Le texte intégral de la nouvelle gagnante du concours QLTO 2008 par Xavier Orthlieb.
Apia, 7 août
Demain, je n'écrirai plus. Je prends la plume une ultime fois mais ma lettre est déjà morte : les communications sont coupées, elle ne quittera jamais Apia. D'ailleurs elle n'a pas de destinataire. C'est peut-être la première page d'un journal que je n'écrirai plus.
Quelle atmosphère irréelle... après une journée de labeur passée à transporter toutes sortes de denrées, je suis assis sur la plage, je mange du poisson grillé avec des camarades et quelques indigènes, en toute quiétude, sous les cocotiers, aux portes d'un invisible enfer. Les Samoans sont un peuple charmant et j'ai peine à quitter ce petit paradis insulaire pour l'inconnu. Mon regard se fixe sur les braises qui achèvent de rougeoyer dans la douceur de la nuit et je songe à la vanité du monde, à ma vie qui se meurt, bercé par le bruit des vagues qui s'abattent mollement sur le rivage. Deux ans déjà que j'ai quitté Strasbourg... et dire qu'il ne me restait que six mois à tirer ! Jamais je n'aurais cru que je me retrouverai si vite dans l'œil du cyclone.
Je me souviens du jour de mon départ. Papa avait brossé et soigné Hercule toute la matinée avant de me conduire en ville. Nous avions franchi les fortifications par la Porte de Pierre sur la carriole de l'oncle Henri. Le vieil Hercule était si beau, son poil cendré luisant au soleil et la crinière ondoyant sous la légère brise de ce matin de septembre... J'ai eu la sensation un bref instant d'être l'Empereur franchissant la Porte de Brandebourg. Mais mon brave cheval de labour n'a pas l'étoffe d'un destrier et Strasbourg n'est pas Berlin. En remontant les boulevards en direction de la gare, la modernité nous a rattrapé, ballet de tramways et d'automobiles qui supplanterait bientôt la traction hippomobile, et nous nous sentions tout petits, nous les campagnards égarés dans la ville.
La gare immense n'était qu'une porte d'entrée sur le monde et déjà je pensais aux étapes plus lointaines : Hambourg, Cadix, Port-Saïd, Aden, Colombo, Shanghai et finalement Tsingtao, « la perle de l'Extrême Orient » ou le Gibraltar de l'Asie - question de point de vue, enfin un petit morceau d'Allemagne à l'autre bout du monde.
Papa me faisait sourire : fier de son fils, mais prêt à verser une larme. J'étais le premier homme de la famille à partir aussi loin de notre village natal et je jubilais à l'idée de paysages exotiques et des contrées lointaines. Mais quitter ceux que j'aimais aussi longtemps m'attristait et rendait mon départ amer.
Charlotte aussi avait insisté pour m'accompagner. J'avais d'abord refusé, puis m'étais ravisé. Sa présence m'apaisait. Vêtue de sa plus belle robe, auréolée par l'or de ses cheveux, elle irradiait la joie et la douceur. Au village, je me plongeais des heures durant dans l'eau merveilleuse de ses yeux et... mais à quoi bon ressasser ces souvenirs à présent ? Je franchirai bientôt le Styx et le radieux avenir que je nous avais rêvé s'évanouit inexorablement. Je reste suspendu à ce baiser qu'elle m'offrit à la sauvette alors que l'attention de Papa était détournée par quelque agent des chemins de fer... et dire que je n'ai pas su lui demander sa main avant mon départ et qu'elle m'attend toujours au pays...
Tous doivent s'inquiéter pour moi, et je crois qu'ils ont raison. Ils savent depuis le 3 m'a confié Fritz, notre radiotélégraphiste. Nous n'avons été informé qu'hier. L'escale à Apia vient à point nommé : le temps d'avitailler et de remplir les soutes de charbon et nous allons filer à toute vapeur vers le détroit de Magellan pour gagner l'Atlantique, puis nous joindre à la flotte de haute mer et tailler en pièce la Royal Navy .
Vaste projet, mais il semble que cette guerre soit d'un autre genre et dépasse la vieille Europe : il nous faudra d'abord échapper aux griffes de la flotte du Soleil Levant qui a déjà terrassé celle du Tsar il y a dix ans de cela!
J'ai honte de ce pessimisme. Mon patriotisme n'est plus qu'une façade. Je suis égoïste car je sens la catastrophe de tout mon être, je sens ma jeunesse m'abandonner avant l'heure, je sens que la patrie cours irréversiblement à la ruine et qu'elle nous entraînera, moi et les miens, dans sa chute. Ô Seigneur, prends pitié de ton pauvre Victor Schmidt, conscrit mécanicien-matelot de la marine impériale !
Demain le SMS Scharnhorst, navire amiral de l'escadre de Chine, flamboyant tombeau d'acier, quittera Apia. A son bord je lèverai l'ancre une dernière fois, et nous disparaîtrons à jamais, fauchés par la folie des hommes et des puissants, dans les eaux turquoise du Pacifique...
Ambassade d'Allemagne à Buenos Aires - Affaires Maritimes Documents retrouvés sur les épaves des bâtiments de l'escadre de Chine, 8e section Carton IIB, liasse 137, Cote KZ258 (Censure militaire), Année 1915
Xavier Orthlieb
17/04/2008
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