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Concours 2008

Journal du Capitaine Benjamin Turpin

Une nouvelle signée Axelle Verstraere.


20 mai 1805. Le capitaine de La Licorne a accepté de me prendre à bord de son navire et de m'emmener à Port-Royal, où je dois prendre mes nouvelles fonctions de Capitaine de l'armée de Sa Majesté. Nous devrions lever l'ancre cette après-midi et si tout se passe bien, je devrais arriver à destination à temps pour assurer la relève de mon prédécesseur. Le capitaine m'a affirmé que La Licorne était l'un des bateaux les plus rapides qui soit, et que si, par malheur, un incident devait se produire à bord, nous serions quand même à Port-Royal pour la cérémonie de passation des pouvoirs à laquelle je dois impérativement assister le 1er juillet prochain.

21 mai 1805. Nous avons quitté le port de Londres hier après-midi vers 16 heures sans encombre, et voguons maintenant sur les flots de l'Atlantique. Le capitaine avait raison, La Licorne est vraiment un bateau rapide : j'avais tort de m'en faire !

Le voyage semble bien parti pour se dérouler sans le moindre problème, et je crois donc que je vais en profiter pleinement pour me reposer avant de prendre mes nouvelles fonctions de Capitaine de la garde royale de Port-Royal. Je n'écrirai donc plus dans ce journal jusqu'à mon arrivée dans les Caraïbes, sauf si des incidents venaient contrarier ce merveilleux voyage vers ma nouvelle vie.

16 juin 1805. Je reprends aujourd'hui la plume puisque c'est tout ce qu'il me reste !

 Hier soir, La Licorne a été prise dans une tempête déchaînée par les Enfers. Malgré tous les efforts de ce bon capitaine et de son équipage, malgré toutes leurs manœuvres pour essayer de rester à flots dans cet enfer, La Licorne a chaviré et a coulé, nous entraînant tous avec elle dans les profondeurs de l'Océan Atlantique.

Je ne sais comment j'ai survécu à une telle situation, ni comment j'ai réussi à nager jusqu'à cette plage sur laquelle je me suis réveillé il y a quelques instants. Tout ce dont je me souviens, c'est de ma lutte pour rester la tête hors de l'eau en furie, puis de ma lente chute vers les abysses. Je crois également me souvenir d'une forme humaine vêtue de rouge et d'or qui m'aurait sauvé. Mais je n'en suis pas sûr : lorsque l'on sombre dans les profondeurs océaniques, sans oxygène, le cerveau peut créer des hallucinations. Pourtant, je me suis réveillé bien vivant sur cette plage de sable blanc, bordée d'eaux bleu turquoises d'un côté et de palmiers de l'autre ; et avec mon sac de voyage entier et en bon état.

J'ignore si je vais pouvoir survivre longtemps ici, mais je me battrais dans l'espoir qu'un bateau croise dans les environs et me repère un jour. Je tiendrai donc ce journal quotidiennement, comme je l'avais toujours fait auparavant ; il sera ma seule compagnie. Je prierai également pour tous les autres membres de l'équipage de La Licorne chaque jour jusqu'à mon trépas.  « God have mercy on them and on me! »

17 juin 1805. J'ai quitté ma plage afin d'en savoir un peu plus. Les conclusions ne sont pas excellentes : je suis sur une île, pas très grande et bordée à l'infini par la même mer bleu turquoise, qu'importe l'endroit où l'on se trouve. Je suis vraiment seul au monde ici, sans aucune chance immédiate de retourner à la civilisation. Le seul point positif est que je ne mourrai pas de faim : l'île est couverte de palmiers et de cocotiers, et j'ai déjà repéré de petites criques où des poissons séjournent. Une source coule également au centre de l'île.

J'ai passé la journée à manger ce que je pouvais attraper et à faire le tour de l'île en essayant de réfléchir à une solution pour partir d'ici. Mais chaque fois que j'arrivais à échafauder un plan, une question me venait à l'esprit : « Pour aller où ? » Car il n'y a que de l'eau à perte de vue ! Sur cette réalité embarrassante et déprimante, je vais me coucher et essayer de dormir. La nuit porte conseil.

18 juin 1805. Ce matin, le réveil a été quelque peu mouvementé, mais très agréable en fait.

Lorsque j'ai ouvert les yeux, j'ai cru être encore en train de faire un rêve merveilleux. Devant moi, à quelques brasses de la plage où je dormais, une jeune femme était dans l'eau. Je ne voyais que son buste, et elle était à mes yeux d'une beauté saisissante, bien qu'étrange. Ses cheveux étaient d'un rouge profond et lumineux à la fois, ses yeux du même bleu que les flots qui l'entourait, et elle ne semblait vêtue de rien d'autre que d'un soutien-gorge en écailles de poisson dorées. Mais lorsqu'elle me parla, je compris que je n'étais pas en train de rêver.

« Bonjour Benjamin ! », me dit-elle d'une voix douce et mélodieuse. J'eus du mal à lui répondre quoi que se soit, ma langue semblait collée à mon palais. Finalement, je lui dis, d'une voix beaucoup plus rude que je ne le voulais :

« Comment connaissez-vous mon nom ? 

- Je l'ai lu sur votre journal, il est marqué en première page. » Sa réponse était tranquille, comme si elle n'avait pas remarqué le ton agressif de ma question. Et tandis qu'elle me répondait, elle nagea vers l'endroit où j'étais, et moi, je me levais et me dirigeais vers elle. Je pus alors la voir plus en détail : ses traits étaient magnifiquement dessinés, comme polis par les eaux, ses yeux étaient certes bleus, mais je n'arrivais pas à mettre un terme précis sur leur couleur, puisqu'ils changeaient souvent de ton bleuté, et ses lèvres étaient d'un rose corail. Elle me laissait la contempler sans rien dire, et si elle aussi m'observait de près, c'était surtout mon regard qu'elle suivait avec attention. Mes yeux descendirent de son visage à son buste, puis vers ses jambes. Lorsque j'arrivais à hauteur des hanches, j'eus un mouvement de recul : à la place de jambes, cette fille avait une queue de poisson ! Ma réaction la fit sourire : 

« Vous ne m'en voulez pas j'espère ?

- De ... de quoi ? , bredouillais-je, tout en gardant mes yeux fixés sur sa nageoire.

- D'avoir regardé dans vos affaires pour savoir qui vous étiez.

- C'est vous qui m'avez sauvé la vie lors du naufrage de La Licorne ? , lui demandais-je en la regardant dans les yeux.

- Je crois que oui, me répondit-elle avec un sourire magique.

- Qui ... Que ... Qu'êtes-vous ?

- Je m'appelle Anyanka. Et je suis une sirène »

Sur ces mots, elle me sourit à nouveau, puis se retourna et plongea dans la mer. Je la regardais réapparaître plus loin, pour ensuite la perdre de vue définitivement. Inconsciemment, je me répétais son prénom, Anyanka. Si je n'ai jamais cru aux histoires de magie et de sirènes, je n'ai pourtant été ni surpris ni choqué d'apprendre ce qu'elle était.

 J'ai passé toute la journée à penser à elle, à ses yeux, ses cheveux, sa queue, et à l'attendre à l'endroit de notre rencontre, mais elle n'est pas revenue, et je me suis endormi.

19 juin 1805. A mon réveil, Anyanka était étendue sur la plage, à faire sécher sa queue au soleil. Qu'elle était belle ainsi ! Les rayons du soleil donnaient encore plus de luminosité à ses cheveux roux et à ses écailles dorées. Je m'approchais et m'assis à côté d'elle, bien décidé à en savoir un peu plus sur cette sirène. Mais c'est de moi dont nous avons parlé aujourd'hui pendant près de deux heures. Anya voulait tout savoir de moi : ma vie, ma carrière ... Je lui racontais tout ce qu'elle désirait connaître, et à mesure que j'avançais dans le récit de ma vie, la couleur de ses yeux s'éclaircissait jusqu'à adopter la teinte bleu azur des eaux nous entourant. De son côté, elle m'apprit que cette île était située dans les Caraïbes, à quelques jours en bateau de Port-Royal.

Port-Royal. A l'évocation de ce nom, mon regard se voila, ce qui n'échappa pas à Anya. Nos  yeux se rencontrèrent alors et elle me dit qu'elle devait s'en aller. Je la priais de rester encore avec moi :

« Je ne peux pas, je suis désolée. Il faut que je parte. Je suis déjà restée trop longtemps avec toi Benjamin. Au revoir.

- Tu reviens demain ? , lui demandais-je tristement, mais avec le secret espoir de la revoir bientôt.

-Peut-être. » Et elle disparut dans les eaux chaudes et bleues des Caraïbes.

20 et 21 juin 1805. Anya n'est pas venue ces deux derniers jours : je l'ai attendue toute la journée en vain. C'est bizarre, mais quand elle n'est pas là, je n'ai pas le cœur à écrire davantage dans ce journal.

22 juin 1805. Ce matin, Anya était au rendez-vous comme si de rien n'était. J'essayais de savoir où elle était passée durant ces deux jours, mais je n'obtins rien d'elle. Je la questionnais alors sur un autre sujet dont je brûlais d'envie d'en savoir plus : elle.

« Il y a quelque chose d'étrange, lui dis-je. Tu sais presque tout de moi et de ma vie, mais je ne sais rien de toi. Raconte-moi s'il-te-plaît.

- Que veux-tu savoir exactement ? , me demanda-t-elle.

- Tout. »

Elle soupira longuement puis me regarda dans les yeux et commença son récit, que je vais essayer de résumer le plus fidèlement possible.

Je suis née en 1462 à Constanta en Roumanie. Ma mère est morte en me mettant au monde et c'est donc mon père qui m'a élevée. Armateur au port de Constanta, il m'emmenait souvent avec lui sur les quais du port, où j'ai tout de suite été fascinée par les bateaux et la mer. A mesure que je grandissais, j'étais de plus en plus subjuguée par la beauté des flots et de plus en plus décidée à m'embarquer sur un bateau pour partir à l'aventure. Mais mon père ne l'entendait pas de cette oreille : le jour de mes 18 ans, il me présenta le mari qu'il m'avait choisi. Je me suis alors enfuie avec la ferme intention d'embarquer sur un bateau. Consciente qu'aucun capitaine n'accepterait de prendre une fille à bord, j'ai coupé mes cheveux roux en catogan, j'ai mis des vêtements de garçon, et je suis allée voir plusieurs capitaines. Celui du Déméter, Velkan Dragulia, a bien voulu me prendre dans son équipage : « Tu es un peu frêle comme gars, mais tu feras l'affaire ! ». Je me suis donc engagée à bord du Déméter, qui faisait du transport de marchandises entre Constanta et Londres, sous le nom de Kaspyan. Bien sûr, les manœuvres m'épuisaient car je n'étais pas taillée pour ce travail, mais j'ai toujours fait tout ce qu'on m'a demandé sans jamais me plaindre, trop heureuse d'avoir fui mon destin roumain et de vivre enfin mon rêve : sentir les embruns sur ma peau, observer les dauphins suivant la course folle du Déméter sur les eaux de la Méditerranée ...

Nous transportions des caisses appartenant à un riche Grec, mais ne savions pas ce qu'elles contenaient. Ce chargement nous intriguait tous et un soir, la curiosité l'emportant, le capitaine Velkan décida d'en ouvrir une. Une caisse fut remontée de la cale et Velkan l'ouvrit devant nous. Ce fut une erreur. Lorsqu'il l'eut ouverte, la jovialité et la curiosité qui nous avaient jusque là animés se changèrent en peur : là, devant nous, se trouvait un des joyaux perdus de l'Antiquité grecque.

« Le trident d'or du Roi Triton... »

Ces mots m'échappèrent et tous les regards se tournèrent alors vers moi. C'est la peur que je pus lire dans leurs yeux : tous les marins connaissent la légende et le pouvoir de ce trident, qui ne tardèrent pas à se manifester d'ailleurs. Le ciel bleu azur se chargea de nuages noirs, le vent monta avec des rugissements sortis de l'Enfer et la mer, si calme, se déchaîna. La panique nous envahit tous et nous nous mirent à courir afin de regagner rapidement notre poste pour faire face à la tempête qui nous attendait. Mais nous comprîmes tous rapidement que la lutte serait inutile car personne ne peut rien contre la volonté des Dieux. Résignés, nous ne fîmes rien.

En un rien de temps, le Déméter sombra dans les flots déchaînés et nous coulâmes avec lui. Mes compagnons se noyèrent les uns après les autres, mais moi, je ne voulais pas mourir. Et tandis que je luttais, le trident passa devant mes yeux et une main le saisit. Le Roi Triton s'arrêta devant moi et me regarda dans les yeux. Malgré moi, je plongeais mes yeux dans son regard et ne pus plus les en détacher. Ses yeux étaient du même bleu que l'océan, d'une teinte que je n'avais vue qu'une seule fois auparavant ... dans mes propres yeux, et cette vision me détendit. Quelque chose se produisit alors, une chose à laquelle je ne m'attendais pas le moins du monde. Mes cheveux, ayant retrouvé leur taille originelle, flottaient librement autour de moi comme une couronne de feu, mes poumons se remplirent à nouveau d'air, bien que je sois toujours sous l'eau, et des étincelles dorées coururent le long de mes jambes. J'étais émerveillée par ce phénomène et ne le quittais des yeux qu'à cause de l'explosion de lumière qui illumina mes jambes un court instant. Quand je baissais à nouveau, j'eu la surprise de constater qu'à la place de mes jambes, une queue de poisson dorée avait pris leur place. Mes vêtements avaient également disparus, et je ne portais plus qu'un soutien-gorge en écailles dorées.

Je ne pris pas tout de suite conscience de ce que j'étais devenue, mais quand l'idée parvint jusqu'à mon esprit, elle y éclata avec une telle intensité que j'ai parfois encore l'impression de la sentir exploser en moi. J'étais devenue une sirène !

Depuis ce jour, je parcours les mers et les océans, et quand je le peux, j'essaye de sauver des marins des colères du Roi Triton ; avec plus ou moins de succès.

Son récit terminé, elle leva ses yeux magnifiques vers moi : je pus voir la tristesse qu'ils contenaient, et en fus bouleversé. Je tendis alors la main vers son visage pour le caresser, elle ne bougea pas. Elle ne bougea pas non plus lorsque j'approchais mon visage du sien et que je l'embrassais tendrement. Le baiser que nous échangeâmes fut l'un des plus profond et des plus merveilleux de tous ceux que j'avais pu donner jusque là. Lorsque je rouvris les yeux, elle me regardait en souriant, me caressa le visage, puis plongea soudainement dans les flots. Je criais son nom, ne comprenant pas pourquoi elle m'abandonnait ainsi, mais je compris rapidement : une barque venait d'être mise à l'eau d'un navire portant le pavillon de la marine de Port-Royal. A bord de ce bateau, le capitaine m'apprit qu'ils avaient reçu un message pour le moins étrange nous révélant où j'étais et qu'ils étaient tout de suite partis à ma recherche. Je le remerciais, puis partit m'accouder au bastingage : je la vis alors plus belle que jamais, me faisant signe au revoir. J'entendis alors sa voix dans ma tête « Ne m'oublie pas ! »

Note : Je ne l'ai jamais oubliée, comment aurais-je pu ? Elle hante mes pensées jour et nuit, et je la cherche tous les jours. J'ai démissionné de mon poste de Capitaine pour parcourir les mers à sa recherche et retourner de temps en temps sur l'île où j'ai fait sa connaissance. Lors de mes escales autour du globe, j'entends souvent des récits de vieux marins qui disent avoir été secourus lors d'une tempête par une beauté aquatique, et je la retrouve alors dans leurs descriptions, souriant tristement à son souvenir, et versant une larme parfois quand elle me manque trop.

 « Levez l'ancre ! » Je ne l'ai jamais revue, mais je ne perds pas espoir. Peut être que ce voyage est-il le bon ? Peut être vais-je enfin la revoir ? Qui sait où se cachent les sirènes ?


17/04/2008


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