CONNEXION horloge Bonjour, invité mail
 

Home > Quand Lira-t-on ? > Evénements > Concours de nouvelles > Concours 2007 > Some flowers in your hair

Concours 2007

Some flowers in your hair

Some flowers in your hair

Pourquoi pas un pique-nique ?


 

Pourquoi pas un pique-nique ?

L'idée était venue de Béno. Dès l'instant, elle m'avait paru limpide. Y avait-il un meilleur moyen de fuir la douloureuse réalité qui s'avançait tapie dans l'ombre que d'aller se la couler douce au soleil et de se tartiner des montagnes de mayonnaise sur du pain aux noix, et de la crème solaire sur nos petits dos délicats ?

Je m'occupe d'apporter à boire, j'avais annoncé dans l'emballement initial, et voilà que ce dimanche matin, on venait de me rappeler à ma promesse, et j'allais devoir payer le prix fort chez un épicier qui avait la bonté d'être ouvert, mais qui affichait des tarifs en conséquence. Entre nous, l'adresse de ce genre d'épicerie devrait toujours être dûment notifiée dans les journaux locaux, juste à côté de celle de la pharmacie de garde. J'ai zigzagué un temps entre les boîtes pour les chats et les baquets de lessive, et je suis tombé nez à nez avec le rayon liquide. J'ai essayé de refaire mentalement les calculs au niveau de la bière, je préférais viser large, mais la soirée de la veille avait salement embrumé mon esprit, et dehors, Béno klaxonnait comme un timbré, garé en double file qu'il était. Si bien que dans le doute, je me suis décidé pour trois cartons, j'ai payé en vitesse et je suis ressorti avec mes trucs sur l'épaule, ça pesait une tonne, je savais pas si on allait réussir à s'enquiller tout ça. Enfin, pour peu que les évènements prennent la peine de tourner à notre avantage, je préférais qu'on ne soit pas pris de court. Lorsqu'en entrant dans la voiture, j'ai visé quatre bouteilles de rosé qui roulaient sous les sièges, j'ai été complètement soulagé, voilà au moins une chose dont on n'avait plus à se préoccuper.

- On va où ? j'ai demandé.

- On suit Arno. Il connaît un coin, à ce qu'il paraît.

La traversé la ville toutes vitres baissées a été un moment formidable, le soleil était au rendez-vous, et irradiait le jour d'une lumière printanière. Dans le style aguicheur. Ça faisait des plombes qu'on n'avait pas eu une journée comme ça, les premières belles journées de l'année me font toujours craquer, criblées de rayons dorés, elles semblent montrer la Voie, elles sont comme les perce-neige d'un hiver indélicat. On n'était pas partis depuis cinq minutes que Juan s'est manifesté. 

- Tiens, tu m'en passes une.

- Elle doit être chaude... j'ai dit.

- Rien à foutre. J'ai passé la nuit à boire du gin qui avait un goût de débouche-chiotte !...

Je lui ai tendu la cannette, il a fait sauter la petite capsule avec ses dents, et a pris un air satisfait au moment où la bière s'est mise à glouglouter dans sa gorge. Il l'a liquidée en deux traits, s'est essuyé la bouche avec le revers de la main, et a balancé la cannette par la fenêtre.

On n'allait pas assez vite pour que le bruit du moteur couvre celui du bris de verre.

Toujours est-il que personne a rien dit, il était sans doute encore trop tôt. 

- Une ville. Des gens qui jettent leurs mégots par terre, des chiens qui défèquent à tous les coins de rues, des affiches de pub suspendues dans les airs...a précisé Juan, histoire de lever le moindre malentendu.

Dans le fond, j'étais plutôt d'accord avec lui. Même si je trouvais que la provocation gratuite avait ses limites. Juan ne vivait que pour deux choses : écouter du hip hop et ouvrir une boîte de nuit à Rio de Janeiro. Pour cela, il avait un plan très précis : réussir les concours de la haute fonction publique, se planquer pendant dix ans et mettre un maximum de thune de côté. Je me suis tourné vers lui, juste pour lui sourire, parce que c'était un bon pote.

- Tu peux m'en tendre une autre ? il a demandé en me rendant mon sourire. 

Au rythme auquel c'était parti, je regrettais presque de n'avoir pas chargé un pack de plus. Mais Juan allait pas non plus pouvoir tenir cette cadence pendant des heures. Surtout avec le soleil de plomb qui nous tapait dessus. Marlene s'était collée à la vitre arrière de la voiture de devant, et nous faisait des grimaces, les joues de hamster, et d'autres variantes. Alors qu'elle était encore sur le trottoir, j'avais eu le temps d'admirer le petit truc léger qu'elle avait sur le dos, et je me disais, il suffirait d'un tout petit filet de vent pour que ça dégénère. J'étais en train de me concentrer pour tenter d'imaginer quelle sorte de sous-vêtement pouvait se trimballer Marlene, une petite culotte en dentelle tenait la corde, dans le plus pur style adolescent qu'elle cultivait à la perfection lorsque Béno a freiné brutalement. Ces cons avaient tourner sans mettre leur clignotant.

- C'est qui au volant ? j'ai demandé.

- A ton avis ?

- Lu ?

- Qui d'autre ? a répondu Béno.

C'était une fille attachante, bourrée de qualités, mais qui n'avait décroché son permis qu'à la cinquième tentative, sans doute avait-elle inspiré la bonté de l'examinateur. Car entre parenthèses, eu égard à son physique, il est peu probable que le type n'ait été mû par d'autres desseins.

On était maintenant lancés sur des petites routes de campagne, qui traversaient une forêt de pinède, j'ai sorti la tête par la fenêtre, le ciel bleu se découpait entre les cimes des arbres. Je suis resté un bon moment comme ça, assis sur le rebord de la fenêtre, le buste tendu vers l'extérieur, à me prendre le vent en pleine face, et des larmes se sont mises à perler au coin de mes paupières. Je crois que Béno avait fait exprès d'accélérer. Perché là-haut, je voyais le goudron fondre au loin, et l'horizon était un lac d'argent qui s'éloignait à mesure qu'on s'en rapprochait. J'arrivais pas à imaginer que cette journée puisse mal finir. Même si c'était une éventualité qu'on ne pouvait pas écarter. Qui était même d'ailleurs plus que probable. Lorsque j'ai vu un camion poindre en sens contraire, je me suis réinstallé sur mon siège, avec l'étrange impression d'être un mélange gazeux. Je m'en suis décapsulé une, et je me suis réinstallé confortablement, les deux pieds par la fenêtre.

Il y avait un disque de Hendrix qui coulait le tout dans le bronze du rock'd roll, j'étais vraiment content d'être emmanché dans cette expédition, d'aller au hasard des routes, et de regarder défiler le paysage comme dans un chef d'œuvre du cinéma muet. On pouvait apprécier ces moments là sans se torturer la cervelle, il n'y avait pas de casse-tête à résoudre, ou d'équations à douze inconnues, rien d'autre à foutre que de faire mousser sa bière et de chanter à tue-tête Hear my train a comin. Dans ces moments là, on pouvait même faire semblant de croire que la vie était une partie de plaisir, on pouvait imaginer ce qu'aurait pu être un monde où la boîte de Pandore ne nous aurait offert que ce qu'elle avait de meilleur, un monde où Eve, la première salope de l'humanité, n'aurait pas croqué dans la pomme.

 

- Je crois qu'on est arrivés, a annoncé Béno en coupant le moteur.

On est tous sorti des voitures en faisant des oh !!! et des ah..., c'est vrai que le coin était bien trouvé, avec un petit lac en contrebas qui apportait un peu de fraîcheur, et puis il y avait même de l'ombre pour ceux qui en voulaient, et j'ai pas tardé à me vautrer en plein soleil, on sortait d'un hiver passablement déprimant. A observer les alentours, tout le monde qui s'activait pour sortir le bataclan des coffres, et de partout fleurissaient des couvertures et des sets de beach-ball, je me suis demandé s'ils avaient tous oublié la raison véritable de notre présence ici, ou s'ils faisaient semblant. Et mine de rien, c'était aussi bien comme ça, quand la vie s'offrait ainsi sur des petits toasts chauds, et qu'on pouvait l'enfourner en une seule bouchée, vallait autant fermer les yeux et ne penser à rien.

A peine installés, Juan a décrété qu'il allait chercher de la glace, parce que sinon, on allait se coltiner de la bière chaude tout l'après-midi, et que si c'était ça, il préférait la tisane.

- Je t'accompagne, j'ai dit.

J'avais envie de me dégourdir les jambes. Juan avait remarqué un petit bar au bout du chemin forestier, on s'est emmanché dans les sous-bois.

- Alors, les derniers sondages ! Inquiétant, non ? a fait Juan, avec une moue terrible, qui lui a déformé le visage.

Je n'en attendais pas tant, venant de sa part. 

- Terrifiant, tu veux dire. Mais quoi, ça serait pas la première fois qu'ils se tromperaient, hé hé...j'ai dit, pour me donner du courage.

- Ouais, n'empêche que ce coup-ci, ça paraît quand même mal barré. 

- Que veux-tu, on aura fait ce qu'on a pu...

- Ah ouais, et quoi, alors ?

- Ben rien, mais est-ce qu'on pouvait faire quelque chose ?

Juan a souri, la seule chose à faire. Après tout, tant que rien n'était encore officialisé, on pouvait encore garder le moral.

Le mec derrière son comptoir nous a accueilli d'un œil noir. Il avait de la glace, mais il s'est assurément fait une belle marge sur notre dos. Et comme toujours, ça n'avait rien à voir avec une question d'argent, l'enjeu était ailleurs.

- Sans doute un de ses électeurs, m'a glissé Juan à l'oreille, au moment où on franchissait le pas de la porte, le sac rempli de banquise, jeté sur son épaule.

 On a repris le sentier. Tous les cinquante mètres, Juan changeait d'épaule, ce con là était en débardeur.

- Putain, c'est froid.

- Tu t'attendais à quoi ?

- Non, je te jure. Tiens, tu me relayes cinq minutes ?

 

On a déversé la glace pillée dans un grand bac en polystyrène, et on y a enfoui toutes les bières qu'on pouvait. J'ai fait glisser ma main, c'était agréable, n'importe qui aurait pu passer un bon petit moment à regarder des cristaux en formes d'étoiles fondre sur le bout de ses doigts. Quand j'ai relevé la tête, les autres étaient en train de se baigner.

- Alors, tu viens ? Elle est vraiment bonne, a gueulé Lu.

- Va te faire foutre, a répondu Arno, qui était en train de se tortiller comme une anguille, debout avec de l'eau jusqu'aux genoux, en semblant s'interroger sur les moyens de se tirer de mauvais pas. Elle est glacéeeee, il a hurlé, je préfère te prévenir !...

- Allez, viens... 

- Nan, j'ai braillé pour qu'ils m'entendent, je crois plutôt que je vais m'envoyer une petite bière. Elles doivent être fraîches maintenant.

Je me la suis descendue à petites gorgées, le regard vissé sur le grand drap bleu qui nous couvrait chaleureusement, ma tête reposait contre deux ou trois pâquerettes, et des petites bestioles me chatouillaient les orteils. J'entendais des éclats de voix, t'as pas intérêt à m'éclabousser, hein, fais bien gaffe, entrecoupés d'éclats de rire, j'ai attrapé d'une main et sans me relever une cigarette dans la poche arrière de mes jeans, je me la suis allumé en pensant à rien de particulier, en essayant juste de me concentrer sur la douceur de l'air, et j'ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, Marlene était debout, deux mètres devant moi, elle me présentait ses omoplates, pas la peine d'aller voir plus loin pour comprendre que la Vie est un Miracle, j'ai murmuré pour moi, et elle bidouillait des trucs avec une serviette pour essayer de se sécher le dos. Elle avait un maillot de bain bleu avec des petites baleines blanches imprimées. Le soleil éblouissait drôlement. Le temps que j'enfile mes lunettes noires, elle était déjà enroulée dans une espèce de paréo multicolore.

- On pourrait casser la croûte, a proposé Juan.

Les filles avaient tout prévu, des couverts en plastique, même une burette d'huile d'olive. Pour arroser les tomates. Préalablement coupées en deux. Avec une poignée de gros sel. Une merveille.

- Vois-tu, m'as expliqué Nicola, vois-tu, je trouve qu'il n'y a rien de mieux que ces petites virées à l'improviste...

- Entièrement d'accord, j'ai dit en attrapant un œuf dur.

- Je crois qu'on cherche trop souvent à se compliquer la vie. Et que c'est culturel.

- T'aurais pas vu la mayonnaise...? j'ai fait, tout en l'encourageant à continuer par un clignement des yeux.

- Il faudrait faire des recherches, mais à mon avis, en terme de qualité de vie, je dis bien en terme de qualité de vie, on a pas fait mieux que la préhistoire... Dessiner au pastel dans des grottes, baiser, chasser le mammouth et s'en faire des brochettes... 

- C'est quand même un vrai progrès, l'invention de la roue, on ne peut pas le nier, j'ai dit.

- Eh ben tu vois, j'en suis même pas sûr. Enfin, on va pas réécrire l'histoire. Mais je pense qu'il y a du vrai. 

Une fois que les nattes ont été époussetés au vent, et les coquilles d'œuf fourrées dans un sac plastique, Gary a annoncé qu'il allait pêcher, il avait eu la présence d'esprit de charger tout le matériel.

- Je te retrouve, j'ai dit, mon envie présente était de ne pas trop m'éloigner de Nicola qui avait sorti une petite poche remplie d'herbe.

Pendant tout le temps durant lequel il a roulé son joint, il a gardé les yeux fixés sur la ligne d'horizon, il était assez habile pour ne pas les avoir braqués sur sa petite cuisine, ce qu'on appelle le trés haut niveau. Il a secoué son scoubidou dans l'air, et il a craqué une allumette. Son herbe sentait particulièrement bon, en trois bouffées, je me suis retrouvé à sourire comme un forcené aux libellules. Puis je me suis allongé pour la sieste. Au réveil, le ciel avait changé d'apparence, lourd et plombé, l'atmosphère était plus oppressante, et la température était encore montée d'un cran. J'ai éternué en rafales.

- T'as les yeux défoncés, m'a dit Lu, qui remplissait une grille de mots croisés en face de moi, en rigolant.

- C'est pas ce que tu crois. C'est cette putain d'allergie.

C'était exactement la période de floraison, les abeilles s'étaient déjà constituées en armée parfaitement organisée et butinaient chaque petite fleur des champs, on voyait à l'œil nu les grains de pollen virevolter dans la transparence de l'air. C'était le tribut que les allergiques avaient à payer au printemps : des nez bouchés en pagaille. Mais à y regarder de plus près, à voir les arbres fruitiers renaître à la vie, les oiseaux gazouiller comme des dingues, le défilé de mode des papillons, les filles remiser aux vestiaires les pull-overs et opter pour des trucs à moitié transparents, c'était pas cher payé. Sans parler des barbecues qui allaient pas tarder à embaumer chaque coin de rue d'une odeur de graisse chaude.

- Est-ce que quelqu'un aurait des mouchoirs ? j'ai demandé en me tenant le nez.

Arno m'a tendu sa parka militaire, qu'est-ce qu'il foutait d'ailleurs avec ce machin kaki, j'en sais rien, mais finalement je m'en suis tiré à bon compte avec une feuille de bananier.

La fin d'après-midi a filé comme sur une mer d'huile, j'ai avalé un bonbon à la cortisone, et je m'en suis allé retrouver Gary et Nicola. Ils ont juste tourné la tête quand ils m'ont entendu arriver, sans dire un mot, à moi aussi, le silence me convenait parfaitement bien. Dans le seau, une truite qui devait peser au moins 20 grammes s'ennuyait à mourir, et dessinait des ronds dans l'eau qui avaient miraculeusement tous la même taille.

- Vous inquiétez pas, on a aussi prévu des brochettes, j'a dit pour plaisanter, mais ma remarque a pas été appréciée à sa juste valeur, et j'ai même pas réussi à obtenir une plissure des lèvres. Gary était pas le genre de type à prendre la vie trop au sérieux, mais il faisait une exception pour la pêche, on a tous nos petites faiblesses, et mieux valait marcher sur des œufs, en telles circonstances. Je me suis assis dans l'herbe et je les ai contemplé, avec les yeux qui servent aux sept merveilles du monde. Deux copains pendus au bout de leur ligne, avec des airs pénétrés, comme si Moby Dick régnait dans les parages. Nicola portait les cheveux longs, un débardeur rouge, un bandeau en éponge, il était poilu comme un ours et distillait un regard de mafioso serbe, qui le faisait ressembler à Gabrielle Batistuta, l'attaquant vedette du onze argentin. Mais il était aussi apte aux sourires d'agneau et aux vestes à côte. Une dyslexie l'avait fait complètement foiré l'école, et avait parallèlement développé sa capacité à porter sur le monde un regard aussi tordu qu'il l'était en réalité. Gary, quant à lui, entretenait des relations cordiales avec toutes les espèces naturelles. Le genre de type à parler aux arbres. Il était aveugle depuis la naissance. Sa canne s'est mise à faire tout un raffut, j'ai vu la ligne filer à toute vitesse à l'intérieur du moulinet, j'étais fou, mais Gary a gardé tout son sang-froid, il a ferré le truc, et il a fini par sortir un machin qui frétillait dans tous les sens. C'était une belle prise, Nico l'a aidé, le poisson était salement amoché, le crochet lui avait perforé l'un des flancs.

- Ah, je savais que ça pouvait pas durer infiniment comme ça, a dit Gary, un sourire aggrafé d'un lobe à l'autre.

- Effectivement, je crois que le vent est en train de tourner, j'ai dit.

Arno a débarqué à ce moment là, et ils ont décrété que ça commençait à faire beaucoup, alors on a profité de leur invitation pour aller chercher du petit bois. Dans la lumière finissante, on a fait craquer des brindilles sous nos pieds, et Arno me montrait quel était le petit bois qu'il nous fallait, il avait été scout et c'est toujours à lui que revenait la responsabilité du feu, tâche qu'il prenait vraiment à cœur, et le seul échec que je lui connût, c'était un soir dans la neige, et, de plus, la chance avait pas été de son coté. Quand il a estimé que la quantité était suffisante, on a cherché le coin qui allait coller, pas trop près des arbres. On a dessiné un cercle avec des cailloux, et Arno a érigé un petit tipi avec des morceaux de bois bien choisis qu'il a rempli avec de papier journal, et il a craqué une allumette. Et alors que le feu prenait comme sur des roulettes, je me suis mis à nourrir de l'espoir, mais il faut être fou pour nourrir de l'espoir dans le monde tel qu'il est, il faut avoir un sens des réalités atrophié, ou bien être complètement inconscient, toujours est-il que sur les coups de six heures du soir, j'y croyais encore, les bureaux de vote devaient être en train de fermer, les dés étaient déjà lancés, mais j'y croyais encore, oui j'y croyais, et j'ai passé les deux heures qui ont suivi à surfer sur un nuage argenté.

 

A huit heures moins cinq, le feu crépitait à côté de nous, d'immenses gerbes incandescentes montaient vers le ciel, et il y avait encore assez de bière pour tout le monde. Des patates douces emballées dans du papier aluminium étaient en train de transpirer dans les braises. Le transistor était posé en équilibre instable contre une pierre à proximité du brasier, mais personne n'osait y toucher, on avait eu un mal fou à trouver la fréquence, les ondes de la bande FM étaient dans un état d'excitation comparable au nôtre, elles bondissaient dans tous les sens comme des billes dans un flipper, et la réception était catastrophique, l'acoustique était à chier, larvée de petits piaillements, et on aurait pu croire qu'il pleuvait à verse dans l'appareil. De temps en temps, la station sautait, et pendant deux secondes, on avait droit à un air de jazz. Et pourtant dieu sait si on avait tortillé l'antenne dans tous les sens, est-ce que quelqu'un sait où est le Nord, et puis, ne bouge plus, ne bouge surtout plus, mais quoi, j'allais pas rester toute la nuit avec le bras tendu et un genou au sol. Les discussions s'interrompaient dès qu'était annoncé un duplex avec un des quartiers généraux, et c'était fichtrement inquiétant, chez Machin, on entendait un brouhaha informe entrecoupé de bruits de verres qui s'entrechoquaient, peut-être qu'ils avaient déjà sorti les coupes de champagne.

Je ne peux rien dire, je ne peux rien vous dire pour l'instant, annonçait l'envoyée spéciale, ce qui n'était pas fait pour nous rassurer. Le type en studio égrenait le nom des invités qui allaient se succéder toute la soirée, et répétait comme un coucou le chiffre de la participation, de peur de dire une connerie ou de faire un lapsus. A 8 heures moins trois minutes, Gary a poussé un cri strident, il venait de se faire avoir par une guêpe. On lui a tous demandé de fermer sa gueule. Lu a promené une cigarette fumante juste au-dessus de la piqûre, je connaissais pas le truc. 

A huit heures moins une, le transistor a cessé d'émettre. Nico s'est précipité vers l'appareil.

- Merde, je crois que les piles sont nazes. J'ai les mêmes dans ma lampe de poche, bougez pas.

Il a couru vers sa tente, et alors on s'est tous regardés. Marlene avait l'air de s'en foutre, ou sinon elle dissimulait bien l'intérêt pour la chose. Elle avait enfilé un petit chapeau rose qui la rendait aussi attirante qu'une sucette à la grenadine. Lu tapotait le corps de sa cigarette avec son index, mais il n'y avait plus de cendre en suspension depuis un bon moment, rien qu'un point rougeoyant et incandescent, qui ondoyait dans la nuit comme un flotteur sur une eau trouble. Gary avait enfourché une espèce de rictus désabusé qui convenait bien au moment. Juan buvait sa trente quatrième bière en jouant avec ses tongs. A huit heures trois, l'appareil s'est remis à fonctionner, et j'ai pas mis longtemps à comprendre que c'était plié, 53% et des poussières, la messe était dite, un bouchon d'emmerdes venait de se former dans mes conduits, j'avais urgemment besoin d'une vidange, j'ai attrapé une bouteille qui traînait dans les parages et j'y suis allé au goulot. J'ai fait des gargarismes pour me donner une contenance.

Béno a pris un air consterné, les yeux mi-clos, la tête légèrement inclinée vers l'arrière. Nicola donnait des petits coups de pieds énervés dans un jerrycan, tout le monde s'occupait à sa manière, moi je n'entendais plus qu'un léger brouhaha, ma vision s'était troublée, c'était l'heure des premières analyses à chaud, c'est un grand jour pour le pays, les conneries se succédaient à une vitesse folle, bordel de dieu, a gueulé Gary, il s'est débrouillé pour attraper le transistor et l'a fait disparaître dans le lac, les composés électroniques ont émis un drôle de gargouillis au moment de s'en aller rejoindre les autres déchets, tessons de bouteilles dans le fond de l'étang.

J'imaginais que les gens commençaient déjà à se rassembler sur les places, avec des cotillons et des sarbacanes, et des ballons gonflés à l'hélium, et aussi que Machin allait pas tarder à fendre la ville dans une décapotable pour s'offrir son premier bain de foule. Je me félicitais intérieurement d'avoir pris le large, j'avais aucune envie d'être le témoin de ces conneries, et d'entendre les klaxons me brûler les tympans jusqu'au petit matin.

Gary et Lu sont venus s'asseoir à côté de moi, et m'ont tapé derrière l'épaule, en essayant de trouver les mots. Ils savaient tous deux que je m'étais levé la nuit pour aller coller des affiches, et qu'il m'était même arrivé de distribuer des tracts sur les marchés. Je me sentais maintenant comme un con, comme un mec qui vient de se faire larguer par sa copine. On m'a tendu un morceau de pain, dans lequel un flot de moutarde essayait tant bien que mal de dissimuler une saucisse carbonisée. Rapidement, je me suis aussi retrouvé avec une bière dans ma main libre. Béno a sorti une guitare et s'est mis à gratter deux ou trois trucs, il avait l'air en quête de quelque chose, de la mélodie définitive, et les moments où l'émotion submerge tout sont des moments à part pour laisser libre cours à l'inspiration.

- C'est pas la fin du monde, a essayé de relativiser Lu, même si le cœur n'y était pas vraiment.

- Non, bien sûr, c'est juste que ça fait chier.

- On a pas fini d'en baver.

- Peut-être qu'on sera agréablement surpris, peut-être que ça va pas se passer comme on croit.

- Hum hum, a dit Juan, en débouchant la dernière bouteille de rosé.

La nuit était remplie de petits bruits rassurants. Et Béno avait trouvé une suite d'accords qui semblaient le satisfaire, ils les enchaînaient à la chaîne, peut-être que c'était pas plus difficile que ça de faire une chanson, et si on y arrivait, c'était sans doute un bon filon. Un éclair a dézingué la nuit. J'ai senti une goutte tomber sur mon avant-bras.

- Je pense que c'est pour bientôt, on ferait bien de replier les draps, a dit Arno.

Moi je ne bougeais pas, je restais assis sur mon caillou, et je regardais tout le monde s'activer autour de moi, à quoi ça rimait de faire semblant qu'il ne s'était rien passé, et de courir se mettre à l'abri quand quoi qu'il arrive on était complètement nus, juste sous le feu de la mitraille, et orphelins et en sucre et fragiles et incontinents. A vrai dire, Machin était pire que tout, même s'il excellait dans l'art de passer les apparences au talc, et de se présenter sous un profil tout à fait avenant, le teint bronzé et la voix claire. Je repensais à la baleine blanche, à son souffle discret, aux gerbes d'eau projetées dans l'air. Et aux 38 tonnes planquées dans les eaux noires. Le topo était le même avec Machin, pour qui savait lire entre les lignes, il était possible de percevoir d'emblée le caractère tragique de ses ambitions, sous ses dessous affriolants. Il y avait qu'à prendre au hasard une de ses dernières déclarations sur la prostitution ou l'immigration clandestine pour s'en convaincre, sans parler de sa lubie de remettre le pays au travail, qui tournait à l'obsession pathologique. Merde, les gens étaient pas tous en train de se tourner les pouces ou de faire des tricots, il suffisait de donner un petit coup d'œil par la fenêtre sur les coups de sept heures du matin, de voir toutes les voitures s'entasser sur le périph, alors que le jour ne s'était pas encore levé. Ils allaient où tous ces gens, sinon au boulot ? Pas au champ de courses, je suppose. Ils allaient tout droit vers leurs quarante heures hebdomadaires sans sourciller, sans se demander si c'était NORMAL de se retrouver avant l'aube dans une voiture calfeutrée, avec le dégivrage et l'horoscope à la radio. Et bien évidemment, rien n'était moins sûr qu'on soit les premiers concernés par les dispositions qui allaient être prises, sûrement n'étions nous pas situés en première ligne, mais il y aurait sans doute des éclats d'obus, et ça me filait un cafard sans nom de savoir qu'il allait falloir se lever tous les matins du monde avec Machin sur son trône. Sans parler de toutes les photos qu'on allait pas manquer de voir apparaître un peu partout.

Je me suis retrouvé tout seul à divaguer sous la pluie battante, les tentes brillaient dans la nuit comme de grosses lucioles, et de temps à autre, un éclair flashait ma mine déconfite, le reste du temps, je pouvais rester plus ou moins dans la pénombre, le feu avait fini par s'éteindre tout seul en crépitant furieusement.

Et puis j'ai tourné la tête sans le faire exprès, le secret des lois de l'attraction, et Marlene était là, avec ses cheveux qui frisaient en accroche-coeur sous la pluie, elle est venue s'asseoir sur une pierre en face de moi, elle avait choisi une des plus confortables.

J'ai réalisé qu'on ne s'était quasiment pas adressé la parole de la journée, était-il possible que quelque chose ait couvé sans que je ne m'en sois rendu compte ?

Marlene était célibataire depuis une dizaine de jours, et elle était pas le genre de fille à s'éterniser. Ses yeux avaient des formes parfaites d'amandes, effilés vers le haut et disposés en oblique juste au-dessus de ses joues saillantes et pigmentées d'un rose bébé. On aurait pu lui inventer des racines indiennes. Ses yeux brillaient comme des petites pierres précieuses sous une eau savonneuse, et elle avait des cils longs et très noirs, si bien qu'on aurait juré qu'elle était maquillée même quand elle ne l'était pas.

D'un seul coup, Machin s'est évaporé de mon esprit, et j'ai réalisé que j'étais encore vivant à la bosse qui s'est formée dans mes jeans. C'était peut-être dû à l'atmosphère électrisante, et sans doute aussi à la présence de Marlene dans un rayon de moins de trois mètres, et est-ce que la pluie avait déjà cessé à ce moment-là ou qu'est ce qu'elle continuait à dégringoler, est-ce qu'un petit filet d'eau glissait langoureusement sur ses épaules dénudées, le ciel était-il à nouveau bardé d'étoiles, j'en sais rien, mes souvenirs sont ce qu'ils sont. Il ne me reste qu'une impression générale, de l'ordre de la sensation, l'idée que quelque chose était en train de prendre forme, et le parfum de sexe qui s'était mis à embaumer comme un caramel, l'idée que les choses finissaient naturellement par se mettre en place, que l'Harmonie du monde n'était pas loin. La dernière phrase dont je me souvienne fut prononcée par Marlene, qui alors qu'un papillon de nuit volait au-dessus de notre sort, avait dit d'un ton placide et sexuel : c'est une acidalie. Quelque part dans les fourrés hauts, quelques mètres plus loin, je me suis étonné de la facilité avec laquelle on pouvait reléguer les affres d'une vie, Machin et sa bande de hyènes qui faisaient main basse sur le pouvoir, rien qu'en fourrant son nez dans les cheveux d'une fille, rien qu'en humant l'odeur de la pinède qui embrasait la nuit, rien qu'en regardant la lune réfléchir sur deux jolis petits seins, et j'ai été rassuré à jamais, je me suis dit qu'il ne faudrait jamais l'oublier. Si la vie est une courbe, nos destinées sont des droites asymptotiques qui se rapprochent du zéro à mesure que l'on tend vers l'infini, mais ne le rejoignent jamais, et tant que des filles comme Marlene existeront, demeurera cet interstice.

 

J'ai mis du temps avant de reprendre connaissance. La lune était de retour, toute auréolée, et le lac faisait flic floc. J'étais en train d'essayer de rallumer le feu en fumant une cigarette. Marlene avait froid, et elle avait oublié de tirer la fermeture éclair de sa tente, celle-ci était inondée. Par chance, j'avais trouvé le carton des bières resté dans le coffre de la voiture, et un cageot ayant contenu des pommes. Mais même ainsi, c'était pas du cousu main. Et je me suis dit pour moi, voilà cette date, cette date sinistre et extatique, le jour où le pire est arrivé et où j'ai croisé la route des lèvres et des seins de Marlene, si bien que les choses de la vie s'inscrivent naturellement en résonance, qu'un cri de rage fera toujours écho à un cri d'extase, l'absoluité est loin. Voilà le sort dans toute son ironie qui invite à votre table pour la même soirée le Diable et l'Archange Gabrielle, voilà à quoi ressemble la vie, une succession de dédales et de raccourcis, un labyrinthe ininterrompu, et des impasses desquelles on s'échappe en grimpant sur des échelles. Le feu n'a jamais pris, on a fini par s'endormir sur les sièges arrière de la voiture.

 

Je me suis réveillé le premier. Il devait être six heures du matin. Je suis sorti très discrètement par la porte passager, en la refermant comme si c'était du cristal poli, s'il y a quelque chose que je sais faire dans la vie, c'est ne pas me faire remarquer, je suis un chat quand il le faut, et Marlene dormait à poings fermés. Le ciel était un camaïeu de roses, et j'avais en tête que ça n'allait pas durer longtemps, aussi je me suis posté juste au pied du lac, le regard tourné vers l'Est, en fumant une première cigarette en guise de brosse à dents. Le soleil s'est étiré dans la fraîcheur du petit matin, et puis une fois qu'il était bien là et semblait ne plus trop disposé à bouger, je me suis mis à marcher vers le village. La boulangerie venait d'ouvrir, et j'ai été accueilli par un sourire franc et suspect. Les petits pains semblaient tout juste sortis du lit, tout chauds, avec la marque de la grille sur leurs joues enfarinées. J'ai superbement  ignoré le tourniquet de journaux qui était en l'occurrence un portfolio de Machin, et son sourire carnassier qui s'affichait sur toutes les unes, et en couleur de surcroît, j'ai marché à côté de lui en cambrant les épaules et en levant le nez, il ne faut jamais surestimer de ses forces. Sur le chemin du retour, je me suis envoyé un croissant, et il tombait idéalement en miette à chaque bouchée. Je suis allé remplir une casserole d'eau dans le ruisseau, et j'ai allumé le réchaud à gaz. Et quand les premières bulles se sont dessinées à la surface, j'ai balancé dedans un paquet de café moulu, à la turque, et c'est comme pour les chiottes, c'est quand il n'y a vraiment pas d'autres solutions. Et puis je sais pas ce que c'est, si c'est l'odeur du café ou les rayons chauds du soleil, mais ils sont tous sortis presque au même moment de leur tente, sauf Marlène qui continuait à pioncer. J'ai eu droit aux meilleurs compliments, et comme il était important de démarrer la journée du bon pied, au regard des responsabilités qui nous attendaient maintenant, a dit Nicola, et certains avaient l'air disloqués et exsangues, ils disaient qu'ils avaient dans la bouche comme un arrière goût de pourri, un truc âpre et prégnant, et je leur ai dit, sûr que la vie sera pas plus facile maintenant.

- Demain, je me barre. Je quitte la pays. Demain, a annoncé Nicola.

- Pour aller où ? a demandé Lu. Moi je peux pas, demain, j'ai un rendez-vous chez le dentiste.

Oh, manana. Un mot magique. Kerouac l'avait écrit. Un mot magique synonyme de paradis. Demain, tout était possible. Tout le redevenait. Demain, j'allais commencer à vivre dans les parages de Marlene, il faudrait penser à se glisser une fleurs dans les cheveux, demain, je referai l'amour avec Marlene, demain commenceraient les emmerdes, un tournant, il faudrait éviter les murs de pneus, et viser en toutes circonstances les seins, les épaules, la nuque de Marlene, là où la peau est plus douce que de la soie.

Nicola a bu une gorgée de café. Et il est resté en arrêt devant ma gueule d'illuminé. Et il m'a demandé pourquoi je souriais comme un innocent. Alors je les ai regardés un par un, leurs douloureuses gueules de bois, et m'est venue à l'esprit une phrase de Livingstone, qui tombait à merveille. 

- La vie reprend toujours avec le début de l'été, j'ai dit, et j'ai souri encore un coup.


06/06/2007


Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :

puce Demain je commence
puce Les nouvelles sélectionnées
puce Perec vs Pauline
puce Tu seras un cool mon fils
puce Moi, jeune pingouin

Poster un commentaire


En bref

Nos événements : dictée, concours,...
La bibliothèque : catalogue, horaires...
Le Bateau-Livre : le journal de QLTO
Vos créations
Les critiques de livres
Les critiques de BD et de mangas
Poésie : notre sélection
Théâtre : notre sélection
Classiques : notre sélection d'extraits
Fantastique : notre sélection

Notre association

Quand Lira-t-On est une association culturelle et créative qui souhaite promouvoir la littérature à l'ESSEC en donnant à tous la possibilité de découvrir et de partager des livres, d'écrire et d'être lu ou de rencontrer des écrivains. Parce que "tant qu'on est vivant, tout est prétexte à littérature." (Ionesco)

Le Bateau-Livre

quand-lira-t-on/qlto-logo-petit.jpgLe Bateau-Livre, le journal de l'association, est le réceptacle de toutes nos créations, des critiques sur des ouvrages, l'actualité du monde des livres, ainsi que des entretiens avec auteurs. Lire les BL

Le Pôle Littérature

quand-lira-t-on/desroches.jpgLe pôle littérature est tout ce dont un ESSEC a besoin pour se purifier après une bonne grosse soirée, ou un stage de 6 mois en audit. Des romans, des auteurs à rencontrer, des ateliers d'écriture et des séances de lectures, mais aussi la fameuse journée du livre, sans oublier les critiques faites maison.

Le Pôle BD/Manga

quand-lira-t-on/affiche_film.jpgLe pôle BD/ Manga a été crée pour tous les fans de Tintin, Lanfeust, Dragon Ball et Naruto. Vous y découvrirez en détail le catalogue de la bibliothèque, les rencontres avec les auteurs, les cours de bande dessinée, les planches et dessins des ESSEC et nos critiques BD et mangas.l

Le monde de l'édition

quand-lira-t-on/braderie-livres.jpgParce que tous les ESSECs ne se destinent pas forcément au contrôle de gestion ou au marketing chez l'Oréal, nous voulons dissiper le brouillard épais qui flotte sur le monde de l'édition.

Feuilletons

quand-lira-t-on/flamand-rose.jpg

En juin 2006, QLTO crée une nouvelle rubrique créative : les feuilletons. Parce qu'il n'est pas question de laisser chômer ceux qui sont en stage, on leur donne des devoirs.

A eux de divertir les ESSEC avec leurs folles aventures, concoctées durant leurs heures de boulot. Mission pas impossible, mais ardue, s'il l'acceptent.

Partenaires

société générale