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Concours 2008

Le vertige des profondeurs

Une nouvelle signée Etienne NOEL DU PAYRAT.


La nuit tombe sur le port, un vent léger caresse ma nuque et je me sens tout empreint d'une émotion nocturne. Nous partons, amis, nous partons en secret...

Le capitaine :

« Larguez les amarres ! Hisse et ho ! Hâlez-moi cette ancre hardis matelots ! Cap au nord, déboutez la grand voile, souquez les artimons, amenez le cacatois ! Ranimez cet oiseau de bois mort ! Insufflez vie à ce vaisseau de planches et de toile ! Tirez cette carcasse hors de sa trompeuse quiétude ! Regardez marins, l'horizon nous nargue ! Défions les flots par la grâce d'Eole, et, forts de notre allant, naviguons aveuglément et sans souci des vivres vers un lieu béni, une terre tranquille où nous ferons relâche jusqu'à oublier le reste du monde. Nous saurons bien tromper la mort si elle se présente : ne sommes nous pas forts ? Ne sommes nous pas forts marins ? Tu m'entends la mort ? Moi, seul maître à bord, je clame que nous sommes trop agiles pour tes mains grossières aux doigts gourds ! Prouve nous le contraire et montre toi un peu! »

La mort :

« Prétentieux ! Moi, moi, moi, moi, mon navire... écoute toi donc un peu ! Tu crèves de peur, et cela crève les yeux. Tous la même emphase, les mêmes défis ridicules : ce qu'ils espèrent c'est que je vais pointer mon museau devant leur porte pour leur accorder ce léger frisson d'excitation qui pimenterait leur vie trop prévisible. Mais bien sûr quand il s'agit pour moi de franchir l'huis, c'est une autre affaire. Il faut les entendre à ces moments là, ah ça, on les entend chanter un drôle d'air ! Seigneur, Seigneur qu'ils disent ! Pater, Ave, Credo, tout y passe et rien ne s'arrange. Je suis pourtant douce, je suis pourtant gentille avec eux. Simplement on ne me dérange pas pour rien ! C'est qu'on a sa fierté quand même... »

Le capitaine :

« Nous y sommes, ne laissons pas s'évanouir ce sursaut existentiel inespéré ! On parle beaucoup, on réfléchit, on doute, on se décide précipitamment puis on change d'avis dans un dernier hoquet d'incertitude, et on se félicite d'avoir frôlé la catastrophe...Et voilà qu'on en oublie de vivre...

Cette fois c'est la bonne les gars ! Je pars ! Je lève l'ancre !

Pensez donc, l'ancre est un accessoire bien bête, et paradoxal de surcroît : elle tente de retenir ce qui ne prend signification que dans le mouvement, dans ce glissement si poétique à la surface des choses. Obstacle à la liberté et à l'alea des flots, on vous dira qu'elle est tout de même gage de sûreté, qu'elle apporte la sérénité du mouillage... Fi, que de blabla ! Acceptons la possibilité du naufrage, tout navire finit bien par prendre l'eau et par couler. L'échouage est inéluctable, réussite ou échec au bout du compte il n'y a que des épaves. Mieux vaut avoir navigué et ne rien regretter. Foin des ancres et des boussoles, ces dictateurs qui vous imposent une direction alors que nous savons bien que tout cela est absurde. Clamons-le une fois encore : cette quête du sens ne mène à rien. Astrolabes, lunettes, instruments de mesure, les hommes se sont longtemps acharnés à le trouver ce sens, ou plutôt à l'inventer, ce qui est bien plus commode. Je dis moi qu'un bon bateau n'a nul besoin de vivres, d'ancre, ou de gouvernail : pourquoi ne pas suivre le vent ? Toutefois je n'avancerais pas, comme certains philosophes, que la présence d'un équipage est superflue... Restons-en là, je divague ! Concentrons-nous sur la manœuvre, il faut profiter de la marée... »

Le monstre marin :

« Attends voir l'ami ! Rapproche-toi donc un poil ! Sans gouvernail et sans barreur il dérive naïvement vers mon territoire... Viens, n'aie crainte ! Continue ainsi de fixer béatement cette étoile qui me sert ! Voyez un peu cet animal qui croit suivre l'étoile polaire ! Benêt ! Stupide benêt ! Ce n'est qu'une simple étoile de mer ourlée par mes soins d'écume argentée et fixée à la voûte céleste au moyen d'un tentacule de calamar. Ne sais-tu pas que ta liberté n'est qu'une farce ? Enfin, quand je dis une farce, c'est une façon de parler car mon amie la mort ne plaisante jamais. Elle est gentille mais d'un ennui prodigieux. Tenez, l'autre jour, quand je lui ai raconté l'histoire du Flying Dutchman elle n'a pas esquissé le moindre sourire. Non pas par snobisme d'ailleurs, ça ne lui ressemblerait pas. Elle est comme ça, je ne la juge pas... Du reste elle a raison, cette histoire n'est pas si drôle... »

Le capitaine :

« Je n'aime pas cette étoile, elle ne vit pas. Son magnétisme froid attire mon gréement comme l'appât la friture. N'aie pas peur, m'a dit Jean Pol l'autre jour. De quoi se mêle-t-il ce balafré ? On peut être trouillard et médiocre, mais dignement obstiné. Trop tard, je sens poindre en moi le dard tant redouté. Inquiétude, nervosité, incertitude. On part en plein cœur de la nuit, on largue nos douces amarres, on s'extraie de la vase confortable du port et tout ça pour quoi ? Pour se retrouver à hésitailler devant une bête luciole ? Il n'empêche. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'elle n'est pas nette celle-là, avec sa mine doucereuse. Voyez comme elle clignote la coquette... Soyez vigilants les gars, le flot est noir, l'atmosphère est hostile. Dans l'air en suspension flotte un parfum de soufre, c'est piégeux les gars, c'est piégeux.

Holà des huniers ! Voyez-vous quelque récif ? Il me semble apercevoir une forme sombre qui émerge à bâbord ! Choquez les écoutes, mettez en panne ! Le doute m'assaille... »

La mort :

«  C'est le doute, bien sûr, ils doutent toujours à ce moment précis. Rien d'étonnant, ce sont des hommes après tout. On ne peut se masquer toute une vie ce grand vide qui nous appelle. Je ne sais trop comment le décrire mais il agit bel et bien comme un appel. L'attraction du vide, ce vertige langoureux qui les pousse à me défier, c'est là un phénomène tout à fait remarquable. Il y a là du génie. Tout concoure à leur faire pressentir quelque chose. Quelque chose qui me suit, quelque chose après moi. Quoi ? On ne veut pas savoir, cela doit rester flou. Ils emploient à entretenir une dose suffisante d'incertitude tout leur art, toute leur énergie : il s'agit de conserver du flou jusqu'au bout, de douter tant qu'on peut !

Bon, maintenant qu'on se voit presque dans le blanc des yeux nous allons pouvoir causer. Sachez-le une bonne et dernière fois pour toutes : vous êtes des dupes, tous autant que vous êtes. Vous êtes de gentils cadavres et pas prêts de ressusciter. Et non ! C'est raté mes agneaux, il n'y a rien ici que vous et moi. Ce vide qui vous attirait, ce n'est que du vide. Ce frisson qui vous animait, c'était la vie. Mais ici tout est mort car vous êtes dans le ventre du monstre marin, mon fidèle ami. Et n'espérez pas jouer les Job ou les Pinocchio, vous ne pourrez allumer aucun feu et pour cause ! Vous êtes morts, vous ne pouvez me répondre et je suis bien bête de perdre ainsi mon temps à tout vous expliquer. Bonsoir ! »


17/04/2008


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