Levez l'ancre
le 17/04/2008 - par Sandrine Decauze Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Une nouvelle hors concours par un membre de Quand Lira-t-on.
Il regardait les flots se soulever, lors de la tempête hivernale qui précédait généralement le départ des hommes pour la saison de pêche la plus dangereuse de l'année. Ce soir-là, la nuit était si noire que sans la lumière saccadée du phare, il n'aurait pas pu scruter l'horizon pour la dernière fois, se sachant encore un enfant. Le cœur soulevé, le corps glacé par la pluie qui avait débuté et les rafales de vent qui ramenaient l'humidité salée de la mer jusqu'à la falaise, Martin pensait à demain. Demain serait le jour le plus important de sa jeune vie ; demain il deviendrait un homme.
C'était l'aventure qui l'attendait sur ce bateau de pêche, et l'apprentissage d'un métier, celui qu'il avait toujours voulu exercer. Son premier voyage loin de son pays, son premier départ sans sa mère, qui pleurait depuis quelques semaines déjà. Il se souvient la venue de l'armateur chez eux : il avait contacté lui-même M. Korseck pour devenir moussaillon et apprendre le dur métier de pécheur, mais l'armateur avait consenti à le prendre, sur la réputation de son père, à condition que sa mère donnât son accord. Alors, il avait demandé au « patron » comme les pêcheurs l'appelaient, de venir chez lui et de convaincre sa mère, qui ne voulait pas en entendre parler.
Son père était mort en mer, comme beaucoup de marins. Mais son père, un des hommes les plus courageux et aimés du village, avait marqué les esprits, et tout le monde avait donc prévu que Martin serait un pêcheur comme lui. Sauf que quand le garçon eut 9 ans, et que le bateau était rentré au port sans son mari, la mère de Martin n'a plus voulu entendre parler de pêche et de mer. Le sujet était devenu si tabou que lorsqu'il eut 12 ans, l'âge d'un moussaillon, on ne lui proposât pas comme aux autres à s'embarquer. C'est pour cela qu'il était aller chercher le père Korseck. Il débuterait en hiver, et à cette époque, les chances de survie en cas de catastrophe étaient minces, surtout pour un garçon de 13 ans sans expérience.
Martin n'avait pas laissé le choix à sa mère. Il la menaça violemment avant la venue du patron et la fit céder d'un regard foudroyant au moment de la signature. Elle avait compris que son fils avait grandi, et qu'il ne lui appartenait plus. Elle l'avait perdu. L'appel de la mer, comme se lamentaient les épouses, mères et filles du village, était trop fort. Elle avait signé le contrat. Il avait souri. Elle avait pleuré, et s'était réfugiée dans sa chambre. Après le départ de l'armateur, surpris par cette scène, Martin avait commencé d'emballer ses affaires, heureux, chantant les chansons de marins qu'apprenaient dès leur plus jeune âge les garçons du village, d'une voix déjà rauque et mature.
Mais le dernier soir, le souper n'avait pas été d'une grande gaieté. Sa mère ne parlait plus qu'entre deux sanglots et murmures étouffés, et lui avait peu mal au cœur. Alors il était sorti, sous la tempête, pour voir et ressentir le danger sur la terre ferme, en sécurité, pour la dernière fois avant longtemps. Il ne reviendrait que 4 mois plus tard, transformé en homme, complètement changé. Il était un peu triste, mais il ressentait surtout de l'anxiété, et une pression inconnue. Il allait devenir pêcheur, et devoir se montrer digne de la réputation de son père. Il allait devenir un homme.
Il rentra chez lui au milieu de la nuit, trempé jusqu'aux os. Tant pis s'il serait malade, le rhume ou le mal de mer, quelle différence ! Il s'était noyé dans l'immensité de la nuit comme on se noie dans la mer, faisant semblant d'y être déjà !
Il savait que demain serait différent. Demain, comme c'était la coutume, en tant que premier mousse, il dirait au capitaine « Levez l'ancre ».
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