Mlle Boulette rencontre ses collègues, dont le boudin Maki qui est fan de Pikachu et de Hello Kitty !
7h30. Je me réveille. Enfin, je sors du lit, car je ne dormais pas mais attendais le réveil. Comme une andouille, j'étais tellement contente qu'il fasse frais dehors et qu'il pleuve que j'ai laissé la fenêtre ouverte toute la nuit et je crois que j'ai pris froid.
7h40. Direction la salle de bains. J'espère vraiment que le vieux m'emmène au travail, car sinon je n'ai que 20 minutes pour prendre une douche, manger, et finir la toilette matinale (dents, visage et maquillage, pour une fois c'est les grands travaux).
7h55. Petit déjeuner. J'avale tout ce qui est sur la table, toast pour la plupart, très vite et donc cinq minutes plus tard, lorsque j'ai fini, j'ai mal au ventre.
8h00. Dents et visage. Petit secret de beauté avec mon savon made in Cadum qui donne à mes joues l'apparence (why ?) et le touché (ouf) de fesses de bébé. Coup de ricil, un peu de fond de teint, derniers préparatifs. J'appréhende beaucoup cette première journée, vu qu'on nous en a fait tout un plat. J'ai préparé mon speech, qui dure 2 minutes et donc est trop court, ai acheté 20 gâteaux (mais s'ils sont plus ?), et des bonnes chaussures sans talons qui sont agréables à porter pour la visite de tous les étages de la société, enfin j'ai cinq cartes de visite, ce qui est peu (les Japonais adorent les distribuer à tout va). Je suis censée être parée, mais qu'adviendra-t-il de moi au sein de la cage aux Japonais, plus impressionnante que celle des lions et culturellement si incompréhensible ?
8h10. Je suis prête, ce qui n'est pas le cas de mon Otoosan. A 20 me dit Okaasan, attention, c'est précis. Bon, far à paupières, et la bêtise fatale, un vernis à ongles vieux de 10 ans qui colle et sèche lentement. Petit pipi et c'est parti.
8h20. Nous prenons la voiture de l'entreprise du père, la grande classe. Lui est en costume, mais sans serviette, porte documents ou semblant de chemises qui dit ‘je vais au boulot'. Le touriste. Mon vernis s'effrite déjà de partout, j'essaie toutefois de sauver les meubles sans grand succès, le résultat est ma foi de très bon goût, si vous décernez par là toute mon ironie et ma déception.
8h45. Arrivée à la SAA (association d'aide au développement agricole africain, oui nous sommes bien au Japon), sous une pluie infernale qui en deux secondes et une rue à traverser me trempe de la tête aux pieds. Du coup ça ne fait pas très professionnel. Je vais au pipi room me sécher un peu, et pour voir (même si je sais ce qui va arriver) j'enfourne dans le sèche-mains mon parapluie à 100 yens. Mauvais idée, une branche se casse net. J'ai cinq ans ou quoi ? parfois je me demande.
8h50. Réception. Je donne mon nom à une jolie secrétaire. On va venir me chercher. Deux minutes plus tard, une chose énorme et ne ressemblant même pas de loin à une femme ou un être humain s'approche de moi. Grosse, boutonneuse, avec des lunettes datant d'une autre ère et qui je ne sais comment arrivent à recouvrir une bonne partie de ses joues, des barrettes de gamine dans les cheveux, un tablier bien moche par dessus des vêtements démodés de gitane (c'est vrai qu'ici les grosses ont du mal à s'habiller mais quand même !) voilà ma collègue Maki Seki (même son nom en dit long). Sincèrement, je me demandais pourquoi ils m'envoyaient la femme de ménage et du coup préférais ne pas la froisser, et de la laisser m'abreuver de son japonais incompréhensible, de peur de devoir nettoyer les toilettes avec elle si je faisais trop de bêtises ici, à la Amélie Nothomb. Elle marche comme un pingouin, les mains ballantes, a le regard vide et semble attardée. J'apprendrai plus tard qu'elle a 35 ans, bien entendu célibataire et vivant chez ses parents (car une fille ne quitte le domicile parental que pour se marier), aime les Pokemon et Hello Kitty. Mythique.
Puis je rencontre mon collègue Ito. Magique lui aussi : grand, maigre, les cheveux sales tombant sur ses épaules, poilu jusque sur les doigts, mal rasé, qui tremble et transpire. Quand à la tenue, c'est édifiant. Une chemise violette, un jean noir affreux dans lequel il flotte alors que je ne rentrerais pas dedans (le seul que je verrai jamais sur lui, d'ailleurs) et des Nike grises d'un autre monde avec bulles à air démesurées. Mon collègue dégueu comme j'aime à l'appeler. Visiblement il n'y a aucun dress code ici. La bonne nouvelle c'est que je n'aurai pas à mettre de collants sous 35° et 80% d'humidité. La mauvaise c'est que j'aurai mal aux yeux dès que je verrai l'un deux tellement leur style est affligeant. Il me parle de la SAA, de la Fondation (qui donne les sousous) et de leur boulot, tout ça dans un anglais médiocre, mais que je préfère au japonais rapide et sans pitié du boudin japonais (Maki).
9h00. Après avoir pointé ma petite fiche, je les regarde tous les deux se débrouiller avec mon ordinateur qui déjà ne veut pas fonctionner. Ils mettent deux heures à comprendre que c'est la souris qui ne marche pas, les nuls. Ils veulent tout de même changer le clavier trois fois, font chier le mec des ordis qui lui est pas mal, bien habillé/coiffé, et a compris d'où venait l'erreur. Du coup, ils ne veulent plus me donner la jolie souris blanche Mac qui va avec l'ordinateur, mais une antiquité noire à laquelle ils se fient plus. Savent-ils combien me dérange cette horrible imperfection chromatique ?
9h30. Ito me donne ensuite plein de docs à lire, quelques trucs à faire, et une soixantaine de lettres en français qu'ils ne comprennent pas, et que je dois non pas traduire, mais lire et en faire un compte rendu. Cela fait trois ans qu'elles traînent dans le bureau sans qu'ils aient pensé à faire appel à quelqu'un, ici ou en Afrique.
10h00. Comme Sara est passée avec sa responsable, qui est la femme d'Ito (bien mieux, je me demande ce qu'elle fait avec lui), Boudin veut me faire faire le tour du 4e étage, mais elle le fait très mal. Personne ne semble la connaître ou faire attention à elle, elle me présente en deux secondes et me marmonne à peine les noms des gens, je n'ai pas le temps de dire un minuscule ‘hajimemashite' (ravie de vous rencontrer) que déjà la visite est finie, je ne sais pas qui ni ce que j'ai vu, qui fait quoi et où.
10h30. Je commence la traduction. Dire que j'ai fait de la littérature, des versions et des thèmes, là je n'y comprends rien. Ce ne sont qu'abréviations, agriculture et termes spécifiques à l'association que je ne connais pas encore. Et en plus c'est écrit dans un anglais bourré de fautes qu'un élève de seconde repèrerait. Et j'ai déjà faim.
Moi qui m'inquiétais de ne pas avoir assez de gâteaux, et bien cette relou de Maki va les distribuer à tout le 4e étage et efface direct la perspective d'en avoir un tous les matins cette semaine. Elle m'en donne juste un ; mince je les ai payé dix euros et c'est tout ce que j'aurai? Dire que quand c'est les autres qui régalent, j'en ai toujours pour leur argent.
11h00. Mon boss arrive. Ils m'ont déjà prévenu que Miyamoto-san n'arrivait jamais avant 10h30, donc je ne me suis pas plus inquiétée que cela. Monsieur doit soit se lever tard, soit voir sa maîtresse tôt (pure supposition de ma part). Miyamoto-san lui a la classe, dommage qu'il soit plus petit que moi (environ 160 cm donc, pas plus)
12h30. Nous allons manger tous ensemble, avec Sara et sa boss, mais sans Boudin, qui n'aime pas la cantine de l'entreprise et préfère manger avec sa copine dans le petit salon qui réunit trois associations dont la mienne. Sa copine bosse dans le bureau d'à coté avec un vieux que je ne verrai jamais (il prend deux mois de vacances rien que l'été quand même), elle est plutôt jolie, stylée, et a l'air bien normale. Duo très déconcertant.
12h50. J'ai à peine fini mon assiette que l'on doit se lever de table. Pas de répit. Choix du yaourt que nous ne mangerons pas dans la cantine mais dans la salle commune de Sara.
13h10. Après la pause forcée que j'ai prise (je ne savais pas encore que je disposais d'une heure entière, et puisqu'ils retournaient direct dans leurs bureaux après le déjeuner), je reprend le boulot. Traduction de biographies pas très réjouissantes, mais au moins je m'occupe.
15h00. Mauvaise manipulation de l'ordinateur, je perds la moitié de mon travail, car je ne l'avais pas enregistré au fur et à mesure. Quelle idiote.
15h15. Je ne sais toujours pas comment faire pour trouver les accents sur cet ordinateur (japonais/anglais). La femme d'Ito, bilingue en français, vient me voir, me donne la liste des fonctions accent, et me sermonne légèrement : si je suis au Japon, c'est bien pour travailler dans une entreprise japonaise et en japonais. Cela ne l'empêchera pas de ne jamais prononcer un mot de japonais à sa stagiaire française durant les deux mois. Je dois donc me faire à l'écran japonais et Mac en plus, comme si ce n'était déjà pas compliqué, surtout que je ne supporte pas le fait de ne pouvoir ouvrir une fenêtre en entier, ou deux fenêtres Internet à la fois...Mais je suis censée faire de la traduction qui se veut professionnelle, propre, ce dont je suis incapable avec les outils informatiques mis à ma disposition (oui je suis une diva). Donc demain, j'amène mon ordinateur portable.
15h30. Miyamoto m'appelle dans son bureau d'une façon plutôt flippante, en tapant sur la vitre qui nous sépare. Il me donne sa carte de visite, que je contemple longtemps, à la japonaise, puis pose devant moi. Discussion rien que tous les deux, où j'habite, deux trois trucs. Son anglais à lui est très bon. Il est bien coiffé, rasé, habillé en costard, et même pas mal pour ses 50 ans et des poussières. Il me donne ma paye des deux semaines de juillet, ce qui règle la question de l'argent illico. Je n'aurai pas à pomper du fric inexistant sur mon compte en France et prier mes parents pour qu'ils les remplissent. 90.000 yens pour deux semaines, soit un peu plus de 600 euros, une fortune.
16h00. J'ai oublié la carte de visite de Aki dans son bureau (‘call me Aki, please' m'a-t-il dit ; ce que je ne vais évidemment pas faire et m'en tenir au solennel et respectueux Miyamoto-san). Je m'excuse donc et la prends, il rigole. Il a vraiment l'air d'un marrant, même s'il me fait peur (hiérarchie japonaise et clichés obligent). Après cela, il s'en va. Non pas de réunion me dit Maki, il rentre chez lui. Et encore, d'habitude il ne se gêne pas pour partir plus tôt. Sa feuille de pointage est un véritable gruyère et une succession de 11h et de 15h. Qu'il arrive tard, ok. Mais qu'il parte si tôt, surtout qu'il commence à peine à faire jour en Afrique, ça casse le mythe du patron qui bosse jusqu'à pas d'heure. Quel branleur.
17h00. L'heure de la fin de la journée sonne. Vais-je devoir faire des heures sup., déjà ? Ito me dit que je n'ai qu'à finir ce que je suis en train de faire, soit mon petit paragraphe, et je peux y aller.
17h09. Je pointe, et me barre. Quel pied, à cette heure !
18h00. Je rentre à la maison, par ma petite porte à moi. Tadaima, je suis rentrée. Je papote avec ma okaasan, et m'excuse de ne pas avoir été de bonne compagnie ce week-end. Soit elle n'a pas remarqué, soit elle pense que le ‘home sick', le mal du pays est tout à fait courant. Elle ne m'en veut pas, cool. J'ai décidé de faire des efforts et de passer un peu de temps avec elle. Un peu.
18h20. Je vais dans ma chambre rester tranquille avant le repas. C'est fatiguant un premier jour.
19h00. Pour le dîner, il y a le deuxième fils et sa femme qui viennent, ils sont là quand je sors de ma chambre, personne n'est venu me chercher, ou ne m'a dit quoi que ce soit. Nous mangeons, non sans que les femmes aient mis la table devant les hommes les yeux rivés sur la télé el le cul collé à leur chaise. Je trouve ça humiliant, et pourtant je ne suis pas féministe. Je suis sûre que le pire des machos italiens serait choqué. (D'ailleurs il n'y a pas de machos ici, car pour avoir des machos, il faut des femmes libérées). La femme du second fils (je ne connais pas leur nom) est rouge et très timide, je me demande si c'est à cause de moi, c'est bizarre.
19h20. J'ai fini d'avaler mon petit repas, car je veux absolument perdre les deux kilos pris à Hirakata. Donc je les regarde manger, alors que j'ai encore un peu faim. L'horreur, surtout qu'il n'y a que des choses délicieuses sur la table. Je tiens bon.
19h35. Ma okaasan m'apporte ma petite jelly (elle ne s'est pas rendue compte que je n'aimais pas ça, c'est sucré et gélatineux, comme son nom l'indique). Je meurs d'envie d'avoir des yaourts aux fruits, des mousses au chocolat...
20h30. Bonsoir tout le monde. J'ai assez fait le pitre à vous regarde engouffrer tant de nourriture et être plus minces que moi. Je vais me coucher. Bon bien sûr oui, je regarde Naruto avant, puis lis un petit chapitre de mon roman japonais. Et je dors paisiblement.
Grosse Bourde : mes ongles sont défigurés jusqu'à ce que je trouve un dissolvant (mon problème ne sera résolu que deux jours après, la catastrophe si je travaillais dans une boite de luxe).
Petite boulette : 3, si vous comptez le parapluie, et l'erreur sur l'ordinateur que j'ai répétée à 16h55. Le truc horrible. Pourquoi ça m'arrive ?
Première journée de boulot : deux collègues qui m'ont fait forte impression et un patron qui est feignant. Ils sont fous ces japonais.
Maladie : je suis un peu faible, mal de gorge et à la tête mais c'est sûrement du au fait que je suis hypocondriaque.
08/10/2006
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