Samedi 15, Dimanche 16 et Lundi 17 juillet : premier week-end à Tokyo
Ce week-end fut long et horrible. Non seulement mon chéri me manquait, mais aussi ma famille d'Hirakata, et je me retrouvais plongée dans une grande ville inconnue, Tokyo, 6 millions d'habitants, des kanji partout, et moi seule, avec une petite grand mère que je ne connaissais pas non plus. Le gros coup de blues, accentué par la frénétique et insatiable envie de regarder Naruto encore et encore, et de dormir. Bref à part pour aller deux fois au musée, le matin à la salle de bains ou pour manger, je ne suis pas sortie de ma chambre des trois jours.
Ma okaasan: Okaasan signifie mère en japonais, et là-bas, les mères d'accueil insistent pour qu'on les appelle ainsi. Avec Yoko, pas de problème, mais là, Mme Takeuchi veut que je l'appelle Okaasan, ce que je n'aimais pas trop faire, même en japonais. Le côté pratique est que c'est bien plus simple et rapide que de dire ‘la mère de ma famille d'accueil'. 62 ans, 150 cm, des sourcils épaissement dessinés au crayon noir, assez énergique pour courir dans Tokyo lorsque nous sortons mais trop feignante pour monter les escaliers du métro (elle adore les ascenseurs), elle est incernable. Gentille, mais parfois rude, quand elle vous attrape le bras subitement au lieu de vous dire ‘non, pas par là'. Elle est une folle des jellys (gelée aux fruits) et des Tupperware (elle aime sauver une patate et deux haricots verts chaque soir, sa BA en quelque sorte), très gourmande mais que pour les choses d'un goût douteux, et surtout elle est très curieuse. Au début c'est une maladie plutôt amusante et surmontable. Mais après avoir été questionnée matin, midi et soir sur les tenues de Condoleezza Rice, le niveau et la pratique de tous les sports possibles en France, les frasques de Lady Di (qui soit dit en passant n'est pas très aimée des Japonais, car elle a osé divorcer d'un prince, avoir des amants et être non soumise) les rivières et religions en Europe et autres conneries dont je me fous éperdument, je peux dire que cette manie devient vite insupportable.
Et en plus de cela elle est têtue: elle sait qu'elle ne prononcera bien ni ne retiendra le prénom de mon amoureux, mais s'évertue chaque jour à le faire, très mal, comme pour se convaincre qu'Alzheimer ne l'avait pas encore atteinte. Elle ne cesse de me parler de Nam Phoung, qui va passer deux mois dès octobre (c'est dans deux mois et demi!) chez une de ses copines en maison d'accueil (d'ailleurs elle ne sait pas plus prononcer Nam Phoung que Guillaume). Bref elle est parfois très horripilante, et je sais que si je bouleverse ses petite habitudes, je cours un grave danger (mais ça c'est les Japonais en général).
Mais surtout, la manie que je supporte le moins chez elle, c'est qu'elle aspire le yaourt. Les Japonais aspirent les pâtes (Ramen et autres) pour plusieurs raisons: pratique, mais aussi pour dire que c'est bon, pour éviter de souffler dessus alors qu'elles sont trop chaudes. Ça je peux comprendre, c'est culturel, bien que nous cela paraisse très mal élevé, et chez moi à la limite du supportable. Mais okaasan, tous les matins prend un yaourt avec coulis de fruits, et l'aspire parce qu'elle ne veut pas faire l'effort d'enfourner la cuillère qui est à 2 millimètres de sa bouche. Le bruit de cette succion et le spectacle de l'aspiration sont une torture perpétuelle qui se répète chaque matin. Je suis tel Prométhée, dont le foie est dévoré chaque jour. Moi c'est mon âme, et ma patience qu'elle aspire avec son yaourt.
Sinon elle a quelques bons côtés, comme vous vous en doutez, donc à quoi bon les raconter?
Mon otoosan: le père de famille est un vieil homme qui je pense n'est pas allé beaucoup chez le dentiste enfant, et ne doit pas trop se laver les dents. Il a des lunettes double foyer qui lui donnent un air soit pervers soit débile, et parfois les deux. Il ne sort jamais avec sa femme, s'en fout carrément et ne fais aucune tâche ménagère chez lui. Le matin, il est en pantalon de jardin (un bleu de travail dégoûtant) et un tee shirt d'un blanc qui se rapproche du beige voire du marron à certains endroits, rempli de taches de toutes sortes (dont de transpiration). Tous les matins il met cette tenue affreuse au saut du lit, et ne la troque pour ses vêtements du jour qu'une fois remonté à l'étage, et non pas dans la salle de bains, ce qui n'est pas très hygiénique si vous voulez mon avis.
Il est aussi très pervers, mate ma poitrine en mangeant comme si je ne le voyais pas, ce qui m'a valu de ne pas fermer l'oeil du week-end tellement j'avais peur qu'il débarque dans mon lit la nuit. C'est un monstre de machisme: non seulement il ne fait presque aucune activité avec sa femme, ne l'aide pas, mais il ne sait rien faire et tient à ce qu'elle le serve véritablement. Pour manger, il ordonne les plats au fur et à mesure et elle se lève pour aller les chercher (tout d'un coup ce n'est pas assez contraignant). La seule chose qu'il sait faire et fait, c'est à table, de gratter une espèce de pomme de terre sur une râpe et d'en faire une sauce étrange. Nous le voyons peu, car il travaille beaucoup, joue souvent au golf, et fait sa vie loin de la maison.
Bon il a été bien urbain de nous accompagner au musée en voiture, et le matin, j'irai avec lui en entreprise en voiture. Ça c'est cool, je ne me taperai pas les trains à bestiaux ni le coût du transport.
Isashi: le dernier garçon de la famille encore à la maison. Bébé Isashi a 29 ans, il ne sait pas faire la cuisine, pas même sa petite préparation de nato pour enfants (l'horreur absolue à ne pas manger), ce qui fait que tous les matins il fait lever sa mère à 6h30 pour le lui préparer. Elle fait d'ailleurs aussi son sac. Il est étudiant en médecine, ou médecin je ne sais trop, et donc très occupé, et nous n'avons pas du tout les mêmes horaires. En deux mois, je l'aurais peut être vu 5 fois en passant. Il a l'air cool, mais n'est pas bavard, et mange des trucs tellement infâmes que je ne redoute les fois où je mangerai avec lui.
La maison: c'est une maison où le kitsch règne en maître depuis trop longtemps. Tout ici est vieux. Rien n'a bougé depuis dix ans. Les Japonais n'aiment pas changer, et à moins que les choses se cassent, tout reste à sa place. Les tapis, les tables, les rideaux, tout est de mauvais goût et d'un âge révolu. Comme chez les grands parents. La salle de bain aurait du être changée depuis des lustres, au lieu de cela ils n'utilisent plus la baignoire. La cuisine est un amas de tiroirs mal huilés et des vitres remplaçant les portes des placards. De plus, la machine à laver est une pièce de collection formidable: elle ne lave rien (moi qui me fait toujours des taches je devais rentrer deux mois plus tard avec une collection de tee shirts à sauver je ne sais comment); il faut ouvrir et fermer un robinet pour que l'eau soit dans la machine, puis transvaser le linge ‘lavé' dans l'essoreuse, puisque la multi fonction n'existait pas encore au XVIIIème siècle. Jamais vu ça. Quant au frigo, c'est une incompréhension: s'il est d'allure neuf, ou du moins a l'apparence de la technologie, il est trop froid de 5°. On (je ne m'implique en rien dans ce on) y conserve du chocolat, des aliments inconnus voire alien, et même des surgelés. La partie congélateur reçoit des aliments qui n'ont pas leur place, tels les fruits et légumes frais, pains et brioches. Tout est mélangé n'importe où. La foire. Ma okaasan achète des aliments et les jette au hasard, là où ça rentre. Elle ne lit pas les étiquettes de produits, ce qui fait qu'un fromage de chèvre a passé une journée au chaud, puis elle l'a remis au frais sur mes conseils pense-t-elle, alors que je lui ai dit de le jeter. Parfois je me demande comment je mange ce qui en sort, de ce frigo.
L'affaire des truffes au chocolat: J'avais acheté des truffes pour Isashi, mais elles avaient complètement fondu, après avoir passé une semaine dans mes bagages. Avant de les jeter à la poubelle, j'eus le malheur de raconter l'histoire à Okaasan. Du coup elle a voulu goûter le liquide malgré mes supplications comme quoi elle risquait une merveilleuse colique, mais elle a pris une cuillère et ne m'a pas écoutée. Je lui dis de jeter tout ça, ce qu'elle fit mine de faire. Je trouvai les truffes deux jours après dans le frigo, dans un Tupperware, dures et compacts: elle n'avait pas voulu les jeter. J'enfonçai les truffes au fond de la poubelle, le recouvrai bien, lavai puis rangeai le Tupperware. Sincèrement vouloir manger ça était malsain, et pourtant j'aime bien plus le chocolat qu'elle.
Mes deux sorties: ce week-end là, nous sommes allées ensemble avec ma okaasan dans deux musées, l'exposition Jakushuu au National Museum of Tokyo, puis le Musée Edo. Le premier musée fut très sympa, mais rien n'était en anglais, ce qui était décourageant, et honteux. Ma okaasan, qui voulait bien faire, acheta un guide audio, mais il n'était disponible qu'en japonais, et m'abandonna donc à la simple contemplation d'oeuvres japonaises, des animaux et des scènes de vie quotidienne ma foi fort intéressantes, mais qui valaient une petite explication au lieu d'un titre minuscule et souvent incompréhensible (mon anglais est bon, mais sincèrement je ne connais pas tous les noms d'oiseaux). Enfin, je n'avais pas assez d'argent pour acheter une malheureuse carte postale ou un souvenir dans la boutique adorable et pleine de choses merveilleuses.
Après ce musée (samedi 15), nous nous sommes promenées à travers les jardins puis la rue piétonne et chic de Ginza, très vite, pas assez pour ne pas voir les SDF (peu nombreux comparés à Paris). Pourtant, impossible de trouver une banque qui puisse accepter ma carte visa; et un sac qui puisse remplacer celui que j'avais emmené avec moi et qui s'était décousu de partout.
Le deuxième musée fut bien mieux. Le musée Edo (ancien nom de Tokyo) montre la ville depuis ses débuts à aujourd'hui. En gros, la jeune guide gratuite et très sympa qui nous fait la visite nous apprend qu'à Tokyo rien n'est ancien ou presque: après le terrible tremblement de terre, puis l'incendie et enfin les bombardements américains, tout a été détruit trois fois au minimum. Le musée est vraiment intéressant, et en plus je ne paie pas les visites, je suis invitée à chaque fois par ma okaasan. Juste après le musée, elle veut rentrer direct, alors que j'ai faim et qu'un café qui fait des gaufres apparaît comme par magie à la sortie du bâtiment, tout comme un billet de 1000 yens (7 euros) dans ma poche. Nous nous asseyons et prenons thé et glace au thé pour elle, chocolat chaud et gaufre chocolat chantilly pour moi. C'est moi qui régale mais les pièces de monnaie que l'on me rend ne réchaufferont pas mon porte monnaie qui crie famine et misère. Pourtant, je suis contente, j'ai mangé un bon dessert et bu un chocolat chaud.
La voiture: Okaasan conduit, ce qui n'est pas pour les coeurs fragiles et les âmes sensibles. Même si elle ne conduit pas très vite (et là j'ai envie de dire encore heureux), elle est comme tous les Japonais, un mauvais conducteur, celui que les Français maudissent sur le chemin en se disant qu'ils vont encore arriver en retard. Elle a une voiture énorme, comme tout le monde ici, alors que les rues, surtout celles de Tokyo, sont très étroites, et qu'elle n'a plus d'enfant en bas âge. De plus, les voitures ici sont automatiques, et font un tic tac d'une intensité affolante et énervante lorsqu'ils poussent la marche arrière, qu'ils affectionnent tout particulièrement (ou peut-être est-ce la règle ici de ne se garer qu'en marche arrière). Enfin, elle ne dit pas voiture (kuruma) mais automobile (jidousha), ce que j'ai mis deux jours à comprendre vu le caractère basique de mon japonais.
J'ai peur car les Japonais roulent à gauche, les volants sont donc à droite, ils n'ont pas peur de rouler à fond sur les zébras, surtout pour tourner aux intersections, leurs feux sont en face de la rue, non pas sur le côté, ce qui incite les gens à les griller, ils contrôlent peu leurs rétros, et encore moins l'angle mort.
De tout façon ils font tout à l'envers, ou différemment. Ils pensent que se moucher est malpoli alors ils reniflent comme des porcs (un exemple pris au hasard dans une longue liste).
Grosse bourde: 0 je crois, je ne me souviens pas bien.
Petite boulette: je me suis tachée lors de ma deuxième sortie, au café.
Mauvais esprit: totalement, une vraie boudeuse et capricieuse.
Tokyo: première vision pas terrible, c'est sale, encombré de fils électriques, parfois les bâtiments ressemblent ou sont des bidonvilles. Rien n'est homogène, et le climat aidant, c'était triste mais pas romantique comme à Paris les jours de pluie (et il n'y a pas de bancs pour que les amoureux se bécotent).
Episodes de Naruto : une cinquantaine, un vrai record en 3 jours. A raison de 20 minutes l'épisode, j'ai passé 1000 minutes soit plus de 16 heures à regarder un manga.
01/10/2006
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