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Concours 2007

Perec vs Pauline

Perec vs Pauline

Le grand gagnant du concours de nouvelles QLTO 2007 !


Georges Perec était un auteur prodigieux. Jeune, j'ai été abasourdi par le fait qu'un seul homme ait pu résumer le mode d'emploi de la vie sur un seul immeuble, avec ses pièces, sa cage d'escaliers ses appartements, ses histoires. Tout le mode d'emploi de la vie, rassemblée dans un seul immeuble.

Cette idée m'a profondément marquée, et j'ai fini par croire qu'en un sens, il y a un vaste fond de vérité à cette invention littéraire. J'ai trouvé la métaphore particulièrement pertinente. Je suis même convaincu que l'on peut pousser plus loin la comparaison : chaque personne, en soi, est l'un de ces immeubles, avec les pièces, les fenêtres sur cours, les parkings souterrains, les balcons, les corridors et même le local à poubelles.

Je n'ai pas inventé cela tout seul. C'est une amie psychologue qui me l'avait suggéré (je ne me souviens ni quand, ni dans quelles circonstances). Les hommes sont des immeubles. Ou des pavillons. On a chacun notre caractère. Le principe est le même pour tout le monde, cependant : il y a une porte, peut-être un sas, des tas de choses derrière des couloirs, des escaliers, des ascenseurs. Tout cela ne sert qu'à camoufler plus ou moins brillement ce que nous sommes vraiment. Parce que le truc est là : dans ce labyrinthe, dans cette gigantesque partie de cache-cache que sont les relations avec les autres gens, il y a le cœur du milieu de la personne qui se ballade quelque part.

 

On m'accusera de répéter des banalités dont on a déjà les oreilles rebattues. On ne commence à connaître une personne, ses goûts, ses désirs, qu'au fur et à mesure que l'on s'avance à l'intérieur de l'immeuble. Sur le perron : on vient de faire connaissance. Dans le hall : on connaît son nom, sa profession. Dans la cage d'escalier : vous souhaitez faire d'elle une amie.

On reconnaît les gens qui en valent la peine de l'extérieur. La façade compte, naturellement. Il est plus probable de trouver à l'intérieur un occupant riche d'esprit dans un splendide immeuble haussmannien plutôt que dans une atroce résidence soviétique aux murs incrustés de fissures. La façade est la première impression que l'on donne de soi. Le Flatiron building aura toujours plus d'allure qu'une construction vétuste. Mais l'astuce, c'est de passer de nuit : quand la lumière à l'intérieur filtre par les fenêtres, et que l'on peut voir ce qu'il y a à l'intérieur. Cela donne juste des ombres, des formes, des ambiances, mais c'est une idée suffisante. L'idéal, c'est de rester toute la nuit, jusqu'à ce que le matin revienne, pour contempler la dernière fenêtre à s'éteindre. C'est celle-là où se trouve la personne à nu. C'est un peu la chambre tout en haut de la plus haute tour où repose la belle au bois dormant. C'est ce pourquoi vous allez gravir tous les escaliers et franchir toutes les portes.

Bien sûr, ce n'est pas simple. Il faut être invité pour entrer, que ce soit dans l'immeuble en premier lieu, puis dans les étages. On ne saurait rentrer chez les gens comme cela et faire le tour du propriétaire le plus simplement du monde. C'est pour se protéger des visiteurs indiscrets que nous avons ainsi des serrures sur chacune de nos portes, qu'on se retranche derrière des dizaines et des dizaines de faux-semblants, que l'on verrouille, à double tour, tout ce qui pourrait conduire les autres à notre personnalité profonde.

C'est comme cela que l'on peut résumer la découverte des gens à un simple jeu d'exploration. Au fil des jours, on avance constamment un peu plus. A chacune des visites que l'on vient faire dans l'immeuble. Le plus souvent, on procède selon l'usage. Petit à petit. Certains crée à l'intérieur un labyrinthe inexpugnable, mais offrent parfois inconsciemment la clef de l'entrée de service -celle qui évite les méandres et les pièges- au premier venu.

Moi, je suis de ceux qui ne vont pas au-delà du point auquel l'hôte m'invite. Paradoxalement, chez moi, je ne fais monter personne dans les étages, n'introduisant les gens que dans les pièces d'apparat du rez-de-chaussée, là où tout est en ordre, tout est propre, tout est beau.

 

Et puis j'ai fait la connaissance de Pauline. Pauline n'était pas un immeuble comme les autres. Il tranchait littéralement de tous les immeubles de la ville : organisation rigoureuse, productivité hors normes, fonctionnalité du tonnerre, allure élancée, anticipation évidente, charme sophistiqué qui n'était pas à la porté de tout le monde... elle était le siège de la Lloyd's de Londres.

Cela peut ne pas paraître très élégant pour une jeune fille, mais je ne vois pas d'immeuble pour la qualifier mieux, elle qui avait toutes les qualités pour se distinguer du commun des gratte-ciels. Or, un bâtiment pareil, moi ça me donne envie de faire connaissance avec l'occupant. Pauline, ou plutôt la Pauline qu'elle mettait en avant était un grand hall vitré de soixante mètres de haut : typiquement ce qui impressionne. Moi, je voulais tout connaître de la Pauline ultime, celle qui tenait dans une pièce de cinquante mètres carrés avec terrasse, au quatorzième étage. Je me suis juré de faire en sorte de parvenir à elle, mais je me suis vite rendu compte que c'était bien difficile.

Pauline avait une foule d'amis et d'obligations qui ne lui laissaient que bien peu de temps pour recevoir les visiteurs tels que moi. Aussi me fallut-il de nombreux mois pour arriver, de sas en sas, de porte en porte, jusqu'au hall des ascenseurs. Le hall des ascenseurs, c'est à peu près l'endroit où les connaissances de longues dates et les véritables amis se séparent. Seuls les derniers sont autorisés à monter. J'étais coincé dans ce hall, et je comptais autant que je le pouvais le nombre d'étages que je devais visiter avant d'atteindre la dernière lumière au fond de la nuit. Certain d'y découvrir une occupante à la hauteur, je me suis lancé dans l'ascension. Compte tenu de ses disponibilités, ce ne fut pas chose facile. A de nombreuses reprises, je ne pus entrer en contact avec elle qu'entre minuit et deux heures du matin. C'était suffisant pour que j'avance pièce par pièce, peu à peu.

Il m'a fallu un temps fou. Plusieurs mois. Certes, cela reste honorable - il y a des personnes que je connais depuis des années et qui ne sont jamais allé au-delà de mon paillasson. Des mois pour apprendre à la connaître, dans tous ses grossiers détails, des mois pour arpenter des kilomètres de couloirs labyrinthiques et arriver au tout dernier étage, là où attendait sa nature profonde.

Chez moi, ce moi profondément est aussi bien installé que s'il était barricadé au fin fond de Fort Knox : dans un coin d'un recoin auquel on accède par une porte dérobée. Je crois que depuis qu'il est enfermé là-bas, il a eu le temps d'apprendre l'agoraphobie.

L'occupant de Pauline, en revanche, n'avait qu'une seule envie : sortir. Elle a ouvert la toute dernière porte avec un soulagement non dissimulé.

« Qu'est-ce qui t'a pris si longtemps ? m'a-t-elle demandé.

- Je suis passé de partout avant d'arriver jusqu'ici.

- Tu es bête ! Tu aurais dû utiliser l'interphone. Je t'aurais guidé tout de suite. Tu ne te sers jamais des interphones ? »

 

Des interphones ?

Parce qu'on peut simplifier la tâche, sauter les étapes, contourner les labyrinthes, avancer tout droit, se faire guider ? J'ai toujours considéré qu'il était logique de devoir affronter ce chemin de croix pour parvenir à la vraie nature des hommes.

Et Pauline, juste en me désignant le petit combiné accroché à son mur, vient de me faire comprendre le contraire : il y a des moyens simples pour faciliter la relation entre les hommes.

« Que croyais-tu ? Qu'il ne sert à rien d'aller à l'essentiel ? »

 

 

Je n'ai pas été déçu du voyage. Juste un peu désemparé d'avoir mis autant de temps pour parvenir à destination. Je crois que je vais arrêter de considérer qu'il faut faire une visite complète pour connaître le gens. Je vais changer de vision des choses. Je commence dès demain.


25/05/2007


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