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Concours 2007

Tu seras un cool mon fils

Tu seras un cool mon fils

Huit heures ont sonnés et une masse bigarrée de polos entame des chansons à boire aux portes du Grand Hall.


Alexandre quitte nonchalamment sa classe de finance. Il abandonne la zone des amphithéâtres de cours et fait un geste de la main à une amie bloquée par un groupe de travail. Entourée d'étudiants en échange agglutinés sur  une simulation Excel, Sandra lui rend un sourire fatigué. Il longe sans y penser la cafétéria et descend le large escalier qui mène au hall d'entrée de l'école, le Grand Hall. Il a été prévu depuis la construction des bâtiments pour accueillir les événements festifs de la vie étudiante. Il présente un très haut plafond, un grand volume, quelques marches en son pourtour pour faire une fosse de boîte de nuit et un épais carrelage marron pour résister à tout.

 

En son milieu, une dizaine de jeunes gens s'affairent à installer des tables pliantes et des chaises. Leurs polos mauves violacés sont encore un peu sales de la soirée de l'avant-veille ; et ils ont l'air fatigués. Alexandre esquisse un sourire. Il avait complètement oublié la soirée de Noël. Le 12 décembre ; c'est un peu tôt. Mais toutes les occasions sont bonnes pour s'amuser. Le dîner, ou plutôt la bouffe, ne devrait pas commencer avant huit heures. Trois heures trente à perdre. Mais d'abord acheter une place.

 

Alexandre prend le couloir des associations et entre dans le Bureau des Élèves. Sur le mur, un vaste panneau violet annonce le nom de l'équipe en place : Milky Way.

- Meuh, Les Milky! annonce Alexandre en entrant.

- Très drôle.

La jeune fille assise derrière le bureau n'a pas l'air de bonne humeur. Elle est beaucoup trop petite pour son polo violet qui lui va mal. C'est peut-être pour cela qu'elle est si méchante. Alexandre ne l'a jamais vue. C'en est presque étonnant.

- Il me faut une place pour la bouffe de ce soir; j'avais zappé.

- T'es un étudiant en échange?

- Non, pourquoi?

- Il n'y a plus de place depuis hier midi. Faut vraiment être un étudiant en échange ou un première année pour ne pas savoir qu'il faut prendre sa place en avance.

- Écoute...

Alexandre marque un temps d'arrêt et regarde la mignonne poitrine de la demoiselle qui pointe sous son polo trop grand. Son sein gauche affirme fièrement « Pheld' » en lettres jaunes brodées.

- Écoute Delphine, je ne vis plus à temps plein dans les couloirs de cette belle école et je ne passe plus tout mon temps à traîner dans le bédéheuuuh.

Alexandre fait traîner la dernière syllabe de l'abréviation du Bureau Des Elèves avec un sourire.

- Mais je serai à cette bouffe de toute façon et je veux un ticket pour avoir un cadeau. Il y a une table Pyramide?

- Ah... Tu es un Pyramide? Il fallait le dire tout de suite. On va s'arranger. C'est huit euros.

- Je savais bien qu'on allait y arriver.

Alexandre sort un paquet de cigarettes de la poche de son jean.

- Tu en veux une?

- Moui, je veux bien.

Le briquet tourne et deux bouches exhalent silencieusement une fumée blanchâtre.

- Je ne sais pas trop ce que je vais faire pendant les trois prochaines heures.

- Tu vas rester ici? Tu ne vas tout de même pas y aller comme ça?

Alexandre aspire une longue bouffée de nicotine goudronnée et jette un œil triste à sa chemise beige et à ses mocassins en cuir marron.

- Il est vrai. Il vaudrait mieux que je m'habille pour l'occasion. Je vais me rentrer alors.

 

Une heure plus tard, un jeune garçon pousse la porte du Foyer des Elèves, le Foy's, le bar de l'école. Ses vieilles chaussures de sport laissent apercevoir chacune quelques doigts de pieds mal dissimulés derrière des chaussettes grises et élimées. Son jean délavé est troué aux deux genoux et une longue entaille montre un morceau de son caleçon sur sa fesse gauche. C'est un de ces jeans qui sont déjà sales lorsqu'on les achète. Mais toutes les tâches de celui-ci ne sont pas d'origine. Son t-shirt noir annonce fièrement en lettres blanches sa participation au Week-End d'Intégration de l'année précédente. Autour de son cou, deux manches d'un polo sont nouées négligemment. Dans son dos, le vêtement couleur sable du désert est placé afin qu'une large pyramide brodée soit largement visible, symbole du Bureau Des Elèves de l'année précédente. Sa chevelure ébouriffée est cachée par un bonnet rouge à pompon blanc.

 

Sur la porte du Foy's, un écriteau prévient « Si la porte est fermée, c'est que c'est fermé ». La porte est entrebâillée. Ce doit être bon. Les yeux du jeune garçon le piquent un peu et il distingue mal les visages à travers la fumée. Par groupes, une trentaine de camarades tirent doucement sur une cigarette ou sur une pinte de bière. Le bar se rapproche et deux coudes s'y posent. Derrière celui-ci, Jérôme lève la tête un instant. Il tient une piste de dés et un gobelet retourné sur celle-ci.

- Transformation Alex! Tu t'es fait tout beau pour ce soir.

- Tenue de combat. Chaussures de bouffes, jean de bouffe, t-shirt du WEI, polo et bonnet de l'année dernière.

- Classique mais efficace. Cela ne commence pas avant deux heures. Tu es bon pour un kinito. Double trois cacharel.

Jérôme tend la piste à Alexandre qui la tend à son voisin. Le jeu de dé quelque peu complexe est un mélange de hasard et de bluff où l'on boit une gorgée de sa bière pour un oui ou pour un non selon des règles très strictes.

- Double quatre cacharel.

Le voisin prend la piste et soulève le gobelet. En-dessous, il découvre deux dés qui affichent chacun six. Jérôme se frappe le front et lui sourit.

- J'avais dit Cacharel. Bon, eh bien, raout mon garçon! On ne peut pas jouer avec les nouveaux, ils ne comprennent rien.

 

Le voisin passe une main dans sa chevelure, rabat vers l'arrière les cheveux qui lui tombaient sur les yeux et attrape sa bière. En silence, il exécute son raout : il avale le contenu du verre d'un trait avant d'écraser le gobelet en plastique sur le comptoir. Puis il se tourne vers Alexandre.

- Enchanté, je m'appelle Maxime. Faut s'habiller pour ce soir?

- Mouais, costumes et robes de soirée. C'est la soirée de Noël, on ne t'a pas dit?

Sur ces mots, Alexandre lui serre la main et pose son regard sur les chaussures de Maxime avant de remonter doucement. Chaussures Puma en daim, jean blanc Diesel, chemise Ralph Lauren bleu roi, Pull Ralph Lauren blanc cassé en cachemire, vraie dent de requin de Hawaï en pendentif. Trois cent cinquante euros et cinquante cents pour la dent de requin, calcule rapidement Alexandre.

- Tu peux garder la dent de requin. Pour le reste, tu risque d'être surpris. Tu n'étais pas là à la bouffe d'intégration en octobre?

- Non, ce sera ma première bouffe. Je ne pouvais pas venir, j'habite loin du campus.

- De toute façon c'est un peu court pour rentrer te changer. Mais à mon avis tu vas être surpris. Je serais toi je la ferais en caleçon. Tu aurais du succès.

- Je ferai gaffe.

- Reste le plus loin possible de moi. Les gobelets s'envolent si rapidement.

 

À sept heures trente, la tension monte dans le couloir. Alexandre a vidé la moitié de son paquet de cigarettes et sa quatrième pinte lui fait mal. Il a décidé de faire une pause pour ne pas compromettre la suite de la soirée. Il fait une excursion jusqu'au Grand Hall pour observer la fin des préparations. Les bouteilles de vin sont entreposées dans un coin. Le long d'un mur, une dizaine de micro-ondes branchée sur des multiprises de fortune réchauffe des barquettes de riz et des cuisses de poulet. Au fond, un jeune garçon en polo violet finit de démêler les câbles de la table de mixage et des immenses enceintes qui meuglent déjà la musique de campagne de Milky Way. Alexandre reprend doucement le chemin du Foy's, serre une dizaine de mains dans le couloir et vient s'écraser sur un fauteuil au milieu d'un groupe de jeunes gens porteurs de polo couleur sable sur les épaules.

- Cuisses de poulet et riz au menu.

- Ils ne se sont pas foulés pour une bouffe de Noël. Pourvu que les cadeaux soient mieux.

- Personne ne va utiliser les couverts. Ca va finir à la main et ça va encore être crade.

- Tant que le vin est buvable...

 

À la table d'à côté, un petit groupe arbore fièrement des costumes oranges et noir et des masques affreux. Alexandre se tourne vers eux :

- C'est quoi le délire Pierre-Henri?

- On boycotte la bouffe deNoël! On veut une bouffe Halloween! Il n'y en a pas eu alors on a décidé de transformer la bouffe de Noël en bouffe Halloween. On a des gourdasses de vodka purée de citrouille; t'en veux?

- Pas tout de suite, mais à table avec plaisir.

- Au fait; treat or tricks?

- Je n'ai pas de bonbons, mais il reste un peu de bière dans la girafe...

 

La musique reggae qui couvrait les discussions s'arrête d'un coup. Une enceinte grésille dans le bar.

- Un deux. Un deux. Joyeux Noël tout le monde. Dans une tradition de bon esprit et pour fêter Noël, le Foyer a décidé de boycotter la bouffe de ce soir. Ou au moins le début. Pour vous inciter à rester, le Pernofoy's offre donc deux fûts de bière à partir de tout de suite. Souvenez-vous, il n'y a qu'un seul vrai Père Noël: le Pernofoy's!

 

Une clameur d'approbation suit la déclaration et un Pour le Pernofoy's hip hip hip hourrah s'éteint après quelques bis. Assis sur le bar, Jérôme pose le micro et affiche un bonnet rouge à pompon et une fausse barbe qui dissimule mal son sourire satisfait. Alexandre s'approche du nain de jardin improvisé.

- Un groupe Halloween, un Père Noël du Foy's; cette bouffe n'a pas commencé et elle part déjà en vrille.

- Et vous, c'est quoi votre délire ce soir?

- Rien de particulier; mais on est parti pour se la coller.

- C'est bien aussi.

 

Pendant ce temps, huit heures ont sonné et une masse bigarrée de polos entame des chansons à boire aux portes du Grand Hall. Entouré de barrières métalliques, le champ de bataille attend tranquillement les belligérants. Les longues tables alternent les nappes rouges et argent et arborent assez de chaises pour asseoir deux centaines de personnes. Devant chaque chaise, une assiette cartonnée contient une appétissante entrée de saumon mariné aux herbes. Les immenses enceintes se sont tues et paraissent observer silencieusement la scène aux côtés de l'immense sapin qui atteint presque le plafond. Dépassé par les événements, le responsable trésorerie de l'équipe des Milky Way tente de traverser la foule pour collecter les tickets à l'entrée de la forteresse. Autour de lui, la foule meugle en délire. En déchirant le premier billet, il lui vient comme un doute : le désordre ambiant est plutôt calme ; comme s'il manquait du monde. D'un autre côté, en ce qui concerne ses fonctions de trésorier, tant que tout le monde a payé...

 

Les premiers arrivants aux polos roses choisissent une table au milieu de la fosse. Il y a deux types de tables, celles qui sont en bas des marches dans la fosse et celles qui sont autour. Ceux qui s'assoient au milieu sont au cœur des événements. Leurs vêtements sont en danger mais qu'importe. Les tables du milieu sont en général réservées par quelques associations majeures qui rivalisent pour animer la soirée. Sur les tables du milieu, de petits écriteaux indiquent donc : Milky Way, Pyramide, Flamenco, Foyer, Rugby Club, Kart Klub et Bureau Des Arts. La foule s'écoule doucement à travers les barrières et vient se répandre en périphérie. Un à un, les jeunes gens contournent la fosse par la droite ou par la gauche, comme pour éviter un lieu maudit. Puis, petit à petit, les polos rose pâle du Bureau Des Arts vont prendre une des tables du milieu. Les autres sont jusqu'ici inoccupées. Des verres de vin se remplissent ; on s'assoit. Le silence se fait une seconde et une centaine de personnes commence doucement à manger.

 

Delphine s'approche de la table du Bureau Des Arts avec deux pichets emplis de vin aux couleurs trop vives. Un rougeâtre, l'autre plus pâle.

- Qui pique? Qui tâche?

- On prend les deux, lui répond Sandra qui a troqué sa veste de tailleur pour un polo rose. Il se passe quelque chose?

- Vous vous sentez un peu seuls? Tout le monde est au Foyer, je pense qu'il faut se préparer à ce que tout aille très vite d'ici pas longtemps.

- En attendant, il faudrait qu'ils arrivent, ce n'est pas très bon esprit!

- On travaille à leur couper le courant.

 

Sur ces mots, les lumières du Grand Hall s'éteignent d'un coup. Les baies vitrées laissent apparaître la clarté de la lune en provenance du patio de l'école. Les convives s'arrêtent une seconde, posent leurs fourchettes, et entament Joyeux Anniversaire. Puis, ne voyant pas de gâteau venir, quelques-uns partent s'enquérir de la situation. Autour d'eux, les vaches aux polos mauves sales ont disparu et nulle lumière ne semble subsister.

- Mais il est où? Mais il est où le Bédéheuuh? lance la voix timide d'un première année suivi par ses camarades de table.

- Toc! Toc! Toc! Debout sur la table du Bureau Des Arts, Sandra hurle à plein poumons.

- Qui est là? lui répond sa table en cœur qui se lève pour monter sur ses chaises.

- C'est Johnny Halliday!

- Johnny Halliday? Quel drôle de nom! Et pourquoi pas libellule ou papillon?

- Non, non, non, reprend Sandra en tenant son briquet allumé à bout de bras, comme pour le final d'un concert de Rock. C'est Johnny Halliday. Parce que: Allumer le feu! Allumer le feu!

Et pendant que la salle reprend en cœur, une dizaines de briquets s'allument et se lèvent autour des tables.

 

Un grand escogriffe au polo rose monte également sur la seule table centrale occupée et s'apprête à quelque chose lorsque un mégaphone fait entendre un ricanement sarcastique vaguement imité d'un  quelconque film de vampires de série B. Une dizaine d'étudiants apparaissent en courant depuis le couloir des associations. Vêtus de noirs et se servant de leurs capes pour mimer des ailes imaginaires, ils sautent par-dessus les barrières et envahissent la fosse en courant autour des tables. Mégaphone en main, Pierre-Henri monte sur une des tables du centre et commence un discours sur l'opportunité donnée par la coupure de courant pour transformer avantageusement la bouffe de Noël en bouffe Halloween. Derrière lui, une vingtaine de Pyramides en polo sable ont décidé de prendre le contre-pied et entament des chants de Noël. L'assemblée reprend Stille Nacht en cœur et couvre le bruit du mégaphone qui meurt doucement.

 

Alors que Stille nacht s'éteint à son tour, les occupants du foyer des élèves ont gagné leurs tables de façon plus ou moins organisée. Quelques centres d'attention se forment et des verres se vident. Plusieurs olibrius se tiennent debout sur leur table et, dans l'obscurité ambiante, mangent debout en attendant l'opportunité de lancer le prochain chant. Le retour du courant est d'abord accueilli par un raout général ; puis l'équipe de polos mauves réapparue comme par magie navigue à travers les tables pour servir des assiettes de riz et de poulet.

 

Maxime a décidé que son pull en cachemire avait vaguement la même couleur que les polos Pyramides et s'est installé à côté d'Alexandre.

- Je peux?

- Mais bien sûr que oui! Tant que tu tiens la bijection.

- Pardon?

- Tu te souviens des fonctions injectives et surjectives?

- Vaguement...

- Eh bien c'est le même concept appliqué à nos verres: je bois, tu bois. Tu bois, je bois. Nous allons donc boire exactement le même nombre de verre.

Joignant le geste à la parole, Alexandre remplit deux gobelets en plastique. La bouteille laisse échapper un liquide rouge violacé aux légers reflets bleus.

- Il est aux couleurs des Milky? Etonnant pour un Bourgogne.

- Je ne pense pas que ce soit un Bourgogne. C'est une ancienne bouteille de Bourgogne remplie de vin de bouffe achetée en cubitainers. Les cubis sont à côté des micro-ondes. Ca mon garçon, c'est du bon gros rouge qui tâche et qui rend aveugle. Allez! raout!

- Donc, là je bois aussi?

- C'est l'idée.

Avec quelques secondes de retard sur Alexandre, Maxime boit le contenu de son verre en grimaçant. Le mauvais vin rouge lui agresse d'abord la langue puis les papilles gustatives. L'épais liquide vinaigré descend ensuite le long de l'œsophage avant de tapisser doucement les parois de son estomac. Maxime regrette un instant de s'être assis là. Qu'est-il donc venu faire dans ce lieu de décadence ? Autour de lui, on chante et on rit. On verse des verres de vin rougeâtre ou rosé que l'on boit goulûment ; on dévore des cuisses de poulet à belles dents ; on est debout sur la table pour mieux dominer la foule.

- Max, le train de vingt-et-une heures dix va passer.

- Pardon?

- Toutes les dix minutes, le chef de gare siffle un coup et tout le monde prend un raout pour le départ du train. Le train part dans dix secondes.

Sur ces mots, un olibrius au polo Pyramide fait retentir trois coups de sifflet. Le silence se fait une seconde dans le hall et chacun se tourne vers la table pyramide.

- Mesdames et messieurs votre attention s'il vous plaît!Le train à destination de la Bourgogne partira en quai douze à vingt-et-une heures dix. Attention au départ!

L'olibrius fait retentir trois nouveaux coups de sifflets et vide son verre d'une traite.

- Départ du train. Le départ du prochain train aura lieu à vingt-et-une heure vingt. Nous vous remercions pour votre attention.

 

Etourdi par ce nouveau verre, Maxime se prend à participer à la chorale improvisée qui beugle que le même olibrius a très bien parlé et qu'un autre verre à sa santé serait du meilleur effet. Galvanisé par l'ambiance, Maxime prend l'initiative de verser un quatrième verre à Alexandre et de lui emprunter une cigarette qu'il fume avidement, comme pour ingurgiter autre chose que du mauvais vin. Un raout peut en cacher un autre et un verre succède au précédent. Maxime écrase sa cigarette sur le sol ; juste à temps pour le train suivant. Les mailles de la laine de son pull absorbent quelques gouttes de vin éparses et les minutes deviennent des secondes.

 

Pendant ce temps, la soirée s'est bigarrée en son centre. Vingt minutes auparavant, les participants étaient regroupés par association. Au milieu de l'arène, chaque  table présentait alors comme une masse homogène de polos de la même couleur. Une masse noire pour le journal de l'école, une masse jaune sable pour l'ancien bureau des élèves, une masse bleue pour le foyer des élèves, une masse rose pour le bureau des arts, une masse rouge... A présent que la soirée bat son plein, on passe de tables en tables en se regroupant autour des chanteurs. Quelques jeunes garçons rivalisent de puissance pour tenter de se faire suivre des tables situées à la périphérie. Là, des étudiants interloqués avalent calmement leur assiette de riz en tentant de participer par moments à la cacophonie ambiante.

 

Au septième verre, Maxime titube sur la table au milieu des Pyramides et tente vainement de faire le silence autour de lui pour lancer un chant.

- Sur le Mont Sinaï! lance-t-il à pleins poumons.

Aucune réaction autour de lui. On chante, on boit, un groupe s'est mis dans la tête de compter et a dépassé la centaine.

- Cent-deux! lance un jeune garçon de la table d'à côté.

- Cent-deux! reprend sa table en chœur.

- Cent-trois!

- Sur le Mont Sinaï! recommence Maxime seul. Se sentant peu suivi, il se tourne vers Alexandre. Pourquoi personne ne me suit? C'est sympa le Mont Sinaï.

- Parce que tu n'es pas cool. Tu as vu le bazar que c'est ici? Tu crois que n'importe qui peut lancer un chant? Il faut être un peu connu pour être suivi!

Perplexe, Maxime fait deux pas en arrière et manque de tomber de la table. L'alcool commence à faire son effet.

- Et comment fait-on pour être cool?

- Il faut se faire repérer et se faire connaître. Tu veux être cool? Sûr?

- Mouais... pourquoi pas...

 

Alexandre se raidit et prend position au centre de la table Pyramide. Il ramasse une bouteille aux deux tiers pleine et la maintient sur sa tête au moyen de ses deux mains. Il écarte ses coudes le plus possible et ses avant-bras forment comme une pyramide dont a bouteille de vin est la pointe ; paratonnerre risible pour une version égypto-moderne du culte de Bacchus. Habituée au rituel, la tribu des porteurs de pyramides sur le dos se tourne vers son dieu du moment et forme un cercle autour de lui. En poussant un long gémissement, la vingtaine de Pyramides s'est placée en position d'adoration. Surprise, la foule alentour se tait un instant. A la droite d'Alexandre, Maxime se tient stupidement sur la table ; les bras ballant et l'œil torve.

 

- Un sacrifice humain! meuglent les Pyramides en chœur.

- Sacrifice! Sacrifice! reprend l'assemblée d'une voix grave et timide; presque en chuchotant.

- M-a-x-x-x-ime! Le Pichet! M-a-a-a-xime! Le Pichet! lance alors Alexandre d'une voix sûre.

- M-a-x-x-x-ime! Le Pichet! M-a-a-a-xime! Le Pichet! reprend en chœur une partie de la foule tandis qu'Alexandre brandit la bouteille autour de lui afin que tous puissent la voir.

 

Alexandre tend la bouteille à Maxime qui la prend des deux mains. Porté par les cris comme dans un rêve agité, Maxime voit l'alcool de la bouteille comme une délivrance. Sa gorge lui fait mal et son estomac crie qu'il ne saurait en supporter plus. Sans nul doute quelques gouttes de plus ne pourront que lui faire quelque bien et remettre les choses en place. Et quel mal est-ce que cela pourrait bien faire maintenant ? Il n'a pas le choix ; et après tout pourquoi pas ? Il lève la bouteille à une main et le goulot trouve sa bouche. Pendant qu'il entrevoit Alexandre placer une serviette de papier sous son menton pour tenter de limiter les dégâts sur son pull beige, il fait couler doucement d'abord le sang de la terre dans son gosier. Puis, sous l'injonction de la foule et des cris, il lève son poignet pour augmenter la cadence. Sa glotte déglutit à tout rompre. Une gorgée. Une gorgée. Une gorgée. Une bouffée d'air qui traverse ses narines. Une gorgée. Un retour de vin rejeté par son estomac lui caresse les amygdales. Une gorgée. Le vin tombe et il n'en voit pas la fin. Il lève la bouteille encore un peu et le vin déborde de chaque côté de ses lèvres. Il s'arrête une seconde et reprend. Une gorgée. Une gorgée. La bouteille se lève et le vin coule moins. Une autre gorgée. Une dernière et la bouteille est vide. Maxime, hors d'haleine,  rend la bouteille à Alexandre et la foule applaudit en délire.

 

Devant ses yeux brouillés, la soirée continue. Une équipe habillée en violet démonte les tables et lance la musique. Il emprunte une cigarette.

- Il reste du poulet?

- Oui mais froid.

- Parfait.

Il danse un instant dans un groupe de polos rouges. Sa bouche se pose sur la bouche d'une demoiselle qui a bu plus que lui.

- Pourquoi j'ai du sang sur le doigt?

- Ce n'est rien, tu t'es coupé.

Il s'assoit sur les marches de l'escalier. Il a une troisième cigarette dans les mains. D'où vient-elle ?

- Où est-elle?

- Qui?

- Ma choppe.

- Je ne t'ai pas vu chopper.

On se regroupe pour la distribution de cadeaux. Qu'a-t-il fait de son ticket ? Il vole la barbe du Père-Noël. Il reprend un verre. L'alcool lui fait mal alors il le boit d'une traite.

- Merde! Mes chaussures sont noires et mon pantalon est tâché de partout.

- Tu t'en fous.

- C'est vrai. Raout!

Il quitte le campus. L'air frais lui fait du bien. Il est seul. Non, pas seul.

- Tu habites sur Paris?

- Oui.

- Désolé, je ne peux pas te laisser rentrer, le canapé chez moi ça te va?

Alexandre est à côté de lui. Il lui parle. Il le tient éveillé en lui posant des questions simples. Il le rassure. Il lui parle comme à un enfant.

- Tu étais où en prépa? Tu as choppé? T'en fais pas, encore cinq minutes et on y est.

Il trébuche et tombe. Il se raccroche à Alexandre.

- Désolé d'être un boulet. Merci de me ramener.

- C'est pas grave, je suis là pour ça.

Un jardin. Une porte. Une clé. Un corridor. Un salon. Un canapé.

- Je suis cool maintenant?

- Pas encore, mais ça vient. Demain, tu pourras commencer à être cool.

Le noir.


06/06/2007


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