Après une nuit fort agitée - Lyze était habituée à dormir à la belle étoile, mais elle n'aimait pas cela pour autant et les ronflements de Grégoire avaient rendu tout sommeil réparateur impossible - nos héros se réveillèrent sur une belle journée ensoleillée.
Tandis que la petite espionne, pas du matin, ronchonnait et baillait à qui mieux mieux, le chevalier, lui, dans une forme écoeurante, vaquait à la préparation du petit déjeuner, puis commençait à étriller énergiquement son cheval sous l'œil morne de sa compagne de voyage.
- Tu veux pas t'asseoir? Demanda-t-elle au bout d'un moment. Tu me fatigues à t'agiter comme ça.
- Impossible! Dynamisme, réactivité, telle est ma devise. Si je mettais autant de temps que toi à émerger du sommeil, les personnes en détresse auraient le temps de mourir 3 fois!! Et puis comme ça je prends de l'avance, ajouta-t-il en enfournant une bouchée de pain entre chaque coup de brosse.
- De l'avance?, répéta Lyze sans comprendre. Sur qui?
La réponse vint deux heures plus tard, quand Lyze encore à moitié endormie se retrouva en selle, observant sans y croire vraiment un Grégoire chantonnant qui se battait avec bonne humeur contre les multiples morceaux récalcitrants de son armure. Depuis maintenant 1heure et 47 minutes exactement. Elle n'en revenait pas de voir le temps qu'il lui fallait pour renfiler cette carcasse métallique, alors qu'il n'avait eu besoin que de 10 minutes pour l'enlever la veille au soir. Un mystère de plus. Ou pas. Comme d'habitude, les hommes mettaient plus de temps à s'habiller qu'à se déshabiller...
Quand le chevalier fut finalement parvenu à se redonner l'allure qui convient à un redresseur de torts - l'espèce de pyjama molletonné qu'il portait sous l'armure étant probablement pratique mais ne lui donnant guère l'air crédible selon Lyze - ils commencèrent à cheminer sur leurs montures.
- Bon, commença Lyze, réfléchissant tout haut. Il faudrait que nous trouvions par où commencer. Dans tes longues discussions avec tes nouveaux amis, continua-t-elle à l'attention de son compagnon, ont-ils mentionné de la famille du défunt?
- Du quoi?!
- Du défunt, Grégoire, tu sais, le môsieur qu'a mouru?
- Ah oui c'est vrai. Si je me souviens bien, il a une ex-femme vers Virago.
- Ok, c'est tout près, nous devrions y être avant le déjeuner.
- Non!!
- Quoi non?
- Ben elle est morte aussi. Donc ça va pas nous servir à grand chose, hein?
-...
- Par contre, sa grand-mère est encore vivante. Pas forcément en pleine possession de ses moyens intellectuels (et c'est lui qui dit ça, songea Lyze fort peu charitablement), mais vivante. On devrait pouvoir en tirer quelques infos, d'après ce qu'on m'a dit, c'était son unique petit-fils. Elle habite une espèce de vieille bâtisse près du col de Lik.
- Bon. Ben on est partis pour Mamie-land alors. En route...
"Espèce de vieille bâtisse" était un tendre euphémisme, réalisèrent nos héros en arrivant au col de Lik en fin de matinée. "Ruine branlante" eut peut-être mieux convenu. Un lierre en pleine santé envahissait presque tous les murs, leur assurant probablement la station debout et la stabilité mieux que le mortier, disparu depuis longtemps. Une petite cour entourée de tas de pierres qui avaient dû à une époque reculée constituer un muret précédait un porche en piteux état, sur lequel la porte pendait de guingois. Ce qui ne l'empêchait nullement d'être cirée amoureusement et d'étinceler dans le soleil.
Dans un petit jardin situé sur le côté de la demeure, et contrastant avec celle-ci par son aspect impeccablement entretenu, ils trouvèrent une mignonne petite vieille femme tirée à quatre épingles, aux cheveux gris et aux yeux bleus délavés par les ans, mais le sourire rêveur avec lequel elle les regarda approcher laissait supposer que quelques connections neuronales manquaient effectivement à l'appel.
Si moqueuse qu'elle fut envers son binôme de quête, Lyze devait par la suite reconnaître qu'elle n'aurait pas fait mieux.
" Madame, si l'on m'avait prévenu qu'en cet endroit isolé résidait autant de beauté dignifiée par le temps, c'est en courant devant mon fier destrier que j'aurais parcouru ce long chemin qui nous mena à vous!" s'écria-t-il en tombant à genoux, des trémolos dans la voix. "Et si j'avais su la vieillesse aussi resplendissante, j'aurais supplié les heures de passer plus vite! Jamais aucune des descriptions de votre petit-fils ne vous rendaient justice, mais l'amour qu'il mettait dans ses paroles compensait leur faiblesse. Permettez que nous nous présentions: Grégoire, chevalier, et Lyze, euh... chevalière, tristes messagers. Nous vous amenons une sombre nouvelle, celle de sa disparition. Et dans ces instants où son absence se fait si douloureuse, nous vous supplions de partager avec nous les souvenirs que vous avez de lui."
En quelques minutes à peine, Grégoire devint le second petit fils de l'adorable grand-mère, se découvrant avec elle de multiples points communs, à commencer par un amour immodéré du chocolat fourré passion, un délice rare dans ces contrées reculées. Amadouée par une demie tablette, la vieille dame ne cessa de parler pendant le déjeuner et l'après-midi qui suivit, Grégoire prenant furieusement des notes sur un carnet relié de cuir vert.
Lyze quant à elle oscillait entre la simple incrédulité et l'effarement le plus complet. Grégoire et la vieille dame, dont le prénom était à l'en croire Lucette, s'entendaient comme larrons en foire... Et elle-même ne comprenait pas la moitié de ce qui se disait! Sautant du coq à l'âne, partant dans tous les sens, ces deux êtres à la logique absurde s'étaient reconnus. Et leur conversation défiait l'entendement de toute personne rationnelle. La jeune femme fut particulièrement marquée par un échange sur lequel elle réfléchit un long moment sans parvenir à en comprendre le fil directeur: les phrases elles-mêmes faisaient sens mais leur enchaînement la laissait perplexe.
- Emile était un bon garçon, disait Lucette. Mais avec de drôles de fréquentations. Il a fait pipi au lit très tard. Ton amie voudra-t-elle un peu de chocolat, mon garçon?
- Merci, madame, répondit poliment Lyze en prenant le carreau qu'on lui tendait (elle aussi adorait ça mais ne l'aurait pas avoué, même sous la torture).
- S'il a été assassiné, poursuivait la mamie de sa voix chevrotante, c'est parce qu'il ne m'a pas écouté, d'ailleurs personne ne m'écoute. L'autre jour un troupeau de marmottes passait et je leur ai dit qu'il y avait un renard, mais vous pensez si elles m'ont écouté...
- C'est comme les dragons, renchérit Grégoire. J'avais un maître d'armes qui disait que seul le travail peut venir à bout de tout. Le travail ou un dragon.
- D'ailleurs c'est peut-être un dragon qui a tué mon pauvre Emile. Ou une chimère.
- J'ai rencontré quelques gobelins l'autre jour, ils m'ont dit que les marmottes devenaient une espèce en voie de disparition, conclut le chevalier avec un sourire béat que lui renvoya Lucette sans les dents.
Lyze, dépassée par les évènements, se contenta de sourire faiblement à son tour.
A 18h (avançons un peu dans l'histoire sinon on n'aura jamais fini, et moi j'ai pas signé pour le clone de Santa Barbara...), ils quittèrent la province, bien décidés à découvrir Pahree, la ville la plus proche, indiquée gentiment par Lucette, avec cette fois une auberge, dans laquelle ils avaient décidé d'un commun accord de dormir avant même de la voir.
La lune qui se levait les trouva assis autour d'un feu de bois dans une petite clairière. Ya pas que les hamsters que le chocolat rend aveugle... Ou alors les dragons, gobelins ou marmottes avaient brulé la ville en question. Le nez dans les notes de Grégoire, ils tentaient de reconstituer la vie de Monsieur Emile.
Une chose de sûre, il aimait la bouteille. Toutes ses activités, scolaires comme extrascolaires, y étaient liées. Toutes. Sauf une. Un voyage humanitaire quelque part dans le désert des Berbères.
Lyze restait songeuse. D'un naturel méfiant, elle avait du mal à croire à cette bouffée de sobre altruisme.
- Tu sais quoi Grégoire, autant commencer par ce qui est louche. Tu as plus d'infos dans ta nouvelle encyclopédie sur ce voyage?
- Ben apparemment il a fait ses études à l'ehèsefgéheu. C'est quoi l'ehèsefgéheu?
- C'était l'ESFGE, Grégoire, rétorqua Lyze, pas peu fière d'avoir au moins retenu ça de la conversation. Ecole Supérieure de Formation des Grands Echansons.
- C'est quoi un Grand Echanson?
- T'occupe. C'est pas important, continue.
- Donc, cette mission humanitaire, c'était dans le cadre de ses études, en Oulalajémalokustan. Apparemment, ils devaient aller apporter des livres à des enfants pour leur apprendre la civilisation et les bonnes manières. Ils avaient bien raison, d'ailleurs, c'est aux bonnes manières qu'on reconnaît un chevalier et...
- Concentre-toi, Grégoire.
- Il est parti avec des amis apparemment, et ils y sont restés trois mois au lieu d'un seul. Dame Lucette était inquiète, d'ailleurs, elle ne recevait plus guère de courriers-flamands roses... Si tu veux mon avis, laisser sa grand-mère sans nouvelles comme ça c'est criminel et...
- Stop, Grégoire, stop! Hurla Lyze, horripilée par les digressions de son compagnon, qu'il lui avait épargnées jusqu'ici mais que son entrevue avec sa nouvelle meilleure amie semblait avoir fait ressortir d'un coin obscur de son cerveau.
- Des noms, reprit-elle avec espoir, tu as les noms de ces amis?
- Euh... non, je crois pas... répondit-il avec une toute petite voix. Ou alors je les ai, mais ils sont perdus la dedans, ajouta-t-il en tapotant son carnet bourré de notes.
Devant la mine sérieuse et presque déçue de Lyze, qui commençait à se dire qu'elle aurait du prendre la main sur l'interrogatoire avec la mamie, il eut soudain une illumination.
- Attends! Je crois que Lucette nous a donné des documents avant que l'on parte. Dont des portraits de classe de son petit-fils. Donc on peut au moins savoir à quoi ils ressemblent, ces fameux camarades!!
Enthousiasmé, il se précipita vers son cheval et sortit de ses fontes une besace de laquelle dépassaient quelques rouleaux de papier. Il farfouilla quelques instants dedans et en sortit un fin dossier, qu'il revint tendre à Lyze.
- Sauf qu'il n'y a aucun nom... pratique!
- T'en fais pas Grégoire, ça, je gère. Fais moi confiance. Il me faut une ville. Dès demain matin.
Et, cette bonne résolution prise, secrètement ravie de se retrouver enfin dans son élément dès le lendemain et de retourner à la civilisation telle qu'elle la concevait, Lyze se retourna et s'endormit en sursaut, avant que Grégoire ne décide de se mettre à ronfler pour l'en empêcher...
29/07/2006
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