Une fois le goûter expédié, se sentant prêts à affronter de nouveau l'attente dans le salon de miss Devine (Grégoire avait bourré les poches de sa cape de bouts de tarte aux pommes, juste au cas où), nos héros se rendirent de nouveau à la demeure ostentatoire surplombant la Cooline. Ils avaient réussi, tant bien que mal, à se débarrasser de Kwakh qui semblait vouloir à toute force les accompagner. En fait, ils lui avaient faussé compagnie en douce pendant qu'il avalait sa part de tarte, faisant mine de se rendre aux toilettes l'un après l'autre et se retrouvant derrière la petite boutique où ils avaient goûté.
- Quel boulet, ce type, remarqua Grégoire avec un aplomb admirable.
Lyze ne releva pas, et sonna à la porte de miss Devine. Une fois de plus, ils furent laissés dans le salon pendant une paire d'heures, mais les provisions de Grégoire leur firent passer le temps. Et puis Lyze avait des instructions pour son comparse.
Au début, celui-ci refusa tout net.
- Ce n'est pas l'attitude d'un gentilhomme, Lyze, je peux pas me conduire comme ça avec une dame !
- Je le ferais bien moi-même, mais tu avoueras que ça aurait quand même moins d'impact.
- C'est vrai que tu n'es pas très grande...
- Oui, je sais, je suis même petite, pas la peine d'en rajouter. Mais toi tu es un grand chevalier fort et musclé, et puis tu vas être un gentilhomme avec moi, et faire ce que je te demande ? Après tout, moi aussi je suis une damoiselle, et je vais être vachement en détresse si tu m'aides pas.
- Là, tu triches. C'est déloyal.
- C'est un peu le but... Allez...
- Pfff... C'est bien parce que c'est toi. Mais je tiens à dire haut et fort que je n'aime pas ça. Et que jamais aucun de mes professeurs n'aurait cautionné cela.
- Nous avons bien enregistré votre protestation, chevalier Grégoire, dit Lyze solennellement. Et maintenant, au boulot ! ajouta t-elle alors que le majordome entrait à nouveau dans la pièce.
20 minutes plus tard, nous retrouvons nos deux héros, bien déterminés à avoir plus de détails, plantés dans le salon privé de Miss Devine. Laquelle, assise dans un fauteuil à haut dossier, n'en menait visiblement pas large. Forcément. Elle avait devant elle un Grégoire aux sourcils froncés, toujours en armure, appuyé sur les deux accoudoirs, un rictus menaçant sur le visage. Après que Lyze eut poliment, pendant les 15 premières minutes, tenté d'obtenir les renseignements désirés, il avait pris le relais, et grondé à l'oreille de la dame, d'une voix de basse tout à fait effrayante :
- Je suis sûr qu'avec un peu d'efforts vous pouvez nous le trouver, le lien entre ces trois là... Vous ne voudriez tout de même pas que je vous en veuille... à mort, n'est-ce pas...
La dame se mit à bredouiller quelque chose de pas très clair. Grégoire jeta un coup d'œil un peu paniqué à Lyze, et celle-ci décida d'intervenir avant que son bisounours préféré ne craque et ne s'excuse, ruinant tout l'impact de ce qu'ils avaient obtenu.
- Voyons, Grégoire, je suis sûre que miss Devine a très bien compris où était son intérêt. Peut-être pourrais-tu nous attendre dehors ? Il est gentil, ajouta-t-elle à l'adresse de la femme terrifiée avec un bon sourire, mais parfois un peu impulsif, vous comprenez.
- Non, non, c'est bon, je... je vais juste t'attendre là, dans le coin, dit le chevalier en tentant de garder un ton menaçant.
Lyze hocha la tête. Puis elle s'assit nonchalamment sur le bord d'une table basse et commença à se curer les ongles avec sa dague. Maintenant que son interlocutrice était dans le bon état d'esprit, ce truc vieux comme le monde devrait lui rendre la mémoire avec une grande efficacité.
- Bien, reprenons. Vous vous souvenez de mademoiselle Régalia, monsieur Ponge et monsieur Emile ?
- Oui, je m'en souviens, répondit miss Devine, plus assurée maintenant qu'on était repassé à une conversation civilisée, ou à peu près.
- Parlez-moi un peu d'eux.
Miss Devine soupira, et raconta. Emile était, étudiant, le genre populaire, avec une forte propension à la fête, et se promenait souvent dans les couloirs avec une jeune fille gloussante, différente à chaque fois, portant la cape qui était l'uniforme de son école en travers de sa poitrine plutôt que sur les épaules. Où qu'il aille, on ne pouvait le croiser sans qu'il soit accompagné de son binôme infernal, Ponge, abdos bière en avant, cape en bandoulière, verre à la main. Ces deux-là faisaient les 400 coups dans l'école, et leur fréquentation était devenu le passage obligé pour tout étudiant souhaitant être reconnu. La troisième victime, Régalia, était issue d'une famille noble avec laquelle elle avait le plus grand mal à s'entendre. Reniant violemment ses origines, en rébellion perpétuelle devant tout ce qui pouvait représenter une quelconque autorité, l'école avait été sa dernière chance d'acquérir un diplôme, et étrangement, elle s'était intégré à la vie étudiante pour la première fois sans problèmes. Assez discrète, elle était fan de sports extrêmes, et il était rare de la croiser dans les couloirs sans un engin bizarre à la main.
Bref, les 3 victimes étaient à la fois proches et complètement différentes. A première vue, en dehors de Emile et Ponge, rien ne les reliait entre elles. Lyze lança un coup d'œil interrogateur à Grégoire, pas plus avancé qu'elle. Il intervint.
- Je ne comprends pas, quel point commun pouvaient avoir ces trois personnes ?! Les deux premiers je vois bien, mais l'autre... En fait il nous faudrait encore une autre victime pour y voir plus clair, dit-il d'une voix rêveuse.
- Grégoire !! T'as pas honte ?!
- Bah...
- Il y a quelque chose que j‘ai oublié de vous dire.
Grégoire et Lyze se retournèrent vers Miss Devine.
- Les trois avaient postulé pour une assoce qui permettait de faire une sorte de séminaire humanitaire je ne plus où. Pour des raisons diverses, ils avaient tous besoin des points bonus que pouvait leur amener ce projet. Je n'ai pas plus de détails là-dessus, ajouta -t-elle rapidement pour désamorcer d'autres questions. Le plus simple est sans doute de vous rendre directement à l'école pour en savoir plus.
Lyze retourna un instant la suggestion dans sa tête. Cela présentait un certain intérêt. Elle était de plus en plus persuadée que la clef des meurtres se trouvait dans le passé des victimes. De toute façon, ils n'avaient pas d'autre piste. Elle poussa un long soupir ; elle savait où se trouvait l'ESFGE, et ce n'était pas la porte à côté. Il y en avait bien pour deux jours de voyage.
- Merci, miss Devine, dit-elle à leur hôtesse plus ou moins volontaire. Toutes nos excuses pour le dérangement. Les informations que vous nous avez communiquées aideront peut-être à sauver les vies de vos anciens camarades de promotion.
Elle vit l'idée faire lentement son chemin dans le cerveau de miss Devine, et visiblement cela lui plaisait. Grégoire quant à lui la regardait d'un drôle d'air. Elle l'entraîna dehors à sa suite, mais il ne se départit pas de son expression un peu ahurie. Finalement, Lyze craqua :
- Quoi, j'ai un gros bouton sur le nez ?
- Pou... pourquoi tu me demandes ça ?
- Tu me regardes bizarrement depuis tout à l'heure. Alors, quoi, j'ai une pustule ou pas ?
- Non, non, c'est juste que je trouvais que tu avais été très sympa avec cette dame, sur la fin.
- Et alors ? aboya la petite espionne.
- Non, rien, juste...
Elle lui lança un long regard, qui le dissuada d'aller plus loin. Puis elle se tourna et prit de l'avance, marchant à grands pas rageurs. Mais derrière elle, Grégoire ne put s'empêcher de sourire. Elle jouait à la dure, mais il l'avait bien grillée sur ce coup-là.
Motivés par cette nouvelle information, ils décidèrent de profiter des quelques heures de jour qu'il restait pour parcourir le maximum de kilomètres. A la nuit tombante, ils firent halte à l'orée d'un bois, posèrent sac à terre, et après s'être occupé de leurs montures, ils s'assirent autour d'un bon feu, préparant leur prochaine étape tandis que le ragoût mijotait.
- Nous devrions arriver après-demain, ou demain soir si nous forçons l'allure. Je propose que nous allions voir directement le responsable de l'établissement, il nous redirigera vers la personne adéquate. Je te laisserais lui parler, il aura probablement moins de scrupules à nous aider si c'est un chevalier en armure qui le lui demande.
- D'accord. En gros, ce que nous cherchons, c'est une association qui aurait, il y a presque 20 ans, proposé à des étudiants un séminaire à l'autre bout du monde. Et le seul autre indice que nous avons, c'est le nom des trois victimes, qui auraient participé à cette expédition. C'est maigre. En plus, si ça se trouve, le directeur aura changé.
- C'est possible, mais réfléchis trente secondes : si Emile et Ponge étaient vraiment aussi populaires que miss Devine nous l'a laissé entendre, il y aura forcément une trace de leur passage dans cette école. A nous de la découvrir. Et là, ce sont les étudiants qui nous fileront un coup de main.
- Ok. On peut faire encore plus efficace : on se renseigne directement auprès des étudiants ou de la responsable des archives du journal de l'école en arrivant, pour retrouver au moins le nom de l'association. Une fois qu'on a ça, on se sépare, et pendant que je traite avec le directeur pour avoir les noms des adhérents et leurs contacts, toi tu ...te renseignes discrètement sur ce fameux séminaire.
- Pas bête.
- Ouais, je m'améliore, hein ?
- Oh-là, t'excite pas trop, hein. Y a encore du boulot.
05/11/2006
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