yeux quand elle levait la tête de son Cosmopolitan ou que ses boucles blondes dansaient quand je lui racontais ce que Sara avait fait ce jour-là. Pour Mathilde qui ne savait rien de ma vie, qui ne savait pas que j'étais encore marié, qui ne connaissait que le prénom de ma fille, j'inventais un futur à Sara, je croyais me consoler quand j'inventais que Sara avait fêté son anniversaire et que je l'avais emmené voir les vitrines des Galerie Lafayette, qu'elle avait aimé le clown à pois verts qui saluait les enfants, alors que je plantais encore plus loin le couteau dans ma gorge.
Je suis venu ici, avec Mathilde, un matin de novembre, il y a un an, devant ce même magasin où je suis resté perdu dans mes pensées aujourd'hui ; je l'ai prise dans mes bras en lui disant qu'elle était tout pour moi, qu'elle valait plus que ma vie, quelle promesse illusoire, puisque ma vie n'était rien ; je lui ai assuré que je l'aimais et je lui ai dit que ses photos de nos vacances à Saint-Malo chez sa tante étaient très bien, qu'elle devrait en faire d'autres tirages, ma femme et moi ne vivions plus ensemble alors je ne risquais plus rien. Je lui ai offert une bague, une jolie bague avec mes primes de la banque pour employé modèle, une bague comme une pluie d'agates et de topazes. C'était un cadeau d'au revoir, c'était fini, j'avais compris que seule Sara comptait dans mon cœur, que j'avais beau fuir je n'irai jamais bien loin. La seule chose qui me faisait ressentir quelque chose c'était l'idée que chaque 3 décembre je pourrais replonger dans ma peine comme un nouveau né retrouve le sein de sa mère, avec volupté et volonté d'être rassuré. Bien sûr Mathilde n'a rien compris quand j'ai arrêté de venir au petit café en bas où je la retrouvais toujours ; elle a dû fumer cigarette sur cigarette en regardant le néon bleu devant elle, elle a dû lire 100 fois sans le voir le menu plastifié jaunâtre qui avait été notre premier prétexte de conversation ; elle m'a appelé, deux ou trois fois, et puis encore, à force je laissais toujours le répondeur chez moi avant de répondre par peur que ce soit elle, je ne voulais pas la faire souffrir ; elle a dû pleurer mais je suis lâche, et puis elle a dû oublier, comme un beau souvenir dont seule l'image est douce.
Et moi je suis toujours là, avec Sara je hante ce centre commercial maudit, je n'ai même plus envie de savoir ce qui lui est arrivé, j'ai eu trop de temps pour haïr le monde la première année, pour haïr celui qui me l'avait prise, l'imaginer, lui donner un visage humain, pour haïr tous ceux qui ne faisaient rien ; quand je marche il me semble entendre les petits souliers vernis de ma fille sur le sol, et puis je sens sa main qui s'accroche à mon poignet, avide d'affection et de caresses, de cadeaux et de réponses, je donnerai ma demi-vie juste pour retrouver la chaleur de ses doigts sur mon pouls, juste quelques secondes.
Je suis arrivé devant la dernière vitrine du centre ; c'est un Lacoste aux couleurs chaudes et tendres, devant lequel je m'arrête comme je me suis arrêté devant tous les magasins qui ont précédé, machinalement. Je repense à ma fille de sept ans, de dix-huit ans, sans âge, ma fille rêvée et fantôme, ma fille béquille, ma fille de chair et de souffle. Je repense aux dix-huit ans déjà qui sont passés sans la voir, sans l'entendre, sans la regarder grandir, sans pouvoir lui offrir le lecteur de musique qu'elle voulait pour ses seize ans ; je repense aux rêves qu'elle avait qui sont devenus les miens, à elle qui est devenue moi, aux marguerites fanées pour ses cousines, à la photo de son premier château de fée sur la plage. Je ne vois que des Sara autour de moi, de tous les âges, de toutes les tailles, qui font leurs courses et s'agitent en ce jour de décembre : elle est la grande rousse qui me dépasse avec des yeux curieux, les bras chargés de cadeaux, elle s'est teint les cheveux sans doute ; elle est cette fillette de dix ans aux fossettes ravies qui rit avec son frère à la sortie du Leclerc, les mains pleines de sacs et le regard gourmand des cadeaux de Noël qu'elle devine ; elle est aussi celle-là, cette femme aux yeux perdus et le sourire flou de celle qui se sait aimée, qui avance sur son nuage pour montrer à tous son bonheur ; elle est toutes les femmes que je croise, toutes les femmes que je vois, toutes les silhouettes que je devine ; elle est cachée derrière l'homme qui choisit un parfum dans le Séphora d'en face, elle disparaît dans le courant d'air chaud des portes à côté.
Elle est partout et nulle part, elle est tout ce qui m'échappe, tout ce qui se meurt, tout ce qui s'évapore dans l'air chaud de ce centre. Et puis tout s'accélère, tout devient fou, tout devient flou, dans les coups que je reçois à la tête, assailli par des images, des sons, des cris, mes cris, mes pleurs, ma mort. Alors c'est bien vrai que tout est fini ? Doucement, comme un enfant vérifie qu'il a toujours la montre de son père qu'il vient de voler, je touche le métal froid de mon pistolet dans ma poche avec un sourire triste. C'est bien vrai que je ne la reverrai plus, que je reviens en vain ici ? C'est bien vrai ce qu'a dit ma femme hier en m'appelant pour la première fois en dix ans, écoute, je pense que tu devrais passer à autre chose ? Comment ose-t-elle dire ça, elle qui n'a jamais su aimer, elle qui n'a jamais aimé Sara autant que je l'ai fait, qui n'a jamais vu en sa fille, en ma fille, la merveille qu'elle était ? Alors, c'est bien vrai qu'elle est morte ?
Je sors l'arme qui émet un glissement rauque d'acier sur le tissu de ma veste, je la tiens dans ma main et je la lève lentement à hauteur de ma tempe. Je pleure maintenant, dans un filet de larmes qui m'aveugle, je n'entends plus que la voix de ma fille le jour où elle était tombée en vélo et qu'elle pleurait à la mort, je ne vois pas les gens autour, qui murmurent, qui ont peur, peur comme moi, peur de moi. C'est bien vrai que ça ne vaut plus la peine ? Ma femme m'a demandé de la revoir, je lui ai dit non, j'ai dit tu n'existes plus pour moi, je suis quelqu'un d'autre à présent. C'est bien vrai l'horreur de la vie, qu'on regarde les yeux incapables de ne pas voir, c'est bien vrai que le temps est comme un baiser froid d'oubli ? Une femme passe devant moi d'abord pressée puis recule, sa main gauche étouffe un cri, elle reste tétanisée, tout près de moi ; je peux presque voir son regard briller, d'effroi fasciné, dans l'élan voyeur de tous les humains, comme une hantise de l'inconnu, de l'immaîtrisé, de la fin.
Et alors que l'arme fait corps avec moi, dans un dernier ballet morbide, alors que tout va s'arrêter enfin, les portes du centre commercial s'ouvrent au moment où quelqu'un rentre, sur la nuit dehors comme une ombre ; c'est un brusque courant d'air froid qui glace mes joues et se pose sur mes pensées, comme un souffle d'ailleurs, un souffle de raison ou de cœur, qui rosit mon visage et me laisse seul, sans rien, sans ce que je voulais faire, qui m'attire irrésistiblement dans le néant ou les passions n'ont plus de sens.
Alors je repose mon arme, lentement, les yeux toujours emplis de larmes, la bouche tordue dans une grimace impuissante, un dernier sursaut de rébellion déjà mort, et je sors sans rien dire.
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