Elle aurait dû partir plus tôt, elle le savait. Elle avait prévu de partir plus tôt.
Maintenant, Julie doit courir pour attraper le bus de minuit trente, le dernier de la soirée. Si elle le rate, elle devra rentrer à pied.
Minuit vingt à sa montre, tandis qu'elle trottine tant bien que mal sur ses talons hauts, manquant se briser une cheville à chaque fois que son pied entre en contact avec le sol. Les trois verres qu'elle a bus n'arrangent rien ; c'est assez peu, tout bien considéré, mais c'est déjà trop dans ces conditions pour ne pas risquer de s'étaler sur le trottoir.
Elle atteint finalement l'arrêt du bus à peine cinq minutes avant l'heure fatidique, et se plie en deux pour reprendre son souffle, sous l'œil hilare d‘une petite vieille dame. Elle se laisse tomber sur le banc, se fichant totalement de devoir se relever à peine deux minutes plus tard, et s'appuie sur la paroi de verre frais, la respiration encore un peu rauque.
Le silence la frappe soudain, plus bruyant que le brouhaha habituel des rues de Paris. La vieille dame a disparu ; Julie est seule à l'arrêt. A vrai dire, elle est seule dans la rue vide, comme morte. Mais alors qu'elle se fait cette réflexion, un grondement sourd annonce l'arrive de son bus, et elle oublie l'étrangeté de la rue déserte pour s'octroyer un instant de triomphe : elle est arrivée à temps, elle ne rentrera pas en marchant.
Le bus tourne au coin de la rue, et sa vue légèrement brouillée par l'alcool et l'effort lui transmet l'image fantastique d'un monstre de légende, tout de couleurs et de lumières, qui fonce droit devant dans un bruit de tonnerre. Ce n'est plus un simple véhicule ; c'est quelque chose de vivant qui se précipite vers elle à travers les rues silencieuses, une chose qui respire et grogne, clignote et pense. Elle a faim, cette chose, elle se précipite dans la nuit, prédateur mécanique, pour avaler les imprudents qui croiseraient son chemin.
Un instant, Julie a presque peur. Puis le bus s'arrête devant elle dans un immense soupir de freins, les portes s'ouvrent, et elle oublie l'étrangeté de ce qu'elle vient de ressentir. Elle monte la marche dans un dernier effort – ses pieds lui font désormais souffrir le martyre – et part s'effondrer dans un siège sans même regarder autour d'elle. Le bus redémarre, ronronnant dans la nuit parisienne.
Les yeux fermés, avachie dans ce siège inconfortable mais ô combien accueillant pourtant, elle se laisse aller au bercement du véhicule, qui prend ses virages avec une étonnante douceur. Ce qui lui avait paru un énorme grondement quelques minutes auparavant s'est désormais réduit à une sourde vibration qui résonne dans ses os. Elle est bien, déjà à moitié endormie, rêvant du lit douillet qui l'attend dans vingt petites minutes.
Julie ouvre les yeux. Tout d'abord elle ne distingue que les contours flous de ce qui l'entoure, le temps que sa vue se réhabitue à la lumière crue qui dégouline des plafonniers. Tout semble baigné d'une clarté irréelle, et l'air semble s'être épaissi autour d'elle ; tandis qu'elle se redresse sans élégance sur son siège, c'est comme si elle se mouvait dans une atmosphère visqueuse, presque liquide.
Elle secoue la tête pour s'éclaircir les idées et observe ce qui l'entoure. Elle ne parvient pas à se défaire d'une sensation de malaise diffus, pourtant tout paraît normal. Le chauffeur écoute un match de football à la radio, et les commentateurs frisent l'apoplexie dès que leur idole s'approche à moins de vingt mètres du ballon. Un vieil homme est assis sur un siège non loin d'elle, petit, voûté, ridé. Il est si mince qu'on dirait la branche noueuse et sèche d'un arbre millénaire, prête à se briser au moindre coup de vent. Au fond, trois jeunes gens sont debout en cercle. Vêtus de blousons sombres et de jeans déchirés, les cheveux longs, ils sont concentrés sur eux-mêmes, leur discussion inaudible pour les autres, enroulés autour du noyau de leur similitude. Enfin, juste derrière le chauffeur, une dame au bronzage orange vif, au tailleur coûteux, serre contre elle son sac à main en lançant autour d'elle des regards furtifs de petite souris.
Mais tandis qu'elle se livre à cette inspection, Julie sent comme un basculement. Et la réalité lui semble soudain travestie, monstrueuse, masque de normalité qui dissimule une vérité bien plus profonde.
Les commentateurs du match ne s'enthousiasment pas ; ils glapissent leur horreur et hurlent leur douleur. Le vieil homme lui fait un clin d'œil, et son expression paraît contrefaite, comme si ses traits s'étaient mis à couler. La dame au tailleur a relevé la tête, et de sous sa frange blonde elle fixe Julie avec une malveillance jubilante. Et le langage des trois jeunes à l'arrière n'est que borborygmes démoniaques, incantations blasphèmes à quelque noire divinité.
Julie secoue la tête, ferme les yeux, les rouvre ; elle a rêvé, les gens autour d'elle sont parfaitement normaux, le bus continue son ronronnement monotone, tout va bien, c'est la fatigue, l'alcool, l'heure tardive. Tout va bien. Tout. Va. Bien.
Et pourtant…
Le bus devrait déjà être arrivé. Julie a l'impression que cela fait des heures qu'elle est assise sur ce siège inconfortable. Il aurait dû au moins y avoir un arrêt, mais non, le bus continue, roule dans une nuit qui n'est plus la nuit parisienne, mais la Nuit, tout simplement, la Nuit noire, longue et éternelle. L'analogie avec un prédateur affamé lui revient à l'esprit, mais désormais elle est dans le ventre de la Bête, et il n'y a plus d'échappatoire, elle est avalée et sera digérée, corrompue comme ceux qui l'entourent.
Julie se force à respirer. La panique diffuse qui l'envahit n'est pas dans ses habitudes. Elle imagine des choses, sûrement, et elle en rira demain, en se rappelant cette petite crise de paranoïa. Elle respire, mais cela ne change rien. De nouveau, le regard de la dame au tailleur est fixé sur elle, haineux, et le sac qu'elle tient serré sur ses genoux est en fait un animal tout de fourrure sale et de crocs venimeux. De nouveau, le visage ridé du vieil homme coule comme de la cire. De nouveau…
Elle ferme les yeux, se roule en boule sur son siège. Elle ne voit rien, il n'y a rien à voir. Elle sait qu'ils vont fondre sur elle, elle les sent approcher imperceptiblement, attirés par la vie qui coule dans ses jeunes veines. Elle garde les yeux fermés, aussi fort que possible, contre les horreurs qu'elle ne peut pas avoir vu. Elle se retire en elle-même, oublie son corps, oublie ce qui l'entoure, sombre dans le noir tandis que se resserre autour d'elle le cercle des veilleurs. Dans la Nuit…
Julie se réveille au petit jour ; quelqu'un la secoue par l'épaule.
« Mademoiselle, vous allez bien ? » demande une voix.
Elle ouvre les yeux. Elle est assise sur le banc de l'arrêt de bus, l'arrêt devant chez elle. Elle a dormi là, toute habillée, toute assise. La voix est celle d'une petite vieille dame, celle-là même qui se trouvait à l'arrêt hier. Julie ne se souvient pas comment elle est arrivée là ; un restant de rêve, de cauchemar, s'accroche encore à son esprit vaseux et ajoute à sa désorientation. Elle décide de rentrer chez elle et d'oublier tout ça.
La prochaine fois, elle mettra des tennis et rentrera à pied.
29/05/2007
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