Il m'arrivait de croiser des homologues pingouins.
Demain, je commence à 8 heures. C'est toujours comme ça le mercredi. La faute aux Américains, tout doit être prêt pour eux à 14 heures alors qu'ils se réveilleront de l'autre côté de l'Atlantique. Une heure de sommeil dans la vue pour préparer des dossiers qu'ils ne liront même pas intégralement. Le pire c'est que ça me faisait plaisir de me lever au début. Il faut dire qu'ici en France, travailler avec les Etats-Unis c'est d'une grande classe. Qui n'a jamais rêvé d'aller à New York ou à San Francisco ?
Je me consume à feu doux dans cette ville de merde.
Avant j'aimais Paris. Ma petite gueule de provincial brillait de tant de liberté et d'indépendance. A Paris, tu vas où tu veux, quand tu veux. C'est ça la liberté. Je me perdais dans les rues animées du quartier des Halles, je marchais sur les quais de la Seine. J'emmenais une copine voir un vieux film rue des écoles sans manquer de lui offrir ensuite une glace chez Bertillon. L'île Saint Louis, ça plaisait toujours aux filles... Et le coup du vieux film, ça donnait un côté romantique qui m'assurait à chaque fois un minimum de succès. Je me sentais devenir un homme quoi. Et Paris y était pour beaucoup.
Et puis j'ai grandi. J'ai vu New York, j'ai vu San Francisco... et je suis revenu à Paris.
Non pas que je n'aimais pas New York et San Francisco (le petit stagiaire que j'étais à l'époque se plaisait bien dans des villes si animées). J'avais juste le mal du pays. Paris me manquait trop à vrai dire. La vieille pierre, les immeubles majestueux. Ce mélange de culture et d'histoire. Même Montmartre et son flot capricieux de touristes finissaient par me manquer. Je suis donc finalement rentré et j'ai cherché du travail.
Je n'ai pas mis longtemps à trouver. Ce qu'on peut être fier en signant son premier contrat de travail ! Surtout avec une fiche de paye comme celle-là. Je gagnais presque autant que la somme des salaires de mes parents en fin de carrière. Cela me faisait sourire à l'époque. Un sourire de fierté, semblable au sourire de ces types qui conduisent des berlines dans les publicités télévisées. Après être devenu un homme, je voulais devenir quelqu'un.
Je revois mon sourire insolent de jeune premier.
J'étais détestable de vanité mais j'avais des excuses. Mes parents m'avaient élevé très modestement. Aux fins fonds de ma campagne normande, l'intelligentsia locale n'était constituée que de médecins et d'une poignée d'entrepreneurs méritants. Mes copains eux étaient tous fils d'ouvriers. Quant à mes parents, ils étaient profs ; j'avais déjà donc à mon jeune âge l'avantage du statut. Une grande maison, un grand jardin et l'ordinateur de mon père. Cela suffisait à susciter l'attention de mes camarades. J'en profitais, certainement, mais je n'en abusais pas, mes parents ayant toujours mis l'accent sur l'humilité. Belle éducation.
Et l'humilité, on ne pouvait pas dire que ce fût ce qui transpirât de mon costume en allant au travail chaque matin. J'avais vingt-deux ans et je faisais une entrée remarquée dans la vie professionnelle. J'avais épaté bon nombre de gens en trouvant ce travail, moi le premier. Ainsi n'en tirais-je que plus grande fierté. Je m'étais acheté pour l'occasion un beau costume ainsi qu'une cravate rouge. J'étais fier comme un coq dans mes habits neufs ! C'en était théâtral. D'un pas vif et assuré, je remontais l'avenue qui menait au métro. Mon visage était crispé, comme celui de tous ces gens importants. Non pas que je fusse stressé, je cherchais simplement là respect et considération. Parfois je collais mon téléphone portable à mon oreille tout en accélérant le pas. Bien sûr il n'y avait personne à l'autre bout mais ce rituel me procurait un plaisir bien dissimulé derrière mon visage faussement inquiet.
Bien souvent le regard des gens se posait sur moi. Je m'empressais d'interpréter cela comme de la jalousie ou de l'admiration. Je savourais ces regards comme la plus délicieuse des confitures. Cela valait le meilleur des petits déjeuners. Je tournais alors ostensiblement les yeux pour me concentrer sur ma conversation fictive. Je n'en paraissais que plus sérieux. Intérieurement je jubilais, comme si mon costume avait révélé en moi des pouvoirs jusque là inexistants. Je déblatérais toutes sortes de propos au téléphone. J'aimais particulièrement le faire dans un anglais professionnel. Cela me donnait beaucoup de prestance. Bien sûr le flot de mes paroles mises bout à bout n'avait aucun sens mais ça, mis à part moi, personne ne le savait. Et ce n'est pas moi que cela dérangeait.
Il m'arrivait de croiser des homologues pingouins. Ceux-là ne m'accordaient généralement que peu d'attention mais je n'en ressentais aucune frustration. J'étais des leurs, tout simplement. Nous foulions ensemble chaque matin les dalles blanches du parvis de la Défense. Ces petites tâches noires s'agitant sur la banquise urbaine, c'étaient mes frères. La symphonie matinale de nos déplacements m'apaisait béatement. Oui, je souriais sans retenue. J'étais à nouveau dans mon élément.
C'est important de construire son avenir. Mon entourage me l'a toujours répété. Et si on peut le construire en costume cravate c'est encore mieux. On s'en aperçoit très vite. Pour ma part, je n'ai eu qu'à lever les bras pour l'enfiler ce costume. Je n'attendais que ça. Depuis il ne m'a pas quitté. Je n'ai pas non plus perdu ma dextérité pour les nœuds de cravate. Au moins, le jour où je voudrai me pendre, je n'aurai plus qu'à chercher la potence. Tiens, je devrais la raconter celle-là au travail, ça ferait peut-être rire les pingouins. Et puis ça changerait des blagues sur les secrétaires...
Je ris toujours autant en repensant à l'époque où je n'étais qu'un jeune con insolent. Je buvais les paroles de mon brillant chef comme du nectar. J'étais pour lui la preuve vivante que quand on a de l'ambition et qu'on s'en donne les moyens, on peut s'en sortir. Mes origines provinciales, c'était ma caution mérite. La vie me semblait d'une justesse infinie. Ma réussite n'était due qu'à mon ambition et à ma volonté.
J'étais à l'époque très intéressé par l'économie que je voyais comme un jeu. Aussi plaçai-je mes premiers revenus en Bourse, non sans un certain succès. J'avais le sens des affaires. J'étais absolument écoeurant : tout me réussissait. Au travail tout le monde m'adorait. Le soir, je ne ratais donc aucune occasion de sortir avec mes collègues. Et pour ne rien gâcher, je plaisais aux femmes. J'avais néanmoins pris soin d'abandonner mon vieux film sorbet passion contre un resto gastronomique et une sortie en boîte. Mon entrée en fanfare dans la vie professionnelle semblait l'apogée d'un parcours sans faute.
Six mois passèrent. Sans vraiment me l'expliquer, je m'étais lassé de cette vie facile. Cette vie que j'avais embrassée sans hésitation ne me correspondait déjà plus. Comme un jeune en pleine crise d'adolescence, je me mis à critiquer tout ce qui m'entourait. Les collègues avec qui j'avais l'habitude de sortir commencèrent à susciter chez moi un ennui profond. Quant à mon travail, j'en avais fait le tour et mon salaire confortable était devenu en très peu de temps la source unique de ma motivation. Un tourbillon de révolte s'était saisi de moi. J'avais du mal à me reconnaître. Le vent avait tourné trop rapidement. Ce décalage me rendait malheureux.
Je m'éloignais. Je n'éprouvais pas de honte vis-à-vis de mes anciennes habitudes car je m'étais toujours comporté comme mon cœur me l'avait dicté. Je m'observais avec attention, cherchant les causes de tant de changement dans ma petite personne. Sans me dévaloriser, je souhaitais comprendre ce qui m'avait attiré vers ce monde qui me paraissait aujourd'hui bien artificiel et peu nourrissant. Auprès de mes collègues, je faisais illusion. Je ne sortais presque plus, ce qu'ils comprenaient difficilement. Mais la fatigue me servait de prétexte. Dans le fond je ne mentais pas. Fatigué je l'étais... Mais d'ennui.
Intellectuellement, le contenu de mon travail était toujours aussi intéressant. A présent néanmoins, il m'apparaissait évident que ce dernier n'avait qu'un but précis : faire monter le cours de l'action. Je ne pouvais m'en satisfaire. L'économie capitaliste que je chérissais tant était devenue une absurdité. Et dans ces conditions, je ne parvenais plus à aimer mon travail. Pire, je haïssais mes collègues. Je le dissimulais bien (en dissimulation j'en connaissais un rayon). Pourtant je ne leur reprochais rien. Ou plutôt si, j'avais tout à leur reprocher, mais secrètement. Secrètement je les haïssais un par un pour les mêmes motifs. Ils étaient là, travaillant sans autre but que de faire monter le cours de l'action. Oh bien sûr, eux n'y pensaient pas. Tout ce qui comptait pour eux, c'était ce qui me faisait rêver à mes débuts : un salaire permettant une vie confortable et en prime, un sentiment d'accomplissement irréprochable. Ils n'avaient rien à se reprocher. Comme moi, ils étaient arrivés là parce qu'ils le méritaient. Comme moi, ils avaient travaillé dur pendant leurs études. Comme moi ils avaient eu de l'ambition. On aurait même pu dire de bon nombre d'entre eux qu'ils étaient des pères de famille exemplaires. Leurs enfants étaient bien éduqués et ils pouvaient en être fiers.
J'avais soudain ouvert les yeux sur le monde extérieur. Je ne voyais plus les choses par la lorgnette de l'économie. Je me remplissais peu à peu d'idéaux. Je passais de plus en plus de temps à me promener dans les parcs parisiens. A tel point que très vite, le moindre arbuste de n'importe quelle allée parisienne n'eut plus aucun secret pour moi. J'aimais les arbres et je les connaissais bien. Un héritage de province qui ne me servait guère ici, les grands parcs un peu sauvages se comptant sur les doigts de la main. Je m'y promenais pour réfléchir.
Cette prise de conscience qui m'habitait était tout sauf un apaisement. Il me sautait maintenant aux yeux que quelque chose ne tournait pas rond dans ce système où l'on créait de la valeur comme une fin en soi. Pour autant, mes efforts intellectuels pour tenter de trouver une alternative politique ou économique à ce à quoi j'avais jadis adhéré pleinement restaient vains. Je calmai donc ma colère et au fil des semaines, ma haine se tassa.
Cette introspection avait eu raison de ma fierté. Bon gré mal gré, je m'étais accommodé de cette situation. Après tout, mes collègues étaient de charmants pères de famille et on ne pouvait les tenir responsables de tous les maux du monde. Aussi leur pardonnais-je, ce qui m'autorisa moi aussi à me pardonner. J'étais soulagé.
Je me posais toujours des questions mais n'y trouvant pas réponse, je préférais vivre simplement. Réfléchir m'aurait demandé trop de courage. Je repris mes sorties avec mes collègues, ce qui m'amusa un temps. Mais les choses n'étaient plus les mêmes, chaque jour je me mentais un peu plus.
Je parle au passé mais je pourrais tout aussi bien continuer au présent. Ma vie n'a pas tellement changé. Ma vie ne change pas. Je me lève, chaque matin. Je déjeune et j'enfile mon costume de pingouin, je pars au travail. Dans le métro je ne souris plus. Je ne souris plus car pour moi les choses n'ont plus aucun sens. Je ne sais plus ce que je fais là. Enfin si, je gagne ma vie. Je gagne bien ma vie. Plus d'un rêverait d'être à ma place.
Une grande bouffée d'air et je rentre dans ma tour. Je travaille, éclairé par les néons jaunes. J'y suis fidèle à ma tour. J'y rentre pour n'en sortir que le soir. Entre temps, j'ai comme tout le monde déjeuné dans la cantine, au sous-sol. Puis je sors le soir. Encore une journée morne à travailler pour vendre des produits que je n'achèterai jamais moi-même... En ce moment c'est l'hiver. Quand je sors il fait nuit. Mais ça ne me dérange pas. La vie nocturne parisienne est trépidante. J'ai passé une superbe soirée hier. Nous sommes allés dans un bar très animé.
Ca puait la clope. C'était bruyant. On discutait carrière, on discutait vacances. On pouvait. De toutes façons on ne fait rien de l'année. Le week-end, on est tellement fatigués qu'on dort. Je n'ai jamais le courage de bouger. Parie pue. Paris pue la grisaille. Et le week-end, je ne trouve jamais la force ni l'envie de quitter la ville. Mon appartement me convient. Je m'y sens bien. Il est grand, confortable. J'ai la télévision par satellite et c'est très calme. Alors je ne sors pas. Voilà ma vie.
J'ai toujours aimé la verdure, rêvé de grands espaces. Aujourd'hui tout me paraît si loin. Le chant mélancolique des rouges-gorges à l'automne, l'air vivifiant des matinées humides de la fin de l'hiver, les pommiers en fleurs au printemps. Je veux revoir la mer, peu importe la saison. Je veux vivre, quitter ce voile insipide. Quitter cette ville, ce clapier à lapins où chaque jour on s'ennuie contre l'assurance de recevoir une carotte. Le voilà mon contrat. Je vis comme un animal. Je hais cette vie où l'on oublie les choses les plus nobles. Mais je n'ai pas choisi. Je n'ai jamais rien choisi. Je n'ai jamais voulu choisir. Je me sens mourir. Je ne suis plus moi. Comme tous ces pingouins, j'ai perdu mes ailes. Je marche en regardant droit devant. C'est pénible mais au moins, on ne se pose pas de question, on avance. Où l'on avance ? Je ne sais pas, personne ne sait. On avance. C'est la vie. Non, ce n'est plus ma vie. Rendez-moi mes ailes et demain je m'envolerai. C'est décidé. Demain je quitte cette tour.
Demain je vis.
06/06/2007
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