Mlle Boulette fête son anniversaire, 22 ans, et toutes ses dents.
08h30. Je reste un peu dans mon lit, vu que je n'arrive pas dormir ; je n'ai pas trop envie de me lever, j'ai peur de passer une journée affreuse, rien n'est organisé, et si personne ne me souhaitait mon anniversaire ? Je suis loin de tout ici, j'ai déjà fait le deuil de voir mon chéri ce jour-là (depuis 5 ans nous n'avons jamais fêté mon anniversaire ensemble), mais normalement j'ai ma famille à mes cotés. Je suis triste. Un peu.
09h05. Internet. Au cas où, je regarde mes mails. Effectivement ma petite mère, qui d'habitude est plutôt indigne m'a écrit. Avec de l'avance pour que je le voie en me réveillant. La première chose que je vois de la journée, ça me fait plaisir, petit moment de nostalgie.
09h10. Sur ce, je me décide, me lève et vais manger. Okaasan ne me souhaite pas mon anniversaire, pourtant elle le sait que c'est aujourd'hui, elle l'a noté sur le calendrier à la bonne date. Quand le père descend, elle lui dit que c'est mon anniv, aucune réaction, il remonte dans sa chambre sans dire un mot gentil. Les Japonais ne disent peut-être pas bon anniversaire, c'est bizarre. Après la douche, je regarde Naruto dans ma chambre. Plus le temps passe et moins je fais d'efforts. Mais bon, je travaille mon japonais au moins (oui, à défaut de le faire vraiment, je me suis trouvé cette excuse).
11h00. Il faut que j'aille à la boutique de 100 yens. Okaasan m'amène. Quel paradis, un 100 yens à coté de chez moi, et même un 99 yens. Je ne prends que la moitié des emplettes prévues, tant je deviens économe, pas sur les sous, je suis pas indigente à ce point, non économe sur le poids et la place, car je ne peux pas ramener la cave d'Ali Baba en France avec moi.
12h00. Je mange ma quiche lorraine, que j'ai dû préparer moi-même au lieu de manger mon petit déjeuner. Okaasan n'attends pas, surtout lorsqu'il s'agit de faire la cuisine, et je devais donc lui dire comment faire et l'empêcher de mettre des épinards et je ne sais quoi d'autre dans cette malheureuse quiche. Pas mauvaise, mais ici les ingrédients sont tellement différents qu'on ne peut dire que c'était une véritable quiche.
12h15. Petite sieste. Cette première semaine m'a fatiguée, même si ce n'était pas la mer à boire. J'ai fait beaucoup de traduction, mais les horaires étaient tellement cool que ça pouvait aller. Je n'ai pas encore atteint la routine métro/boulot/dodo mais je pense que ça viendra, ce qui n'est pas une mauvaise chose ; elle m'évitera de m'ennuyer ferme trop souvent ou de compter les semaines comme s'il s'agissait de jours.
12h30. Le réveil sonne alors qu'il n'est prévu que pour dans une demi-heure. Rebelote cinq minutes plus tard, puis dix minutes plus tard, ainsi de suite jusqu'à ce que je craque à 50 et finisse mon semblant de sieste sans assistance réveil.
13h10. Je me réveille un peu surprise par le temps. Préparation rapide avant de m'en aller rejoindre les autres. Je quitte ma famille sans pouvoir leur dire quand je serai de retour.
13h40. Après le changement de train, mes yeux quittent le tableau des stations de la ligne, que je fixais afin de ne pas m'embêter. Tiens, une tête connue. J'appelle Charlotte ; elle se retourne, prise de panique. Cela fait un mois qu'elle n'entend que des « Charurotto » alors son prénom bien prononcé sortant de nulle part dans un métro, ça fiche la trouille. On papote.
14h15. On est sur le lieu de rendez-vous, près d'une locomotive ancienne qui trône en pleine rue. Dix personnes, pas mal. On me souhaite enfin mon anniversaire, je suis contente. Bien sûr dans le lot, le tiers savait et a eu le réflexe (des filles surtout), le deuxième tiers a su mais ne s'en souvenait pas et quand au troisième tiers il n'était pas du tout au courant.
Nous allons au jardin impérial. En fait, le Palais Impérial est en vrai secret au Japon : protégé par une enceinte immense style château fort, des douves et des jardins, des portes surveillées par des gardes royaux, on peut en faire le tour, mais ne rien voir à l'intérieur. Pas de tours immenses à proximité, à part une seule, et si un employé ose contempler trop longtemps (donc les touristes, parce que les Japonais sont soumis) on vous demande fermement de regagner la sortie du bâtiment.
Nous faisons le tour du Palais, prenons notre temps.
17h00. Tout le monde a faim. Nous nous dirigeons vers la gare de Tokyo, et croisons une boulangerie française, une vraie cette fois, avec tout écrit en français. Beaucoup ne veulent pas y manger un petit truc car c'est très cher. Moi, c'est mon anniversaire, et je compte m'empiffrer. Je peux bien débourser un peu pour un pain aux raisins et un opéra. En plus, prononcer ma commande en français et être comprise, c'est génial, ça donne un petit goût de France pas désagréable. C'est un délice, je mange tout d'un coup, vite. Je m'en repentirai demain si je me trouve grosse dans la glace, mais tant pis, ça vaut le coup.
18h00. Nous continuons notre périple dans Tokyo, direction les rues commerçantes. Entre temps, cinq autres étudiants nous ont rejoint, coup de bol qui par chance se reproduira plusieurs fois. Rencontrer ses potes dans Tokyo, ou dans le même train, c'est magique. Nous marchons, discutons, regardons une moitié de feu d'artifice trop loin pour en profiter. Mes pieds sont ruinés.
18h45. Nous passons à côté d'une boutique de costumes, que les Japonais louent souvent, presque toutes les semaines pour certains, quand ils ne les achètent pas, ce qui est plus courant, une véritable épidémie chez eux. On essaie de prendre des photos, se fait rembarrer. Pas sympa, c'était l'occasion de fantasmer sur les costumes de soubrette sexy ou de bimbo en robe rouge.
Puis c'est là que le groupe se coupe en deux, les rues grouillant de monde, et que nous perdons la trace de 6 d'entre nous, dont de Jean-Baptiste qui devait fêter son anniv avec moi. Bon, nous partons maintenant à la recherche d'un restaurant « quali » c'est-à-dire de qualité. (La nouvelle expression à la mode de l'école, il y en a des tas, que je ne connais pas)
19h15. Nous avons trouvé notre bonheur, enfin je n'ai pas très faim de toute façon, après ce que j'ai mangé il y a peu. Et oui, c'est un bon restaurant, cher et tout en japonais, donc nous commandons ce que nous savons dire et connaissons (la lutte linguistique avec les serveurs n'ayant rien donné) : 4 prennent des sashimis, 3 des yakitori (brochettes) et du riz et moi je partage une brochette avec Charlotte « menu enfant ». Elles ne sont pas mauvaises, mais Miyamoto-san m'avait invité à une welcome party dans le meilleur resto de yakitori de la ville, donc je ne savoure pas vraiment mon menu minuscule.
Quelqu'un demande qui pue des pieds, je réponds sans honte mais bêtement qu'avec ces chaussures, et cette longue marche, je sens un peu. Mon espoir de voir ma réplique suivie par des « moi aussi » masculins s'évanouit avec les rires des filles. Pourquoi j'ai dit ça ? Même si c'est vrai (un peu), pourquoi dois-je toujours donner les fers pour me faire battre ?
19h30. Après des négociations avec le serveur qui bredouille deux mots d'anglais, nous commandons du vin blanc. Là-bas c'est une mission périlleuse, les restos tout en japonais, car ils vous amènent des demi bouteilles au prix d'une normale sans vous le mentionner, les taxes ne sont pas incluses dans les prix, et il existe dans certains restaurant des droits d'admission que vous payez à la fin, sans trop savoir pourquoi. Le vin blanc est pas mal, donc on commande une deuxième bouteille peu après, et je commence enfin à avoir faim donc aussi une autre brochette, puis c'est tout, histoire de ne pas aggraver mon cas après les délices caloriques de cet après-midi.
20h00. On discute beaucoup, on parle du poids des japonaises, si tant est qu'elles pèsent véritablement quelque chose sur leur balance culinaire tellement elles sont maigres. Je dis qu'en France j'étais fière de faire du 36, mais qu'ici j'ai l'air d'une grosse vache. Réponse immédiate d'une : « quoi, tu fais du 36 ? » La honte. Je souligne gentiment, essayant désespérément de rattraper le fou rire de la plupart, que je fais du 36 depuis mes 14 ans. « Moi aussi je faisais du 36 à 14 ans ». Bon, je laisse couler, car je sais que ce n'est pas voulu. Mais je ne sais comment le prendre : dois-je rester fière de faire du 36, ou bien dois-je être en colère de ne pas ressembler à quelqu'un qui fait du 36 ? J'avale mon fond de verre de vin.
22h20. Je décide de rentrer, car ma famille doit s'inquiéter, et peut-être avait-elle prévu quelque chose pour mon anniversaire, ce dont je me persuade. Maintenant avec le recul je sais combien c'est ridicule vu l'enthousiasme de ce matin au petit-déjeuner.
22h45. A la station de métro avant de rentrer, j'appelle mon bien-aimé. J'ai peur qu'il ne me souhaite rien du tout, qu'il ait oublié. Mercredi lorsque je l'avais appelé, j'avais « négligeament » laissé entendre que je l'appellerais le samedi 22, et il n'avait eu aucune réaction. Mais non, « Bon anniversaire » et tout plein de mots d'amour. Puis je téléphone à mes parents, qui relaieront à ma sœur jumelle (je n'ai que trois numéros sur moi, mon portable est en rade de batterie et pas moyen de le recharger ici et donc d'avoir son numéro). Des paroles réconfortantes et chaleureuses un jour de déprime, chaque année.
23h00. Je suis rentrée, mais tout le monde est au lit. J'entre par ma porte, vais dans le salon et découvre un petit cadeau laissé à mon intention. Un joli collier blanc, de la camelote mais c'est le geste qui compte, et de toute façon, je ne porte que ça. J'écris une petite note pour m'excuser de mon absence, qu'ils liront le lendemain et je vais me coucher. Je suis fatiguée, après avoir marché toute la journée.
Age : 22 ans, pas si vieux, mais je n'aime voir mon âge changer, je ne m'y fais jamais.
Grosse bourde : rien, heureusement car je l'aurai très mal vécu ce jour-là.
Petite boulette : remarque débile parfaite pour passer pour une grosse conne ! Et j'ai aussi osé dire aussi que je venais de la campagne, chez les paysans. (J'essayais d'être drôle, mais ça n'a pas eu cet effet).
Remarque désobligeante sur mon poids : deux d'affilée, je ne m'en remettrai pas et décide de prendre des bonnes résolutions qui tiendront deux jours.
Dessert calorique : 1, car je ne compte pas le pain aux raisins (il y a des raisins !) et encore, j'ai évité la grosse crêpe avec glace et chantilly qui me fait tant envie depuis mon arrivée.
Famille : ils en avaient rien à carrer en fait que je sois là ou pas. Je me suis presque fait engueuler d'être rentrée si tôt. La prochaine fois, me dit Okaasan, prends le dernier métro. C'est ce que faisaient les autres ESSECs.
15/10/2006
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