Anéantie par la stupidité des quelques commentaires du planton, Lyze décida de se débrouiller toute seule, et entreprit d'examiner de près le corps de la victime. Enveloppé dans un peignoir orange vif, celle-ci gisait étendue sur le dos dans le pédiluve. Lyze tendit la main vers le quadruple menton du pauvre Ponge, lançant au passage un regard noir au planton, qui se garda bien d'ouvrir la bouche. Elle souleva les multiples étages de chair, et réprima un cri de victoire. Dissimulé sous les plis, on distinguait un lacet orange vif, qui avait manifestement servi à étrangler la victime. Elle admira au passage l'astuce du meurtrier: compte tenu du QI des policiers présents sur les lieux, nul doute que la théorie de l'accident n'aurait été mise à mal que par une autopsie très poussée du corps, laquelle n'aurait jamais eu lieu car elle n'est ordonnée que s'il y a présomption de meurtre.
Se relevant, elle fouilla la salle du regard à la recherche d'un élément pour confirmer sa thèse. Ce fut à la couleur qu'elle le repéra. Mal caché sous un tas de tongs, un bout de peignoir pointait sa manche. Elle le saisit et l'examina tout en réfléchissant. A première vue, le tueur était entré au hammam comme simple client. Profitant du calme de l'heure matinale, il s'était approché de la victime sans être inquiété et l'avait étranglée avec la ceinture de son peignoir, sous le couvert de la vapeur brûlante. Retournant au corps de la victime, elle entrepris une fouille en règle, fouille qui d'ailleurs lui prit plus de temps que prévu malgré l'habillement succinct du défunt, car, comme la ceinture qui avait servi à l'étrangler, de nombreux indices pouvaient se dissimuler entre les bourrelets de tailles diverses et variées.
En fin de compte, elle étala devant un policier médusé et penaud l'ensemble de ses découvertes: un reste de sandwich thon-mayo trouvé dans la poche gauche du peignoir, une barre de chocolat toute neuve venant de la poche droite, un papier couvert de calculs griffonnés ressemblant bien à des comptes en T enroulé autour de la barre de chocolat susdite, une tong bleue turquoise retrouvée coincée entre deux bourrelets du ventre, un long cheveu noir accroché à la ceinture autour du cou de la victime, trois dragées enrobées de sucre ainsi que quelques chips dissimulées en divers endroits, une pochette en plastique couverte de gouttelettes d'humidité et contenant un coin de parchemin qui avait été cousue à l'intérieur du peignoir et bien d'autres curiosités.
- Waow... fit le planton à un moment donné, impressionné. J'aurais jamais pensé à chercher là. - Ca, ça m'étonne pas, marmonna Lyze entre ses dents.
Une fois qu'elle eut terminé, elle ramassa ce qui lui paraissait intéressant- le cheveu, la pochette et le papier - et quitta les lieux d'un pas si assuré que nul ne questionna sa légitimité à se promener là. Règle n° 1: se tapir, se faufiler et marcher sur la pointe des pieds sont de mauvaises idées. Faites comme si vous aviez toutes les raisons du monde d'être là où vous êtes et vous n'aurez jamais un problème.
En ressortant, elle dut attendre dix bonnes minutes que Grégoire achève sa discussion avec le mononeurone de l'entrée, mais vu l'utilité qu'il avait eu sur ce coup-là, elle aurait eu mauvaise grâce à le lui reprocher. D'autant qu'il arrivait au bout d'une brillante démonstration de montage de tongs devant les yeux débordants de gratitude du videur: celui-ci aurait désormais une raison de moins d'être ridicule. Lorsqu'il eut terminé, elle lui fit signe discrètement et ils reprirent le chemin de l'auberge. Elle échappa de peu à la Tongs Demonstration, en le briefant sur les points principaux en cours de route, à savoir que la victime était la personne qu'ils recherchaient, et que ce n'était pas un accident. Une fois à l'abri des oreilles indiscrètes, elle déballa ses trouvailles. Concentré, Grégoire engrangeait les informations.
- Si je me souviens bien, dit-elle, la liste qu'Elina nous a fournie suit l'ordre des personnes sur le portrait, non? Tu veux bien nous le ressortir?
Une fois le portrait en main, elle entrepris de noter au dos le nom des personnes, de façon à ce que Grégoire puisse suivre son raisonnement. - Ici, dit-elle en indiquant le personnage en haut à gauche, nous avons Mr Emile, première victime. Et là, c'est Mr. Ponge, second cadavre. T'en déduis quoi? - Que c'est dangereux d'être à gauche? demanda Grégoire avec un sourire en coin. - Mouais, j'ai comme le sentiment que tu te fous de ma gueule, mais bon. En gros, notre tueur ne se casse pas trop la tête, il suit la photo. Si on parvient à la prochaine cible avant lui, ya moyen qu'on le piège... - Et le monde est sauvé!!! - Ouais, peut-être pas le monde, Grégoire, mais au moins on évite les autres morts. Cela dit, c'est bien joli, mais il nous manque quand même un truc. - L'identité du coupable? - Ca aussi. Mais surtout le mobile. On ne sait pas ce qu'il, ou elle d'ailleurs, cherche. Le premier meurtre avait l'air d'un homicide involontaire. Celui-ci est bel et bien prémédité... - Moi je dis, il est déjà assez bête pour tuer des gens. Il l'est encore plus que prévu vu qu'il suit l'ordre d'un portrait de classe hyper vieux. Ya des chances pour qu'il le soit à un point tel qu'il ait laissé des pistes derrière lui, et qu'elles se trouvent dans les trucs que tu as ramené du hammam, non?
Lyze soupira, l'air un peu dégoûté. - J'ai ramené ce qui pouvait présenter un intérêt, mais je ne suis pas sûre que ce soit vraiment le cas. Le cheveu appartient peut-être à l'assassin, et dans ce cas c'est soit un homme aux cheveux très longs, soit une femme. Mais il pourrait aussi appartenir à Mme Ponge. - Non, elle est blonde. - Comment tu le...? commença Lyze, puis s'interrompit. Mine de rien, l'air apparemment ahuri de Grégoire lui permettait de recueillir des informations qu'elle-même n'obtenait pas pour la raison inverse.
- Bon, alors, reprit-elle, l'assassin a de longs cheveux bruns. Ça ne nous fait pas avancer beaucoup mais c'est déjà ça. A vue de nez, il ou elle en prend grand soin, et il y a une odeur qui me fait penser à quelque chose... - Fais voir?
Grégoire prit le cheveu et le porta à son nez. - Je sais! s'exclama-t-il. C'est le baume pour cheveux pour homme de la Mère Laura Réal. - Comment tu le sais? - J'utilise le même, voyons! Tous les hommes qui veulent avoir des cheveux forts et brillants devraient en faire autant. - Donc c'est un homme. Je dois reconnaître que tu es parfois utile, Grégoire... - Oui, je trouve aussi, je crois que l'on me sous-estime souvent, et que d'habitude... - Oui, bon, n'en fais pas trop quand même, hein. Voyons un peu le reste des trouvailles. La pochette était cousue grossièrement à l'intérieur du peignoir, ce ne doit pas être d'origine. Donc notre victime s'est arrangée toute seule pour pouvoir conserver sur elle un truc, même au hammam, en plein milieu des vapeurs. - Au fait, tu savais qu'ils mettaient un peu d'essence d'eucalyptus dans les vapeurs de certaines salles pour déboucher les bronches? Malin, hein?! - ... Je disais donc, qu'est ce qu'elle voulait conserver? - Pfuuuu, fastoche. Ya un bout de papier dans ta pochette étanche. - Un point pour toi, mais ce qui nous intéresse, c'est de savoir ce qu'il y avait sur ce papier. Le fragment qui reste a été abîmé par les vapeurs quand l'assassin a ouvert l'étui, mais on peut encore deviner quelques mots: 3 bott..., 1 pim.., là c'est illisible, ensuite on a 2 cui... Et ça s'arrête là. - Moi je voudrais pas dire, mais ça nous aide pas des masses ton indice... fit remarquer Grégoire d'un air innocent. - Mhhh... Qu'est ce que ça veut dire.... - Non, je ne veux pas être médisant, mais quand même, un cheveu et un papier illisible, avoue que mon post-it c'était mieux! - Grégoire, tu veux bien te taire et me laisser réfléchir? Juste une seconde? - T'es jalouse parce que tu comprends pas ton message, hein? - Toi, si tu ne veux pas te prendre Barnabé en pleine tronche, tu ferais mieux de réduire ton volume sonore.
Grégoire vivait son moment de gloire. Chaque jour qui se levait était associé à un petit défi. Et celui du jour était de faire sortir Lyze de ses gonds. But qu'il avait manifestement atteint. Il s'enfuit par la porte en chantonnant les fragments de l'indice, et se dirigea vers la cuisine pour un petit casse-croûte. Le hammam, ça ouvre l'appétit, c'est bien connu. - 3 bott, 1 pim, 2 cui, chantonnait-il distraitement, trouvant les sonorités assez charmantes à l'oreille. Après tout, on ne pouvait être chevalier sans avoir reçu un minimum d'éducation poétique - les damoiselles en détresse aiment que les chevaliers louent leur beauté en termes fleuris après les avoir sauvées.
La cuisinière l'accueillit avec un sourire ravi, et lui proposa de s'attabler directement dans la cuisine pour profiter du pain tout chaud et des grosses tranches de bœuf qu'elle lui servit. - Qu'est-ce que c'est que cette chanson? Demanda-t-elle au bout d'un moment comme Grégoire continuait à égrener les trois fragments de phrases tout en remplissant son estomac (au diable le régime! Un travail bien fait mérite récompense, et agacer Lyze avait été du travail d'orfèvre cette fois-ci). - Oh, cha? dit Grégoire la bouche pleine. Je chais pas cro en fait, gne me chouviens que de bouts de paroles, alors, ch'est pas cré joli, mais gn'aime bien le rytchme. - Vous voulez bien me la rechanter? On dirait une comptine. Ma mère en était folle, je la connais peut-être?! - Chi vous voulez! lui répondit Grégoire, ravi, toujours la bouche pleine. Euh... gne finis ma tartchine avant, chi cha vous deranche pas cro...
Ce qui fut fait en quelques secondes. Et Grégoire se lança dans un nouveau fredonnement. Sourcils froncés, la cuisinière, pleine de bonnes intentions, essayait en vain de reconnaître une mélodie qui n'avait jamais existé que dans le cerveau de notre chevalier préféré. Pas du genre à s'acharner, elle le coupa rapidement en haussant les épaules. - C'est inconnu au bataillon vot' truc, la. On dirait des bouts de recettes en vrac. Pas vraiment de... Grégoire la coupa. - Des bouts de quoi? - Hein? - La chanson là, c'est des bouts de quoi?! - Ah. Ca. Des bouts de recette j'ai dit. Genre 3 bottes de poireaux, deux cuillères d'huile, des trucs comme ça quoi. Et les clients comme Lyze, toujours dans la chambre au premier étage de l'auberge, purent entendre un "YESSSSS!!!!" retentissant. Après avoir embrassé la cuisinière sur les deux joues, il remonta quatre à quatre les marches et entra en trombe dans la chambre, un sourire beat aux lèvres.
- Une recette de cuisine? Commenta Lyze, perplexe, quand il lui eut expliqué. C'est pas idiot, tu sais. Je ne vois pas bien pourquoi on garderait un bout de recette dans une pochette imperméable pour l'avoir constamment sur soi, mais on a vu plus étrange. - Alors, ça nous aide, hein? - Ben, pas des masses, en fait je trouve que ça ne fait qu'ajouter à la confusion. Bon, pour l'instant on va pas trop s'en préoccuper, mais on va le garder à l'esprit, on ne sait jamais. Ce qu'il faudrait faire maintenant, c'est trouver la prochaine victime. - Tu crois qu'il y en aura une autre? - Y'a des chances...
Elle reprit le portrait, et son doigt glissa jusqu'à la troisième personne, près de M. Ponge. Il s'agissait d'une jeune fille, grande, toute en dents, affublée d'une queue de cheval qui avait comme effet désastreux de dégager son visage et d'attirer encore plus l'attention sur ses maxillaires proéminentes. Le nom derrière le portrait disait " Julie Devin".
- Si le meurtrier suit le portrait, c'est la prochaine. Le problème c'est qu'on ne sait pas où elle habite. Va falloir que j'active un peu mon réseau. On doit bien me devoir encore deux-trois faveurs par-ci par-là. - Moi aussi, je peux aider, proposa Grégoire. - ...? - Ben, tu sais (et, incroyablement, il rougit d'embarras), nous autres chevaliers errants, nous nous connaissons tous, et comme l'indique le terme, nous errons beaucoup, alors... - Voilà qui me plaît!
Et ce fut à Grégoire d'entraîner la petite espionne derrière lui, dans et hors la ville, pour aller rendre des visites de courtoisie par ci par là. - Chaque chevalier qui termine sa formation en spécialité Chevalier Errant se voit remettre une liste de points de chute au cas où, lui expliqua Grégoire en chemin. Ca permet aussi de savoir où les joindre, où leur laisser des messages. Celui que nous allons voir est régulièrement fréquenté par Arthris, c'est le meilleur. En fait, c'est le seul point de chute qu'il utilise, et encore, toujours en coup de vent! - Et il pourra nous aider? demanda Lyze, encore un peu sceptique. - Je te l'ai dit, il se ballade partout! Il aura forcément une piste! - J'espère, parce que les autres n'ont pas pu nous aider beaucoup..., murmura t elle alors qu'ils arrivaient en vue d'une ferme isolée.
Une fois de plus, les anges gardiens de Grégoire firent bien leur boulot, et lui filèrent même un grand coup de main, en la personne du très fameux Arthris, immobilisé depuis quelques jours à cause d'une jambe cassée. Une bête histoire de tabouret, dit il en haussant les épaules avec un sourire. - Ca me rappelle quelque chose, ne put s'empêcher de dire Lyze, tandis que Grégoire faisait celui qui n'avait pas entendu. Malheureusement, le nom de la jeune femme du portrait ne disait rien à Arthris. Sa photo en revanche, lui était familière. - La pauvre n'a pas beaucoup changé visiblement, dit-il l'air navré. - Vous l'avez déjà rencontrée? - Bien sûr. Sauf qu'elle n'a pas le même nom. - Je ne vous suis plus... - La demoiselle s'appelle désormais Julia De Vine, avec l'accent s'il vous plait. Elle a reçu il y a quelques années un héritage important, et en a profité pour changer de vie radicalement. Et de nom par la même occasion. Elle vit dans un manoir en haut de la Cooline, à Vervy. - La Cooline, qu'est ce que c'est que ça? - Un promontoire au milieu de la ville. Impossible de le manquer, vous verrez. - Ok. Grégoire, on remballe et on y va, presto! - J'arrive dans une seconde...
Une demi-heure plus tard, Lyze entrait à nouveau dans la ferme pour y trouver Grégoire toujours en grande discussion avec Arthris. - J'espère pour toi que tu tiens les horaires quand tu sauves quelqu'un, parce que là, j'aurais été une demoiselle en détresse, j'aurais eu le temps de mourir trois fois!, dit elle en le poussant dehors.
30/08/2006
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