Le soleil avait disparu le lendemain, et laissé la place à un ciel bas, d'où tombait un crachin fin et insidieux. Tandis que Grégoire réitérait l'enfilage d'armure, Lyze, qui avait vite compris le truc, traînait sa literie sous un arbre dont les branches touffues la protégeaient de la pluie, et volait une ou deux heures de sommeil en plus.
De bien meilleure humeur quand elle se leva la deuxième fois, elle passa devant son grand compagnon pour les guider jusqu'à la ville de Kuh-Ruh, la plus proche cité digne de ce nom, à une demie journée de cheval.
Bien que la pluie froide s'insinuât partout, notre jeune espionne était guillerette, car elle prévoyait de passer la nuit suivante dans un vrai lit, après peut-être un bain et un vrai repas. Grégoire, quant à lui, regardait le paysage d'une mine sombre: une telle pluie risquait de faire des tâches de rouille sur son armure, et il trouvait que cela faisait vraiment négligé. Pour essayer de se remettre du cœur au ventre, il commença une des chansons égrillardes qu'il aimait tant, sans toujours très bien en comprendre les paroles, et Lyze était de tellement bonne humeur qu'elle ne fronça même pas le sourcil à son attention.
Ils mirent plus de temps que prévu pour atteindre la ville en question, la monture de Grégoire s'étant soudainement décidée a se promener partout, sauf sur la route et son cavalier ne parvenant manifestement pas a la maintenir dans le droit chemin. Il était pratiquement l'heure du goûter lorsqu'ils virent se profiler au loin les vieux remparts. Grégoire s'était tu, bizarrement, des qu'il avait pu apercevoir les premières volutes de fumée nées des cheminées d'auberge de la ville, et c'est dans un silence inhabituel qu'il passèrent les lourdes portes. Alors que Lyze, enfin dans son élément, ne cessait de jeter des coups d'oeil de droite et de gauche, enregistrant le moindre détail, le chevalier semblait perdu dans ses pensées, et sous sa chevelure d'or, le teint devenait lentement de plus en plus pale. Etre le centre de l'attention générale ne lui faisait ni chaud ni froid, il avait mis pied a terre de la même façon qu'il avançait désormais dans la rue principale, mécaniquement, le sourire légèrement crispé. Ce ne fut qu'une fois a la porte de l'auberge, lorsqu'il passa le seuil en traînant toujours son cheval derrière lui, que Lyze réalisa que quelque chose clochait vraiment. Fermement, elle confia leurs montures aux écuries et poussa Grégoire dans la grande salle, puis à une table un peu isolée.
- On peut savoir ce qui t'arrive? Demanda-t-elle d'un ton qu'elle avait voulu sarcastique mais qui laissait tout de même transparaître une certaine inquiétude.
Grégoire ne répondit pas tout de suite, mais lui jeta un regard de noyé, avant de reprendre son air hagard en observant la salle comme s'il ne la voyait pas.
- Grégoire!
- Excuse-moi, dit il d'une voix faible. Ce sont... Tous ces gens, je...
Il ne termina pas sa phrase, pris de nausée, et se rua vers les latrines, probablement pour y rendre le contenu de son estomac. Lyze poussa un long soupir. Elle n'avait pas besoin de plus: le grand chevalier sans peur et sans reproche avait visiblement une peur panique de la foule. Voilà qui allait être pratique pour en tirer quelque chose tant qu'ils seraient à Kuh-Ruh! D'un autre côté, songea-t-elle aussitôt, elle ne l'aurait pas dans les pattes pour mener sa petite enquête, et les gens qu'elle comptait voir n'agissant pas forcément dans la légalité la plus complète, ce n'était pas plus mal.
Elle réserva deux chambres, et un bon repas pour un peu plus tard, spécifiant qu'il devrait être servi dans la chambre de Grégoire. A peine celui-ci avait il fait sa réapparition qu'elle l'attrapa par le bras et le traîna en haut des marches avant de le ranger proprement dans une des chambres, signalant qu'il y serait bien et qu'elle serait de retour le plus vite possible. Ou pas.
Armée du portrait de classe, elle partit ensuite en chasse.
Débarrassée de son encombrant compagnon pour la première fois depuis quelques jours, elle se glissa dans la foule avec une aisance née d'une longue pratique.
Nul ne se retournait sur son passage, nul ne semblait même la remarquer alors qu'elle s'insinuait entre les gens pour gagner au plus vite la ville basse, berceau de toute la racaille de la cité et centre névralgique de tous ceux qui avaient des informations à vendre - ou à échanger contre de vieilles dettes.
Elle avait elle-même quelques créances sur certaines personnes, et c'était le moment ou jamais de les faire jouer pour obtenir les noms de la quinzaine de personnes que comptait le portrait.
Lyze parvint enfin devant un établissement qu'elle connaissait; dissimulée au fond d'une ruelle encombrée d'ordures - comme toute cette partie de la ville - la taverne du "Cochon Sanglant" ne payait pas de mine, avec sa façade aveugle et grise et son enseigne miteuse, simple panneau de bois pourri, et la faune qui la peuplait était pire. Voleurs, assassins, espions, putains et contrebandiers s'y réunissaient pour faire affaire. Grégoire aurait détonné là-dedans comme une vache au bal d'un roi, et elle se félicita une fois de plus de l'avoir laissé à l'auberge.
En poussant la porte, elle fût assaillie par l'odeur et le bruit avant même que ses yeux ne s'habituent à la pénombre. Rires gras, gloussements des filles de joie et même quelques cris résonnaient dans la salle, mais rien ne filtrait de la taverne sans fenêtres et aux murs épais. Cela sentait la bière et le vin aigre, la sueur et le sang. Elle se sentit immédiatement dans son élément, et ce fût d'un pas ferme qu'elle rejoignit une table libre dans un coin, y posant une de ses dagues, bien en vue pour faire comprendre à tout le monde qu'elle était là pour affaires, et non par une erreur malencontreuse qui la désignerait comme une proie pour ceux qui l'entouraient. Personne ne s'offusqua de la voir dénuder de l'acier, vu que c'était le cas de pratiquement tous les consommateurs.
L'une des serveuses, air angélique et sourire innocent sur le visage, s'approcha d'elle pour prendre sa commande:
- Auriez-vous du pâté de Lapin Jeune, avec sa sauce aux épices d'Arcantie? demanda Lyze d'un air gourmand.
- Oh... je ne crois pas malheureusement. Mais nous pouvons vous proposer une part de tarte aux truffes et son vin d'Ethanie. Si vous voulez bien me suivre, vous pourrez choisir vous même la cuvée!
- Très bonne idée, répondit Lyze, se levant aussitôt pour suivre la jeune fille vers le cellier.
Celle-ci la fit entrer, ajoutant à haute voix:
- Martys, occupe-toi de madame, cuvée d'Ethanie! et elle quitta la pièce en refermant derrière elle.
Une porte s'ouvrit dans un recoin opposé, et une ombre fit signe à Lyze de poursuivre son chemin. Elle pénétra enfin dans une large pièce au milieu de laquelle trônait un bureau massif. Assise dans un fauteuil confortable, une femme ventripotente leva les yeux de la pile de dossiers qu'elle consultait.
- Ravie de te revoir, Lyze.
- Moi de même, Elina. Je pensais trouver Alest ici, ajouta-t-elle après un court silence.
- Les choses ont un peu changé par ici, Alest s'est fait prendre. Trahison. L'affaire a été réglée. De quoi as-tu besoin?
Lyze prit le temps de s'asseoir sur une chaise dure installée devant le bureau, puis enchaîna sans épiloguer au sujet d'Alest. Comme le disait son interlocutrice, l'affaire avait été réglée.
- Renseignements. Quoi d'autre?
- Tu connais le tarif, répliqua Elina. Payable d'avance.
Lyze se renversa dans sa chaise autant que possible et lui fit un sourire carnassier, en sortant sa dague pour se curer les ongles.
- Je ne crois pas, répondit-elle. Alest avait une dette envers moi, comme tu le sais certainement; je suis prête à l'annuler en échange de ce que je suis venue chercher.
- Comme je te l'ai dit, Alest...
- Ne me prends pas pour une débutante, la coupa Lyze. Tu as pris sa succession; tu te dois d'honorer sa dette. C'est notre loi.
Elina soupira.
- Tu ne peux pas m'en vouloir d'avoir essayé.
- Non, mais je pourrais t'en vouloir si tu insistais.
- Très bien. Quels renseignements?
- Des noms.
- Affaire de meurtre? Cambriolage?
- Rien de tout cela (elle lui tendit le portrait, que l'autre femme prit pour l'examiner soigneusement). Il me faut les noms de toutes les personnes représentées là-dessus. Rapidement.
- Cela ne va pas être facile. Il y aura des frais...
- Ce n'est pas mon problème.
Elina la regarda longuement, un regard qui aurait fait frémir quiconque possédant moins de sang-froid que la petite espionne, qui lui rendit ce regard sans sourciller. Elle savait que l'échange était équitable. C'était une GROSSE dette.
- Très bien. Tu auras ces renseignements d'ici une semaine.
- Il me les faut après-demain dernier délai. Je reviendrai ici.
Elina soupira derechef, mais n'argumenta pas. Sans autre forme de procès, Lyze se leva, et se dirigea vers la porte.
- A dans deux jours, Elina. Cela m'a fait plaisir de te revoir.
- Moi aussi, Lyze. Même si tu es toujours aussi dure en affaire.
Lyze s'autorisa un sourire satisfait tandis qu'elle retournait dans la taverne puis rassemblait ses affaires - que personne n'avait osé toucher - avant de se diriger vers l'auberge où elle avait laissé Grégoire. Quelque chose lui disait que ces deux jours allaient être très longs, si le chevalier les passait barricadé dans sa chambre...
Elle passa les deux jours suivants à fureter dans les rues, renouant contact après contact, recueillant information après information. Grégoire pendant ce temps travaillait sur lui-même et était parvenu a rester plus de 2h dans la grande salle au moment du dîner, son regard nerveux voletant autour de lui, ce qui laissait présager une amélioration de la situation. Le jour dit, Lyze sortit de sa chambre à l'aube, sans faire le moindre de bruit, pour aller derechef donner de la tête contre un mur. Levant la tête, elle aperçut dans la pénombre une silhouette athlétique surmontée d'une masse de cheveux blonds qu'elle aurait reconnu n'importe ou.
- Grégoire, bon sang, qu'est-ce que tu fous la?!, gronda-t-elle
- Je t'accompagne.
- Ca va pas la tête?! C'est hors de question! On te remarquerait à 100 pas!!
- Je ne crois pas, non... répondit Grégoire en s'approchant de la fenêtre du couloir.
Et Lyze ébahie vit devant elle un jeune homme en habits de drap brun, à la coupe banale, l'air résolu, les cheveux décoiffés. Rien de remarquable. Pas d'armure. Ni de ficus. Ni de lunettes de soleil. Impressionnant.
- Tu vas être malade, tenta t elle.
- N'y compte pas trop, je me suis entraîné. De toute façon tu n'as pas le choix.
- Alors là... je peux te semer en 3 secondes!
- Vas-y, je t'en prie, essaie donc.
Et sans trop savoir pourquoi, Lyze fut persuadée que ce jour la, elle ne le sèmerait pas. C'est donc ensemble qu'ils quittèrent l'auberge, et ensemble qu'ils arrivèrent au Cochon Sanglant. Elle s'arrêta avant d'entrer dans la bâtisse miteuse.
- Grégoire, on va mettre quelques trucs au point avant d'y aller.
Le chevalier la regarda d'un air concentré qui lui fit froid dans le dos, prêt à appliquer à la lettre ses instructions. Elle décida de choisir ses mots avec soin.
- Pour tout dire j'aimerais autant que tu attendes dehors (il ouvrit la bouche mais elle l'interrompit avant qu'il n'ait eu le temps de protester) mais j'ai bien compris que tu voulais venir avec moi. Je ne sais pas pourquoi et je ne veux pas le savoir. Mais tu vas me faire le plaisir de me laisser parler et de ne pas avoir l'air trop choqué par ce que tu verras là-dedans.
Pour la première fois depuis qu'il avait exigé de venir, il eut l'air indécis.
- Il se passe quoi, dedans? Demanda-t-il.
- Tu verras bien. C'est pas un endroit pour toi, mais tant que tu gardes à l'esprit que les dames que tu verras ne protestent que pour la forme et ne sont pas des damoiselles en détresse, ça devrait bien se passer.
- Ce sont quoi alors?
- Je ne suis pas sûre que tu connaisses ce mot-là.
Et j'aimerais autant que tu continues à l'ignorer, songea-t-elle, s'apercevant qu'elle trouvait la droiture et l'innocence du jeune homme plutôt rafraîchissantes en fin de compte.
Grégoire devint bien d'un beau rouge vif quand il vit les "damoiselles" à l'œuvre, et faillit tourner de l'œil quand l'une d'elle vint se frotter à lui avec un rire de gorge que l'on ne pouvait qualifier que de vulgaire, mais il eut le bon sens de se taire. Lyze reproduisit la petite cérémonie d'entrée et rejoignit la cave en compagnie de son grand dadais qui la suivait de près, tellement traumatisé par la gent féminine des lieux qu'il n'avait probablement pas remarqué le reste de la faune.
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