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On Acheve Bien Les Flamands Roses

Episode 9

On achève bien les flamands roses 9


Lire l'épisode 8

Nos deux héros reprirent donc la route, priant silencieusement pour que Miss Devine leur apporte quelques informations pour les sortir du brouillard. Ils profitèrent de la nuit qu'ils passèrent à la belle étoile pour lister proprement leurs indices et se livrer à un certain nombre de suppositions, ce qui ne les avança pas à grand-chose. C'est donc de fort méchante humeur qu'ils arrivèrent en vue de Vervy, au début de l'après-midi suivante. Comme l'avait annoncé Arthris, la Cooline était difficile à manquer. Même à encore 20 km de la ville, ils la voyaient s'élever fièrement au dessus des remparts et des parties basses. Aussi modestement construit que les demeures environnantes, le manoir de Julia Devine rutilait sous un toit d'or. De hautes fenêtres en vitrail parsemaient la façade. La demoiselle avait manifestement un emploi du temps chargé, car malgré leur insistance, on les fit patienter 2 heures dans un salon, avec pour toute compagnie un simple verre d'eau. Lorsque le majordome réapparut enfin, Grégoire salivait déjà depuis 20 minutes sur la grappe de raisins de la nature morte pendue au mur. Effrayant.

Ce qui allait l'être encore plus, en dehors du visage vieilli de Julia D., c'était son incapacité totale à les aider. Il ne leur fallu que quelques minutes pour réaliser que Julia n'avait jamais vraiment eu de contacts avec les gens de sa classe, et encore moins avec les deux premières victimes, dont elle se souvenait à peine. Comme elle tint à leur faire remarquer, elle avait passé la plupart de son temps libre de l'époque à préparer une thèse en parallèle, et ne traînait donc pas beaucoup avec les autres.

Dépités, Lyze et Grégoire quittèrent le manoir, et se dirigèrent d'emblée vers une auberge, histoire de noyer leur déception sous des tonnes de ragoût bien gras et de pommes de terre, le tout préparé à la nouvelle mode, enroulé dans un énorme morceau de pain, et emballé dans un bête bout de papier. Installés sur les remparts au soleil, ils firent le point sur la situation.

- Gne crois qu'on est arrivés à une impache, dit Lyze, la bouche pleine et les lèvres luisantes de gras. Ch'est pas mauvais che truc. Mais ch'est pas terrible pour ta ligne, Grégoire.

- M'en fiche, rétorqua son compagnon sur le même ton, quand gne déprime gnai FAIM !

- Bienvenue au club.

Et ils se concentrèrent de nouveau sur la sensation satisfaisante de la nourriture bien riche qui leur emplissait deux estomacs malmenés par l'attente chez Miss Devine - et miss elle était, en plus, apparemment toujours vieille fille.

Au bout de quelques minutes, ils parvinrent au bout de leur en-cas, poussèrent en chœur un soupir satisfait, et se posèrent sur leurs coudes pour digérer au soleil. Mais la paix de cet instant béni entre tous fût bientôt rompue par des sons étranges : on aurait dit toute une colonie de chats en chaleur attachés ensemble par la queue. Et les sons se rapprochaient, bientôt accompagnés d'un chant gémissant.

« Looooooin de moaaaah ma bloooonnnndeeeeuh... pourquoaaaaaaaah m'as-tu quittééééééée? »

- J'ai bien comme une idée, maugréa Lyze en se redressant pour voir ce qui arrivait.

Grégoire, en pleine digestion, n'ouvrit même pas un œil, tout occupé qu'il était à penser que par un temps pareil, il avait vraiment été idiot d'oublier son monoï dans la dernière auberge où ils avaient dormi.

Accompagné de grincements et de coassements, un étrange équipage fit son apparition sous les remparts : sur un cheval énooooorme, chargé comme une mule de rouleaux de parchemins et d'instruments divers, était posé, telle une cerise confite sur un baba au rhum, un petit gros homme, ou plutôt un gros petit homme, euh... enfin bref, un petit gars rondouillard, drapé dans une cape bleu nuit trop grande pour lui, habillé d'un habit de drap bleu et or qui mettait en valeur son ven.... euh, ses pectoraux. Penchée au dessus de lui, appuyée sur les vieilles pierres, Lyze ne pu retenir un hoquet de surprise lorsqu'elle s'aperçut que tous les sons, sans exception, sortaient de la gorge de la petite cerise. Il faut croire que les fruits confits ont l'ouïe fine, car les bruits cessèrent aussitôt, et Lyze se retrouva d'un seul coup à affronter le regard furieux du barde, puisque la harpe qu'il tenait dans les mains obligeait à l'appeler ainsi. Et dans le silence tout neuf, on entendit s'élever une voix :

- Wow la vache, ça fait du bien quand ça s'arrête ! Ca vous gâcherait une digestion des trucs comme ça !

Grégoire venait de décider de mettre en pratique ses capacités diplomatiques et relationnelles... et Lyze devait bien admettre qu'il avait complètement raison : le ragoût faisait de drôles de cabrioles dans son propre ventre avant que le barde ne cesse sa cacophonie. Maintenant, tout se re-posait tranquillement bien au fond de son estomac. En attendant, le regard du petit homme se fit encore plus furieux, si c'était possible, mais l'effet était un peu gâché car il ne savait trop lequel des aventuriers foudroyer du regard et, histoire de faire un compromis, fixait un point situé entre les deux.

- Qui c'est, ça ? demanda Grégoire à sa comparse avec une confiance touchante.

- J'en sais rien, marmonna Lyze. Mais je sens qu'on va pas tarder à le savoir.

- Gente dame, preux chevalier, commença le petit bonhomme d'une voix grandiloquente, permettez-moi de me présenter à vous : je suis le célèbre Kwahkarilathixylophonsuperkalifragilisus. Barde de mon état.

- T'as déjà entendu parler de lui ? murmura Lyze à son compagnon.

- Jamais de ma vie.

- Moi non plus.

Plus fort, elle ajouta :

- Bien entendu, le célèbre... Kwahkalaro... Kwahkalara... euh... ?

Le barde soupira.

- Je suppose que vous finirez comme tout le monde par m'appeler Kwahk. Allez-y, j'ai l'habitude.

Grégoire devint tout rouge et fut pris d'une quinte de toux qui, Lyze en était persuadée, dissimulait avec une certaine efficacité une petite crise de fou rire. Elle-même luttait pour ne pas rire et ses lèvres tressaillaient dans son effort. Le barde enchaîna.

- Me voici revenu de ces rivages lointains, où j'ai croisé et vu d'étranges lendemains. Je pourrais vous conter maintes aventures, de ces chers chevaliers, qui dorment à la dure. Me voici de retour, la tête pleine d'histoires, que mon chant fera vivre, que vous puissiez les voir !

- Ouah...

Il fallait admettre que si le chant ne valait pas un clou, le ménestrel avait en revanche des compétences flagrantes en rimes et rythme, assorties d'un coffre qui faisait ronfler sa voix jusqu ‘à eux sans efforts. Il n'en fallait pas plus pour que Grégoire, prompt à réviser son jugement, et désireux de se faire pardonner sa première intervention maladroite, lui propose de se joindre à eux pour quelques minutes au soleil. Devant les gros yeux de Lyze, il avança timidement le fait que ménestrels comme chevaliers errants pouvaient leur filer des infos. Elle haussa les épaules, ils n'avaient rien à perdre.

 

Quelques minutes plus tard, Kwahk se laissait tomber à leurs cotés, aussi rouge que s'il avait porté son cheval et non l'inverse. Une fois les présentations faites, il entreprit de leur conter par le menu son dernier voyage, et fut bientôt tellement pris par son récit qu'il ne vit pas Lyze se remettre à somnoler. Quant à notre chevalier préféré, malgré sa bonne volonté, il avait quelques difficultés à suivre le débit rapide et haché du barde, qui s'interrompait sans cesse pour revenir en arrière, ajouter un détail oublié, etc. Il était presque l'heure du goûter quand Lyze fut tirée de sa torpeur par quelques mots suivis d'un éclat de rire tonitruant. Elle raccrocha en catastrophe la conversation.

- AH AH AH !!! Jamais vu un chevalier aussi verdâtre !!

- Pourtant, Avok est réputé pour son stoïcisme... La dernière fois que je l'ai vu en tout cas...

- Je dis pas. Mais quand je l'ai croisé, il frissonnait rien qu'à parler de ce qu'il avait vu ! Cette vieille habitude de demander aux chevaliers errants d'être témoins lors de la découverte d'un meurtre quand même...

- Ben, c'est vrai que c'est pas toujours facile... moi-même, j'aime autant que ce soit un autre qui s'en charge.

- Bref, il me racontait qu'il n'avait même pas prévu de s'arrêter dans ce village, qui n'est réellement qu'une rue avec quelques maisons autour, quand un petit monsieur a surgi pour ainsi dire sous les sabots de son cheval pour le supplier de venir voir la Dame Régalia...

A ces mots, Lyze se redressa tout à fait. Le barde enchaîna et continua à leur parler du meurtre de la Dame en question, apparemment commis par un vrai malade. Lyze était persuadée qu'il en rajoutait dans sa description de l'état dans lequel ils avaient trouvé le corps : il n'y avait tout simplement pas assez de sang dans un corps humain pour produire ce qu'il racontait. Et elle savait parfaitement bien de quoi elle parlait, merci. Une fois que Kwakh eut terminé son récit, Grégoire avait atteint une jolie teinte de vert et essayait de respirer profondément pour ne pas rendre toute cette bonne nourriture.

- Et quand avez-vous dit que ce meurtre avait eu lieu ? demanda Lyze à leur compagnon.

- Cette nuit, apparemment, gente dame, répondit le barde, ravi de l'intérêt que lui portait la petit espionne. J'ai rencontré Avok plus tôt dans la matinée. Le meurtrier a disposé de beaucoup de temps pour parachever son œuvre, vous comprenez, certaines choses étaient du vrai travail d'orfèvre.

- On ne pourrait pas changer de sujet ? gémit Grégoire. Lyze, pourquoi demandes-tu des détails ?

- Tout simplement, Grégoire, parce que nous avons une Dame Régalia sur notre liste.

Le chevalier passa soudain en mode « concentration », oubliant son estomac rétif. Le ménestrel eut un sourire vite réprimé et tendit l'oreille de toutes ses forces en se donnant l'air de ne pas écouter la conversation. S'il ne se trompait pas, il tenait là matière à écrire une épopée héroïque de toute beauté qui serait le pinacle de sa carrière.

- Tu veux dire qu'on s'est trompés sur l'identité de la victime suivante ? demanda Grégoire.

- Il semblerait bien en effet. Si on reprend le portrait... Voyons voir... Régalia, Régalia... Ah, la voici !! Mouais, ya comme un problème....

- Lequel ?!

- Celui-ci, dit-elle en lui indiquant du doigt la position de Dame Régalia. Comme tu peux le voir, elle n'est pas du tout à côté des autres. En fait, elle est même assise en plein milieu. Il y a au moins 6 personnes entre elle et Monsieur Ponge ! Notre hypothèse tombe à l'eau...

- Ca voudrait dire que soit notre meurtrier est beaucoup plus malin que prévu et qu'il cherche à brouiller les pistes, soit il nous manque un élément qui lie cette femme aux autres victimes, enchaîna Grégoire en ignorant la mine avide du barde qui tentait désespérément d'en placer une, de question.

- Bien vu. Je suggère que nous allions rendre une nouvelle visite à Miss Devine, histoire de voir si elle n'aurait pas... oublié un détail...

- Chouette !! Euh non, pas chouette ! On peut goûter avant ?...

- Je crois que ça va être indispensable de toute façon, j'ai besoin de toi pour un rôle bien précis, et je pense qu'il va te falloir toutes tes forces pour ça... Tarte aux pommes et chocolat ?

- Ca me va !

Lire l'épisode 10


05/11/2006


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