Lyze avait assisté à la scène avec des yeux ronds: le petit fermier doté d'un coffre à faire pâlir de jalousie les plus célèbres divas, la réaction immédiate du chevalier blond, réaction dans laquelle elle soupçonnait que son cerveau n'avait joué qu'un rôle très marginal, sa sortie majestueuse de la pièce un rien gâchée il est vrai par la table et le tabouret qui s'étaient jetés sur son chemin.
Le temps que le chevalier atteigne la porte, un dilemme se posait à elle: le suivre ou ne pas le suivre? " Two beers or not two beers ? " se demanda-t-elle en fixant sa chope à peine entamée. Elle ferait mieux de rester à couvert quelques temps, cependant la curiosité la tenaillait, comme à chaque fois que l'on prononçait les mots "meurtre", "cambriolage" ou "trafic" à portée de ses oreilles.
Ce qui la décida fut la façon dont le chevalier ordonna au petit fermier de lui indiquer les lieux du crime. Une certitude la frappa: jamais ce gaillard n'avait vu un cadavre, et il allait probablement vomir sur les pièces à conviction, histoire de pourrir le travail des enquêteurs. Avant même de savoir qu'elle avait pris sa décision, elle s'était levée, avait ramassé ses affaires et s'était dirigée vers la porte. Au passage elle ramassa la bourse bien remplie que le chevalier avait abandonné sur sa table dans un élan d'étourderie et sur laquelle lorgnait déjà le tenancier de l'auberge, et emboîta le pas aux deux hommes qui marchaient vivement devant elle - enfin, le fermier trottinant pour se maintenir à la hauteur de son grand compagnon.
Marchant d'un bon pas sur les traces du petit fermier trottinant, Grégoire et Lyze arrivèrent bientôt en vue d'une maison imposante.
Accoudé au bac à fleurs sous le proche, un individu légèrement voûté, vêtu d'un trench-coat usagé et d'un chapeau mou informe, un sac à puces à longues oreilles couché à ses pieds, fumait une cigarette.
"Les individus louches traînent toujours près des endroits louches", déclara sentencieusement Grégoire, d'un air navré.
"Je vous présente Mr Lumbo, le maire du village", répartit le petit fermier. Le maire en question releva la tête, jeta sa cigarette et s'approcha d'eux en tendant une main joviale.
"Jacques Lumbo pour vous servir Ser chevalier. Mes amis m'appellent Jacquot. J'ai cru entendre que vous étiez prêt à nous aider?"
En même temps, pensa Lyze, la moitié de la région a du l'entendre aussi...
Grégoire devint d'un coup sérieux, et acquiesça. "Montrez moi tout ça" dit il d'une voix assurée, en rajustant son épée à son coté. Seule Lyze remarqua que sa main tremblait.
Ils entrèrent dans la maison par la grande porte à doubles battants, et firent quelques pas dans un hall somptueux aux colonnes de marbre finement taillées. Avec l'air d'un gamin devant sa première neige, Grégoire ne put s'empêcher de remarquer que le propriétaire des lieux ne devait pas être dans le besoin. "Mr Emile est l'un des seuls de Doshani à produire le vin La Citadine, et sa production est l'une des meilleures qu'il m'aie été donnée de goûter. Elle est réputée dans tout le pays! Ce qui explique cette...aisance financière." Avant que Grégoire ait pu se lancer dans une tirade comparant son vin préféré et celui-ci, le petit fermier intervint une fois de plus.
"Si vous voulez bien me suivre, c'est par ici. Je vous prévient, ce n'est pas très agréable à voir."
"En avant, fidèles serviteurs!" hurla Grégoire sans prévenir, avant de se précipiter dans la direction indiquée.
Ils descendirent un escalier étroit, en grosses pierres de taille. Au fil de la descente, une légère odeur vint doucement titiller les narines de nos apprentis détectives. Ni le maire, ni le petit fermier ne semblèrent pourtant y prêter attention, et Grégoire, pour une fois, ne fit pas de commentaires. L'escalier débouchait sur une porte en bois entrouverte, et l'on pouvait voir quelques torches qui brûlaient dans la salle derrière elle. Etrangement, le dallage rouge sang de la salle donnait à la lueur des torches un aspect rouge inquiétant. Chevalier sans peur et sans reproches comme il se doit, Grégoire dépassa le petit fermier qui s'était arrêté net derrière la lourde porte, et pénétra presque en courant dans la salle.
Flotch flotch. "Comment ça flotch flotch", eut le temps de penser notre héros avant de baisser les yeux, et de saisir en un coup d'oeil la scène qui se présentait à lui. Au milieu des morceaux de bois épars, un corps gisait sur le sol, un tire-bouchon planté dans la poitrine, baignant dans le sang qui avait d'ailleurs inondé toute la salle.
"Ce qui explique le flotch flotch", raisonna Grégoire avec le seul neurone non encore paralysé par l'horreur, avant de réaliser qu'il avait les pieds rouges. C'en fut trop pour notre blondin, qui prit tout de même le temps, verdâtre, de marmonner des excuses avant de revenir en arrière et de remonter 4 à 4 les marches de pierres. Lyze devait reconnaître par la suite qu'il avait bien géré, puisqu'il n'avait rien dérangé.
Titubant et respirant profondément, il erra dans le hall, remarquant au passage que si meurtre il y avait, la femme de ménage devait être coupable, vu l'évidente mauvaise volonté qu'elle avait mis à nettoyer le hall, où se détachaient des traces de pas vermillon depuis l'escalier jusqu'à la porte. Poussant une porte, il pénétra dans une pièce chaleureuse et confortable, au milieu de laquelle trônait un magnifique bureau en bois verni. Et un non moins magnifique fauteuil directorial, en cuir rebondi, sur lequel il alla s'affaler, considérant qu'en tant que héros, il avait droit à certains égards. Et puis il devait réfléchir. Au meurtre. Verdâtre à nouveau, il ferma les yeux, marmonna un mantra quelconque, et les rouvrit courageusement. Rien n'avait vraiment été dérangé ici. Les livres de comptes et les dossiers étaient proprement alignés, pas de chaises cassées, de meubles éventrés. Bien ennuyeux comme meurtre en fait, se dit Grégoire en baillant, jouant avec un post-it abandonné sur le bureau. "Tant pis, dit-il à haute voix en se redressant, je trouverais le coupable, en deux temps trois mouvements! Je lui ferais reconnaître son crime, lui arracherait des aveux!", s'enflamma t il.
"Alors dis-moi Grand Guerrier Sans Peur, qu'as tu découvert?" La voix de Lyze, moqueuse, le coupa net, et il se laissa retomber dans le fauteuil en cuir.
Il n'avait pas encore remarqué la présence de la frêle jeune femme, concentré qu'il était sur sa mission sacrée. Appuyée négligemment au chambranle, elle se curait les ongles avec la pointe d'un poignard. Il ne trouva pas quoi répondre et préféra se draper dans un silence plein de dignité - peut-être aussi avait-il besoin de quelques minutes supplémentaires pour remettre son estomac dans le bon sens. Quand elle eut terminé sa tâche, Lyze leva vers lui un regard sardonique. Grégoire retrouva alors sa voix et ses bonnes manières qui l'avaient inexplicablement déserté pendant quelques minutes. Il se leva, et s'inclina en faisant grincer tout son attirail:
"Permets que je me présente, gente damoiselle. Je suis Grégoire Orlando Archibald, chevalier itinérant sans peur et sans reproches. Quêtes, sauvetages et joutes, tel est mon quotidien". Et il lui tendit d'un grand geste fleuri sa carte de visite dont il était très fier, les lettres dorées imprimées en relief sur le vélin d'un blanc immaculé. Il regrettait un peu de ne pouvoir y ajouter son nom de famille, mais son père le lui avait interdit. Et il ne restait de toute façon plus de place une fois énoncés tout ses prénoms.
La jeune femme saisit la carte, la fit disparaître comme par magie dans sa vaste tunique sans même la regarder, et inclina sèchement la tête.
"Moi, c'est Lyze", rétorqua-t-elle. "Bon, on y retourne? Il y en a qui attendent ton expertise."
Elle fit quelques pas en direction de la porte tandis qu'il hésitait, debout les bras ballants au milieu de la pièce, puis se retourna brusquement.
"Au fait, c'est du vin qu'il y a par terre, pas du sang. Tu crois que tu arriveras à ne pas tourner de l'œil?".
"Je ne vois pas ce que tu veux dire", répondit Grégoire d'une voix qui ne lui parut pas assez ferme." Je sais très bien que c'était du vin"
"Bien entendu", rétorqua la petite bonne femme avant de s'éloigner d'une démarche fluide.
Il la suivit et ils redescendirent les escaliers en silence. Maintenant que Grégoire savait que le liquide qui recouvrait la cave sur 10 bons centimètres était du vin et pas du sang, il identifiait l'odeur comme celle d'un très bon cru. Quel dommage de le voir ainsi répandu par terre!
Lyze quant à elle ne gardait son sérieux qu'avec les plus grandes difficultés. Même la vue du cadavre, en bas, n'avait pas réussi à doucher complètement son amusement. Et puis, ce n'était certainement pas le premier qu'elle voyait. Mais visiblement, ce n'était pas la même chose pour son grand compagnon... Elle secoua la tête, et se concentra sur la scène devant ses yeux. À la lueur des torches, le vin répandu par terre paraissait presque noir. Pas si étonnant qu'on puisse le prendre pour du sang, si ce n'est qu'il y'en avait beaucoup trop pour un seul corps. Les morceaux de bois déchiquetés qui étaient disséminés dans toute la pièce eurent vite fait de lui faire comprendre que l'une des énormes barriques qui s'alignaient le long des murs de la cave avait dû exploser, répandant son contenu par terre. Elle fit part de ses déductions aux trois hommes qui la regardèrent d'un air niais. Surtout le plus grand.
Puis la lumière sembla se faire dans l'esprit de Grégoire. C'était d'ailleurs un spectacle fascinant que de voir ses yeux s'illuminer progressivement à mesure que son cerveau parvenait à une conclusion.
"Je sais ce qui s'est passé!" s'exclama-t-il avec conviction, et en titubant légèrement. Les vapeurs de vin, peut-être? Cette possibilité fut confirmée par sa voix qui devenait de plus en plus pâteuse à mesure qu'il énonçait ses conclusions.
"Les gaz contenus dans le vin ont fait pression sur les bords de la rrabique, euh de la barrique, et elle a explosé, et le pauvre homme que nous voyons là a été victime d'un éclat de bois qui a volé. Ce n'est pas un meurtre, mes zamis, c'est un adiccent, euh, un accident!"
Lyze l'observa pendant deux bonnes minutes sans parvenir à fermer la bouche. Le maire et le fermier quant à eux le buvaient des yeux tels le messie, les joues très rouges. Bien sûr, ils étaient restés plus longtemps dans la cave. La petite espionne soupira; quel dommage de devoir briser une telle certitude...
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