La piste rougit à mesure que nous pénétrons les terres. Les roues tiennent le choc. Les ponts sont en creux.
Je suis sortie pour prendre le petit déjeuner. Un café et une tranche de pain sec. L'habitude de vivre avec la lumière s'attrape comme un coup de soleil. Des enfants gravitent autour du muret qui entoure la baraque. Une fissure dans le banco et ce sont trois têtes de plus qui apparaissent et nous observent boire la noire mixture. Hier, nous avons déjà fait connaissance. Nous leur sommes familières et pourtant ils s'agglutinent toujours nombreux vers l'entrée. Je m'amuse avec certains yeux. Je les quitte le temps de tremper mon pain dans l'eau chaude mais je sais déjà qu'ils me sont fidèles : ils attendent timidement que mon regard se pose à nouveau pour tenter de l'accaparer. Je cède si facilement aux sollicitations muettes... Les yeux dévorent les figures. Les paires se multiplient autour de nous et les sourires se dissimulent ostensiblement derrière des doigts blanchis par la saison sèche. Les mains bouchent toute tentative sonore. Tiens, c'est Joseph qui vient de rejoindre les observateurs. Hier il nous a parlé de sa mère, dolotière. Elle travaille tard après la fin du marché. Aujourd'hui, il ose à peine nous regarder. Quelque chose me dit que j'ai satisfait la curiosité de l'adolescent. Peut-être pensera-t-il encore à nous dans un mois ?
Dans chaque école, une silhouette m'attire plus qu'une autre, je ne peux m'en détacher. Deux billes me visent et m'aimantent pour les quelques jours à passer ensemble. Ce sont toujours des petits gars. À Nobili, je l'ai repéré pendant le match de foot pour la première fois et nous avons parlé, sans rien nous dire. Seules nos pupilles ont compris. À Kpiré Tew, c'était une évidence : il a huit ans mais n'en paraît que quatre, il a le sourire si apeuré qu'on ne peut renoncer à lui en arracher quelques uns. J'apprivoise les enfants d'Afrique : Yves, Ouni, Nassirou, Sonifa. Safari sentimental. La bouille est plus vindicative à Moutori et carrément maligne à Brébié. Enfants du Burkina, soyons heureux ! L'écho de vos chants percute souvent ma mémoire. Que devenez-vous aujourd'hui ? Cultivateurs sans doute, comme tout le monde. Ou bien militaires, au vu de la discipline que vous faites régner entre vous. Les rangs comme des bataillons, vous avancez au pas, droit sur l'étoile de cailloux qui dresse, dans chaque cour d'école, un autel au tissu national. Contre la férule humiliante, il y a cent ans déjà que vous deviez chanter cet appel patriote, les poumons gonflés d'Histoire.
Bérégadougou. L'arrivée dans notre bulle motorisée, la foule au dehors, les gamins tout autour. Les larmes sont plus difficiles à retenir que l'enthousiasme ambiant. Les instituteurs jouent des poings avec les hordes de moutards. Toubabou ! Tintin au Congo : trois chaises attendent paisiblement, milieu scène, d'accueillir les amies venues rendre visite. Sentiment de gêne, le masque crispé face à toute l'attention qui me parvient. Balafons et trembleuses nous propulsent le village en plein cœur. Ma plateforme logistique émotionnelle et cérébrale, en surchauffe, me commande des sourires en série. Toubabou ! Elle finit par se bloquer sur une grimace spontanée indécrochable. Du jus de rognier en guise d'eau de l'arrivée et des remerciements en abondance : c'est Noël pour quelques cahiers. Nous savons déjà que nous devrons justifier la modestie de nos moyens dont ils n'ont pas conscience. Je me découvre une souplesse de rictus insoupçonnée. Puis ce sera l'embarras.
Sur la route du nord, je pense aux ancêtres. Tasséré, en bon chauffeur noir rappelle qu'il faut arriver aux portes du sahel avant la nuit si l'on veut poursuivre quelques jours au-delà de Dori. La route secoue pas mal et nous tapons le toit de la voiture à contretemps. Le moteur dissuade tout dialogue. Au milieu de nulle part, des images domestiques de mon enfance me reviennent. Les grands-parents en visite le dimanche, trois sœurs qui se chamaillent, le terroir, les racines. Un baobab barre le passage. Les réflexes de Tasséré sauvent la mise et notre week-end.
La piste rougit à mesure que nous pénétrons les terres. Les roues tiennent le choc. Les ponts sont en creux. La saison des pluies érode les rares routes du coin. Pourquoi s'embêter à construire en hauteur ? L'eau courra bientôt partout. Des touaregs sur le chemin, en dromadaire évidemment. Je m'inquiète du nombre de bosses. La carrosserie file jusqu'à Oursi où un autre monde nous a donné rendez-vous. Le marché s'achève, les hommes n'acceptent plus aucune négociation. Des familles entières quittent la place vers on ne sait où, à dos de chameau. Leurs yeux cherchent une conversation dont les nôtres s'effraient. Les poignées de main presque impudiques de Ouaga semblent à rebours si chaleureuses, que nous tendons le bras, sans succès. Du chaud au froid au pays du soleil. Aléas culturels. Sommes-nous encore au Burkina ? Les femmes se cachent. La peau est plus claire, les cheveux ornés de pièces d'argent. Nous avons du mal à soutenir la comparaison. La nuit se passe dans un campement touareg, songes d'une nuit d'hiver dans les dunes. Les braises, la lune. Le soleil se lève sur les bœufs bruyants qui agitent les oiseaux de la marre. Les enfants vont à l'école, nous n'aurons pas de cartons pour ceux-là. Repos, d'ailleurs c'est la fête nationale. Oui, nous les avons entendus dans le transistor de Tasséré les discours du jour. Blaise est à l'aise sur l'écran et nous avons du mal à croire que le pays est un des plus pauvres au monde.
Je cherche une raison valable à cette mission humanitaire en Afrique. Qui sait si ce n'est pas ici que tout commence. Je vis avec la lumière. Quand elle s'éteint, mes sens se relâchent et je n'ai plus envie de rien. Le temps prend alors la forme d'un baobab : il est inamovible, lent, grave, lourd et chaud. Il se ramifie dans les nuages. Gourmande, je goûte au paradoxe du thé : on le prépare pendant des heures avant de vider le ramequin en un tour de langue, quelques palabres politiques fatalistes faisant office d'amuse-gueule. Les théières rouges et bleues sont l'apanage de tout bon Burkinabè. Maintenant, nous espérons que chaque fin de repas propose le petit remontant fort et sucré qui nous surprenait au départ. La sauce gombo et la pâte de manioc n'ont, par contre, pas encore nos faveurs. Quelques mois de plus dans cette routine culinaire et nous finirons peut-être par tolérer le plat national ? Nous n'approchons qu'à pas de fourmi, il est vrai, la pâte blanche et solide si abruptement nommée tô.
Le nord n'ose pas encore tout nous dire. Non, Tasséré refuse de pousser plus loin qu'Oursi. Les pistes n'apparaissent plus sur la carte. Seulement, la blague n'amuse guère. Comment savoir si les souvenirs des troubles de frontière si vivaces dans la mémoire respectée de notre chauffeur sont encore aujourd'hui à la page ? Dans le guide apparaissent, non loin d'ici, les premiers grains désertiques. Nous voulons notre lever de soleil sur la dune ! Mais un conflit latent entre ethnies vient d'éclabousser sans mot dire la pause émerveillée que nous nous octroyons dans l'aride province. Où peuvent bien se cacher les secrets de ces paysages, épurés de toute végétation ? Comme ça laissés à l'abandon, les tabous ne peuvent prendre racine, ils s'ensevelissent dans les terres et les têtes. Ils exploseront un jour en plein soleil. Tasséré veut dormir dans le véhicule pour les deux jours à venir. Nous passons la nuit dans une immense panière en osier, en proie aux peurs fantasmatiques des reptiles venimeux. Les hommes du campement content des aventures. Légendes ou vérités, je les laisse me bercer sous les étoiles qui filent. Le concours d'énigmes agite les esprits, les histoires touaregs égrainent leur paisible mystère. Les turbans tombent et la nuit sans pudeur laisse imaginer quelques traits de l'ethnie mythique. C'est au réveil que Lawrence d'Arabie partira sur son cheval blanc, le sabre en bandoulière : ce matin, j'ai cru rêver.
Les branches griffent la peau, heureusement, la vue est dégagée. De là-haut, la marche est inexorablement tranquille! La pose est de rigueur pour quelques clichés d'anthologie. Ah, les dromadaires sont de charmantes bêtes, tout droit sorties de la Préhistoire. En relevant prétentieusement son cou retroussé, l'animal impressionne le monteur inexpérimenté et nous passons pour des descendantes de colons déchus. Belle prestance pour six amazones improvisées ! L'arrivée des dresseurs à belle allure me revient au galop. Un jour, c'est sûr, je reverrai le sahel.
C'est l'heure de la prière. Dieu est grand et nous stoppons le bolide fatigué. Les génuflexions de Tasséré ne piquent plus notre curiosité. L'homme est pieux, la route longue et la corruption quotidienne. Le chant du muezzin nous réveille avant le premier rayon mais la moustiquaire étouffe nos soupirs de protestation qui s'évaporent dans la moiteur matinale. Nous somnolons jusqu'à la toilette. Une calebasse pour tout pommeau de douche, un seau d'eau tirée du puits : luxe, calme, intimité pour l'étranger. Les blattes peuplent l'endroit sans embarras et nous reconnaissons leur droit de propriété sans broncher.
Les tamtams nous ramènent à la fête. Les concessions ont été vidées de leurs habitants par la danse du village. Le dolo réhydrate la fatigue. Comme des tigres burlesques, les femmes bondissent sauvagement au milieu du cercle d'habitants, encouragées par les applaudissements saccadés de la communauté. Le chant est plein de rythmes, beau, africain. Une autre le lance comme une balle au milieu de la marre : l'onde répercute son énergie sur toutes les lèvres. Le sentiment de puissance est grand, nous sommes si petites. Avec le ridicule de notre tentative d'imitation de ladite danse, l'expérience est complète... De petits groupuscules, clandestinement réunis autour des marmites, vendent beignets et cigarettes jusqu'à ce qu'aube s'ensuive. Sur des bancs de classe, en pleine nature, des amas d'enfants roupillent. La saison sèche les couvre de bonnets, pour nous anachroniques. La lune bien haut est pleine, le spectacle nocturne anormalement luminescent. Le ramdam durera jusqu'à notre départ. Dans mon duvet, je rêve de glaces et de bourrasques et je pense à toutes ses sensations que j'aimerais écrire.
Quelle heure est-il ? Nous avions oublié de prévoir. La panne nous sèche en plein soleil, sur un de ces fameux ponts en pente... Le capot fume et pour la première fois nous envisageons la peur : des jeeps bondées de gradés en uniforme emplissent d'un coup les alentours. Retour du défilé national, bien sûr. Le contenu du véhicule interpelle naturellement : six jeunes blanches, des bagages et des cartons de fournitures, en pleine brousse. La frêle carrure de notre vieux Tasséré n'est pas pour nous rassurer. D'ailleurs il me semble nerveux, lui d'habitude si débrouillard : il a l'air d'un de ces enfants du Faso au regard fiévreux, presque agoraphobe. Les mains s'affairent autour des pinces et des bougies et chacun veut avoir sa part du gâteau. Une clé de douze disparaît. Mais bien vite, l'armée impuissante prend poliment congé : impossible de faire repartir la carcasse ! Des bergers touaregs à vélo, avec leur troupeau agrémentent ce tableau kaki surréaliste d'une fin d'après-midi écrasante. Contentes de voir s'effacer les images du Rwanda revenues en mémoire au moment où la troupe entière s'approche de la carrosserie, nous en revenons à nos moutons mécaniques. Et puis Tasséré décide de jouer au lego. Il démonte entièrement la batterie et nous apprenons les lois de l'assemblage, très attentives. Une tong en plastique pour caler l'ensemble, un peu de scotch pour coller le tout et roulez jeunesse !
Le lac est perdu au milieu des pistes. Les guides ont repris leur ancien métier : ils pêchent et attrapent parfois quelques visiteurs. La gondole tangue en cadence à Tengréla. Les hippopotames nous font l'honneur d'une présence sonore timorée mais refusent toute apparition publique. Nos appareils photo sont en berne. Trois lotus achèvent autour de nos cous cette balade sereine. Les barges prennent l'eau par le fonds mais le temps arrête ici toute lumière, de sorte que le coucher de l'astre n'en finira jamais. Une enfant agonise au pied d'un arbre. Rembrandt. Le sida nous suit partout.
J'ai envie de papayes. Dommage, nous manquerons probablement les mangues et les fraises. La pastèque est belle et je l'ai vue de l'autre bout de la rue. Sa croûte verte défie ma soif et j'entame la discussion. Pas de pas de chameau de mon côté, je veux l'ovoïdal légume au prix local ! La fin de journée approche et c'est un bon point pour moi. On prend des nouvelles de ma famille, là-bas. Fournissant les renseignements gentiment, je fais mine de tourner les talons et la partie s'engage alors sur un autre terrain. Je campe ferme sur mes prix, joue avec la soif et perds la manche cette fois-ci. Le but était proche de quelques francs CFA. Mais je recommencerai cent mètres plus loin. Kibaré ? Lafi bala !
À Bobo nous rencontrons la musique. Les plus jeunes fouettent rageusement les peaux. Les paumes saignent d'euphorie, leurs yeux se croisent et la bouche concentre l'effort. Les muscles se tendent tous vers cet instant où plus un silence n'existe, où l'espace devient le terrain d'une guerre des sons. Tous plus violents, ils s'empilent, se percutent, projettent leur écho sur nos tympans en panique Ils maîtrisent toute attention, animent les organes à l'intérieur, c'est le chavirement du pouls, le cœur sort de ses gonds, il crève le vêtement. Le rythme a tout envahi, les sens se déversent. Quelqu'un sait-il où je suis ? Mes yeux renoncent. Quand je les ouvre à nouveau, les balafons ont soumis les féroces djumbés. La mélodie reprend la main et des danseuses apparaissent, jaillies du public, pour quelques mouvements catapultés. Le corps farouche trace des pas inapprivoisés et soudain, l'ombre barbare disparaît. Demain, j'apprendrai moi aussi à dompter les peaux.
D'ici, la ville paraît si bien rangée qu'il est difficile de croire que c'est Ouaga que nous quittons. Le ciel est bleu comme une orange de début de saison et le sahel étend sa large nappe rouge sur la savane. Pique-nique de Noël. Masques, karité, statuettes et arachides comblent les hottes de routards sous lesquelles nous croulons. Mon carnet, volontairement vide de toute impression, ne retiendra que le programme quotidien. Je n'en resterai pas là, je le sens bien. Les sensations reviennent maintenant en désordre, comme si les traits d'un visage, une expression dans le métro gare du nord pouvaient secouer la mémoire, déplier les semaines passées là-bas et étendre la toile des souvenirs sur la page blanche. Je n'ose pas, je n'y parviens pas. Mais demain, promis, je commence.
06/06/2007
Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :
Quand Lira-t-On est une association culturelle et créative qui souhaite promouvoir la littérature à l'ESSEC en donnant à tous la possibilité de découvrir et de partager des livres, d'écrire et d'être lu ou de rencontrer des écrivains. Parce que "tant qu'on est vivant, tout est prétexte à littérature." (Ionesco)
Le Bateau-Livre, le journalde l'association, est le réceptacle de toutes nos créations, des critiques sur des ouvrages, l'actualité du monde des livres, ainsi que des entretiens avec auteurs. Lire les BL
Le pôle littérature est tout ce dont un ESSEC a besoin pour se purifier après une bonne grosse soirée, ou un stage de 6 mois en audit. Des romans, des auteurs à rencontrer, des ateliers d'écriture et des séances de lectures, mais aussi la fameuse journée du livre, sans oublier les critiques faites maison.
Le pôle BD/ Manga a été crée pour tous les fans de Tintin, Lanfeust, Dragon Ball et Naruto. Vous y découvrirez en détail le catalogue de la bibliothèque, les rencontres avec les auteurs, les cours de bande dessinée, les planches et dessins des ESSEC et nos critiques BD et mangas.l
Parce que tous les ESSECs ne se destinent pas forcément au contrôle de gestion ou au marketing chez l'Oréal, nous voulons dissiper le brouillard épais qui flotte sur le monde de l'édition.
En juin 2006, QLTO crée une nouvelle rubrique créative : les feuilletons. Parce qu'il n'est pas question de laisser chômer ceux qui sont en stage, on leur donne des devoirs.
A eux de divertir les ESSEC avec leurs folles aventures, concoctées durant leurs heures de boulot. Mission pas impossible, mais ardue, s'il l'acceptent.