En illustration : Barnabé le ficus ! Autant tous les personnages sont issus de l'imagination des auteurs et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait pure coïncidence, autant Barnabé, lui, est réel.
A vingt minutes de Gyrec, Lyze poussa un long soupir. Son encombrant compagnon, dont l'armure produisait à chaque pas de son cheval un tintouin d'enfer, les signalait à des lieues à la ronde. Non qu'il ne soit pas très impressionnant avec son épée et ladite armure qui accrochait les derniers rayons du soleil couchant, mais même si son apparence aurait pu arrêter un homme seul, une troupe de bandits aurait eu vite fait de leur tomber dessus et de ne laisser que des cadavres derrière eux. Le simple fait de se déplacer ainsi à découvert et avec fracas lui faisait grincer les dents. Et alors qu'elle se retournait pour morigéner Grégoire et lui demander de faire quelque chose contre ce bruit, ce crétin ne trouva rien de mieux que de se mettre à chanter!
Absolument dépitée, Lyze décida en un éclair de se passer du chevalier pour mener sa quête à bien. Ce balourd ne ferait que la retarder et l'encombrer, voire la faire tuer. En deux minutes, son plan était au point. Elle tira sur ses rênes pour arrêter sa monture et se retourna vers Grégoire.
"Tu vas rester ici deux minutes,", lui dit-elle.
"Ben pourquoi?"répondit-il.
"Parce que je vais partir en éclaireur pour voir s'il n'y a pas de danger devant."
"Je ne devrais pas le faire? Je veux dire, je suis un chevalier, toi une damoiselle, je suis supposé te protéger…"
"Non, Grégoire," expliqua patiemment la jeune femme. "Toi, tu fais trop de bruit (voyant le visage du chevalier se décomposer, elle ajouta en hâte:). Et puis, s'il y a du danger, je reviendrais en courant vers toi et tu pourras leur faire des petits trous dedans avec ta grande épée".
Le chevalier admit la logique de ce raisonnement pourtant bancal et s'assit patiemment sur le sol dans un bruit de tonnerre, sortant une plante verte de ses fontes.
"Barnabé et moi t'attendrons ici sans bouger", lui dit-il avec une inébranlable détermination.
Barnabé?!!! Songea Lyze en s'éloignant, soulagée. V'là autre chose! Il lui avait bien semblé qu'il avait désigné la plante en prononçant ce nom…
Elle s'éloigna à pas de loup, se fondant avec aisance dans le silence et l'obscurité qui se refermaient autour d'elle. Elle avait l'intention de tout simplement le planter là. Si elle avait bien jugé le bonhomme - et elle n'avait aucun doute là-dessus - il lui faudrait un certain temps pour comprendre qu'elle ne reviendrait pas, temps qu'elle utiliserait pour s'éloigner le plus possible. Avec un peu de chance, elle pourrait prendre plusieurs jours d'avance…
Mais au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de la route où elle l'avait laissé, s'enfonçant dans les bois sur son petit cheval au pas aussi léger que celui d'un elfe, elle sentit un sentiment bien étrange s'installer en elle. Elle en avait tellement peu l'habitude qu'il lui fallu presque une heure pour le reconnaître. Etait-il possible qu'elle ressentît de la culpabilité à l'égard de Grégoire? Bien sûr il était assez touchant dans sa droiture sans nuance et sa…euh… maladresse intellectuelle. Mais enfin elle le connaissait depuis quelques heures à peine - et même des amis de plusieurs années n'étaient pas à l'abri avec elle.
Mais rien n'y faisait: à chaque pas, elle s'inquiétait un peu plus. Elle savait que des bandits sévissaient dans la région et que la discrétion innée de Grégoire en ferait une proie facile.
Soupirant, elle tourna bride, uniquement, se dit-elle, pour vérifier que le grand dadais blond ne s'était pas fait tuer, peut-être le pister quelques jours discrètement pour voir s'il savait à peu près se débrouiller. Une fois qu'elle en serait certaine, elle pourrait repartir de son côté sans remords. Après tout, elle n'allait pas le materner!
Pendant ce temps, Grégoire s'était assis en tailleur aussi confortablement que le lui permettait son armure. Il avait sorti Barnabé, son ficus, de ses fontes, pour lui permettre de prendre un peu l'air, et s'était construit un petit feu. Tout en grignotant de la viande dégraissée et séchée (elle était bien un peu plus chère, mais garder la ligne signifiait quelques sacrifices), il racontait à Barnabé les évènements de la journée. Le ficus était son plus proche confident; Grégoire aurait juré que la plante l'écoutait d'un air intéressé. Il en était à lui parler de la petite bonne femme rencontrée le jour même.
"Tu comprends", disait-il, "Lyze est quand même une damoiselle, même si ce n'est pas très évident en la regardant. Je n'aurais peut-être pas dû la laisser partir toute seule. Après tout, s'il lui arrive quelque chose, elle ne saura pas se défendre. Mais elle a peut-être raison en disant que je devrais rester là à attendre. Ce qui est bien avec elle, c'est que je comprends tout ce qu'elle m'explique. La plupart des gens sont si compliqués! Je me demande qui elle est vraiment. Peut-être une princesse en fuite, cherchant à éviter un mariage arrangé? Cela expliquerait son déguisement bizarre…"
Et ainsi fantasmait notre chevalier quand Lyze revint aux abords du camp qu'il avait dressé. Un peu interloquée, elle l'écouta la décrire au ficus (ben, oui, quand même, un ficus ça a pas d'yeux, faut pas prendre Grégoire pour un imbécile!), et fut très étonnée des envolées de lyrisme que pouvaient occasionner un physique comme le sien. Grégoire avait manifestement appris qu'on ne disait pas de mal sur le physique d'une damoiselle, aussi banal ou même ingrat fût-il. Elle se prit même à sourire en l'entendant, et s'aperçut que mine de rien elle s'était rapprochée. Beaucoup trop rapprochée.
Soudain Grégoire leva les yeux et lui fit un grand sourire dont la naïveté et la confiance faillirent lui donner la nausée. Tout ce qu'elle trouva à dire, d'un ton acerbe, fut: "Tu causes à de l'herbe, toi?"
Grégoire prit un air froissé.
"Ce n'est pas de l'herbe, c'est un ficus. Et il s'appelle Barnabé. Ne t'inquiète pas", ajouta-t-il à l'attention de la plante, "je suis sûr qu'elle ne voulait pas te vexer, elle est désolée. N'est-ce pas, Lyze, que tu es désolée?"
Soupirant, Lyze vint s'asseoir par terre. Elle ne pouvait décidemment pas le laisser tout seul, ce grand imbécile. Et puis elle était fatiguée. Suite à sa fuite de la capitale, elle n'avait guère dormi les deux jours précédents, et elle en avait un peu marre de passer son temps à filer. Elle soupira derechef.
"Je suppose que oui", répondit-elle.
Et je suppose aussi que je fais une énorme bêtise, ajouta-t-elle in petto.
Un peu plus tard, ils grignotaient tous deux une pomme, perdus dans leur pensées, les yeux plongés dans le feu. Grégoire s'était résolu à retirer la plus grosse partie de son armure pour dormir, et c'est un silence presque parfait que brisa soudain la voix de Lyze.
- J'ai beau réfléchir, quelque chose m'échappe.
- Hummm?
- Je peux concevoir que sous l'effet de la colère, le meurtrier ait pris la première chose qui lui tombait sous la main, donc le trophée, et ait poignardé la victime avec. Mais je n'arrive pas à comprendre ce qu'ils faisaient tous les deux dans une cave à vin en pleine nuit. Ni ce que faisait le trophée en question dans cette cave, où personne ne pourrait le voir, ce qui est contraire à l'essence même du trophée. Et ne me parle pas de modestie, ok?!, ajouta-t-elle rapidement, coupant Grégoire avant même qu'il ait ouvert la bouche.
Elle poursuivit:
- Et je ne vois pas non plus l'intérêt de s'acharner sur un des plus solides tonneaux de la salle, pour le plaisir de le briser en miettes. Et ce avant que la victime n'arrive.
- Et comment sais-tu que la victime n'était pas déjà là quand le tonneau a été brisé? Ils auraient pu se battre, et aller défoncer le tonneau.
- Vu la taille du tonneau, et la quantité de vin répandu à terre, celui-ci a du en explosant éclabousser toute la salle. Il y en avait encore qui suintait des murs!! La victime en revanche, si elle avait bien le dos de ses vêtements de nuit et ses chaussons imbibés, n'avait presque pas de taches de vins sur le devant. Conclusion, elle n'était pas dans la salle quand le tonneau a été ouvert. Et c'est probablement le bruit qui l'a réveillé. Mais pourquoi aucun domestique n'était-il présent?... C'est bizarre...
- Bof, pas tant que ça en fait, dit Grégoire en lançant au loin son trognon de pomme. La victime était un peu parano sur les bords, elle adorait tout surveiller. Le seul moment où elle se relâchait, c'était la nuit. Et elle n'avait aucune envie qu'un serviteur ait ainsi l'occasion de venir fouiner chez elle. Ils rentraient tous chez eux chaque soir, et revenaient le matin.
- Hola, attends un peu toi, comment tu sais ça?!
- Ben je discute avec les gens moi, je ne les effraie pas avec mon air de mini dragon constipé! Alors forcément ils me disent des trucs... dit Grégoire négligemment, tout en riant intérieurement. Ca, c'est pour le coup de l'herbe! Et un point pour le ficus, un!
Soufflée, Lyze ne sut pas quoi répondre. Elle avait du louper un wagon. C'était pas possible. Non seulement il venait de réfléchir, et avec succès, mais en plus il lui balançait une vanne! C'était le monde à l'envers. Les vapeurs de vins sans aucun doute, elle avait du rêver. Elle secoua violemment la tête, furieuse quand même.
- Et puisque tu sembles adorer faire le malin, dis moi, pourquoi briser le tonneau, pourquoi aller dans la cave à vin, où les richesses ne sont que liquides et quasi intransportables? Vas-y je t'en prie, j'ai hâte de savoir!
- Ca y est, elle est vexée.
- Quoi?
- Ben oui, t'es vexée.
- Pas du tout.
- Si.
- Non
- Si.
- Grégoire, si tu pouvais arrêter de jouer au gamin, ça nous arrangerait tous. Merci.
- M'en fous t'es toute seule, et Barnabé est de mon coté, alors... Cela dit, je ne vois pas trop pour le tonneau. J'avoue, là je sèche.
- Mouais... pour être franche, moi aussi...
Soupirs.
- Allez, si on veut être en forme demain, faudrait songer à aller dormir, dit Lyze en s'étirant.
- J'approuve, dit Grégoire, et d'un seul mouvement il se laissa glisser sur le coté, et se roula en boule près du feu. Déjà à moitié endormi avant même que sa tête se soit posée sur le sol, impressionnant, pensa Lyze.
- Si encore ça avait été le tonneau numéro 7.... marmonna Grégoire.
- Hein?
Seul un ronflement sonore lui parvint.
- Grégoire!!!!
- Hein, quoi?
- Le tonneau numéro 7, pourquoi?
- ...
- Ok, reprenons, tu viens de dire "si encore ça avait été le tonneau numéro 7".
Pourquoi??
- Euh... ça doit être à cause du post-it je suppose.
- Le post-it? Quel post-it?
- Ben, celui là enfin! dit il comme si c'était une évidence en tirant de sa poche un post-it orange vif.
Lyze lui arracha des mains.
- "Carte dans tonneau 7", lut-elle à voix haute.
Elle demeura sans voix. Un indice. C'était un indice. Et cette espèce de grande asperge l'avait subtilisé, et dissimulé.
- Grégoire, dis moi, t'as pris des cours pour être aussi doué, ou ça t'es venu naturellement?
- Non, non, c'est que du naturel!! lui répondit l'asperge, très fière d'elle.
Et de continuer sur sa lancée: S'il y avait bien une carte mystère dans le tonneau, le meurtrier arrive, fouille le bureau en premier, tombe sur le post-it caché sous le trophée, se dirige vers la cave, brise le tonneau et alerte ainsi la victime qui descend. Et c'est parce qu'il a été surpris que le pauvre meurtrier a tué. C'était pas prévu en fait.
Résolue à faire comme si cette étincelle de déduction n'était pas le fruit d'un pur hasard, Lyze réfléchit un instant à la théorie exposée. Et dut admettre que c'était sans doute la plus plausible. Restait un détail.
- Comment sais-tu que le trophée n'était pas déjà en bas?
- Y'avait une marque de poussière autour du post-it, avec la forme du trophée.
- Ah. Oui. Evidemment. Bien sûr.
- Maintenant, il nous reste à chercher d'ou vient ce trophée pour avoir une piste.
- Pourquoi?
- Ben, tout le monde n'aurait pas pris le trophée, ni même pensé à le soulever. Faut que ça ait signifié quelque chose pour le meurtrier aussi, non?
- Tu as sans doute raison...
- Bon, je suis fatigué. A demain.
Nouvel écroulement. Nouveau ronflement. Et Lyze resta seule éveillée, à tenter de comprendre ce qu'était réellement Grégoire...
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hilarant... :|
26/07/2006 05:43:00 - Itchy