Dans les épisodes précédents de Quête dans une Piscine : Anselme, toujours héros malgré lui, a cette fois-ci commis l’ultime bourde dans son stage irréel : il a invité toute la presse à la séance de shopping organisé pour sa chef et ses copines ! L’heure de son châtiment quand le PDG de l’étrange compagnie, ulcéré devant tant de négligence, déchire la convention de stage sous les yeux ébahis du jeune homme, ouvrant devant lui un immense vortex spatio-temporel qui l’aspire aussitôt. Serait-ce déjà la fin de son drôle de voyage ?
Il tata son bras droit. Rien. Le gauche ? pas de dommage. Après s'être bien assuré que toutes ses parties étaient bien intactes, et avoir vérifié au moins deux fois les plus importantes d'entre elles, il se risqua à ouvrir une paupière. Une ombre semblait penchée au dessus de lui, mi-inquiète mi-amusée. Quand il se décida à appeler à la rescousse son autre œil, Anselme eut un sursaut de panique : autour de lui, tout autour, une foule amassé de visages familiers l'observait bizarrement. Une voix s'éleva parmi eux, grave et caverneuse, non pas pour répandre la bonne nouvelle de son retour à l'Essec (c'est bien l'Essec et ses murs rouges, je suis chez moi ?) mais bien plutôt pour :
- Bah, c'est Anselme qui s'est encore murgé la gueule ! Amenez le seau d'eau, on va le réveiller en moins d'deux !
Une main se tendit vers lui, l'agrippa par le col et le remit sur ses pieds tandis qu'une voix hargneuse et un peu pâteuse lançait :
-Dégagez ! Il a eu suffisamment d'eau pour aujourd'hui. Il y a vraiment que cet abruti pour réussir à se noyer dans une piscine gonflable. Bouge-toi Anselme, où je t'abandonne ici, siffla la voix.
Il reconnût en sa sauveuse Marianne, une petite blonde qui l'avait tyrannisé lorsqu'ils étaient en binôme pour le cours Access. Toujours d'une humeur égale, massacrante, elle tenait cependant bien l'alcool et avait souvent accueilli Anselme dans sa chambre après des soirées trop imbibées.
-Gzblt... commença Anselme. Il voulait lui faire comprendre par ses borborygmes qu'il ne s'agissait pas de l'une de ses habituelles cuites. De plus il craignait qu'elle ne profite de sa faiblesse passagère et ne prenne des initiatives malheureuses. Attends, il faut que je t'explique quelque chose, cette piscine n'est pas du tout ce qu'elle semble être...
En voyant l'expression de Marianne, entre celle de quelqu'un qui contemple les tripes d'un chien écrasé et celle d'un tueur à la tronçonneuse, il s'interrompît sagement. Certes il lui fallait expliquer sa situation démente à quelqu'un. Mais il devait avant tout échapper aux griffes de la frêle jeune fille avant de penser à trouver des personnes suffisamment excentriques pour l'écouter. L'écouter jusqu'au bout avant de l'assommer et de l'emmener dans un hôpital psychiatrique, emballé dans une camisole de force. Ca c'était pas gagné. Pour l'instant, échapper à Marianne.
Celle-ci avait déjà pris le devant et l'emmenait tant bien que mal vers le patio. Bien installé sur un banc en dur, blanc, rassurant, Anselme prit une profonde inspiration et réussit à articuler quelques mots sensés. Enfin presque, mais il dû se montrer plus convaincant car Marianne le laissa à la contemplation du cyprès devant lui, en murmurant quelque chose à propos du début du T5B. Il essaya de se remémorer les derniers événements sous tous leurs angles afin de pouvoir comprendre, et surtout expliquer ça à quelqu'un. Quelqu'un de compréhensif, un brin versé dans les sciences occultes, avec les pieds suffisamment sur terre pour préférer une explication rationnelle à un ramassis de superstitions, et si possible, un peu de temps devant lui pour être à l'écoute. Bref, il lui fallait vraiment Georges !
De toutes ses rencontres à l'Essec, Georges était de loin le plus intéressant et certainement le plus brillant, ce qui n'enlevait rien à son utilité. Toujours là pour refiler ses cas, trouver les solutions des quizs des années précédentes comme les bon plans choppe, les restos pas cher et les bonnes bouteilles, il était drôle et toujours de bonne humeur. Chaque fois qu'ils se voyaient, la phrase de son père revenait toujours à l'esprit d'Anselme : « ne perds pas ton temps avec quelqu'un qui ne t'apporte rien, mais quand tu tombes sur quelqu'un qui peut t'être utile, mon fils, alors, ne le perds jamais de vue, tu pourras toujours t'appuyer dessus en cas de besoin. » Et c'est plus ou moins ce qu'avait fait Anselme, ce qui avait scellé leur amitié depuis son entrée en école. Un peu reposé et rassuré à l'idée de trouver quelqu'un pour le réconforter, il se mit immédiatement à sa recherche - en prenant bien soin cependant d'éviter le couloir du Foy's et la piscine gonflable.
Rien dans le BDE, non plus chez Momo, l'habituel bordel dans le BDA, ce ne fut que lorsque Anselme passa la tête en gueulant un subtil :
« Eh les gars, vous auriez pas vu George D. ?! »
qu'il trouva enfin son ami la tête enfouie jusqu'à la ceinture dans l'armoire du local d'Esseclive et PAO Bang. Surpris par la clameur, George sursauta, s'assomma dans l'armoire et parvint à s'en extirper avant que la moitié de son contenu ne l'ensevelisse.
- Ah salut Anselme, comment vas-tu ? Toujours à looser sur le campus ?
- Ben comme tu vois. Et toi qu'est-ce que tu fais à piller les réserves associatives ?
- Je checkais juste s'ils avaient reçus leurs polos de l'année dernière mais apparemment toujours rien. Tu sais ce que c'est, faut pas désespérer.
- Clairement, assura Anselme sur le ton de celui qui n'en a définitivement rien à cirer. Et à ce propos, tu sais qu'il y a une piscine gonflable près du Foy's qui ouvre sur un univers parallèle ?
George le regarda avec des yeux ronds. Ben mince, se dit Anselme, pourtant je lui en ai sorti des plus énormes que celles là. George laissa échapper un long soupir puis s'enquit :
- Bon raconte moi ça depuis le début, ça m'a l'air suffisamment comique pour que j'y consacre 2 minutes. Top chrono, vas-y.
Anselme se lança dans la narration de sa terrible expérience, au bout d'une minute, il avait achevé la description de son cauchemar. Il conclut :
- Bref George, tu es mon seul espoir, toi seul peux me croire et me sortir de là !
George ne fit pas de commentaire, s'alluma une clope et tira une bouffée, pensif. Il commença, timidement d'abord, puis, d'une voix de plus en plus assuré, un peu comme un docteur au chevet de son patient :
- Tu dis que tu as bu un peu avant... heu, un peu combien ?
- Je sais pas moi, deux bières peut-être, plus celle qu'on m'a renversée dessus.
- Hum, tu revenais d'une cuite c'est ça ?
- Yep, mais si c'est pour m'entendre dire que j'suis juste alcoolique, merci, mais j'peux me passer de ton avis !
- Je réfléchis, mais si préfères passer une annonce sur les ragots, vas-y, j'ten prie.
A la simple évocation de son éventuel ragot « JH cuité cherche piscine vers stage déjanté - Anselme, troisième vortex droite », il se sentit tout de suite beaucoup moins sûr de lui. Georges, content de son petit effet, continua :
- Bien. Tu t'es donc murgé pendant toute la semaine. Bon, et, heu, comment dire... tu rentrais seul ?
- Quoi ? Tu veux un rapport détaillé ou un mode d'emploi du Cool ?
- Donc, toujours une différente, hein ? Et, cette nuit là, tu te souviens de la couleur de la lune ? Je suis très sérieux Anselme, c'est grave.
- ‘Sais pas, moi, il me semblait qu'elle tirait sur le rouge.
- Bien, heu, tu as dit que tue venais juste de revenir de ta piscine, c'est ça ?
- Ouais, t'as fini maintenant ?
- Presque, presque... au fait, on est quel jour ?
C'en était trop pour Anselme. L'histoire du shopping de sa chef passait encore, le trajet retour plus que mouillé, pourquoi pas, mais c'était lui la victime. Pourquoi fallait-il que tout le monde s'acharne à le croire bourrer en permanence ? Comme si trois litres de bières et deux bouteilles par jours (et encore, une par repas) avaient déjà envoyé quelqu'un faire une croisière à vingt centimètres sous plastique ! Il en avait raz-la-nageoire de ces questions débiles et il ne se gênât pas pour le faire remarquer à Georges. Après un discours pour le moins fleuri à celui qu'il était venu chercher pour rien, il termina :
- Et puis, si tu veux la date et l'heure, t'as qu'à regarder sur tes putains d'ordi, le 21 mai c'est pas difficile à se rappeler non !
La dessus, Georges le regarda, maintenant bien plus préoccupé par l'état de son ami que la recherche de polos. Sans un mot, il tapota sur l'écran du plus proche des ordinateurs, en bas à droite. Dans un mouvement de rage froide, Anselme se pencha pour regarder la date qu'on lui montrait, bien décidé à passer ses nerfs sur Georges. Puis, soudain, la bouche grande ouverte façon baleine en recherche de plancton, il éructa un quick, un couak, et...Sur l'écran, police 10, Times, s'affichait irrémédiablement mardi 3 juin.
Alors, Georges lui asséna, d'une voix calme et sans réplique :
- Retrouve-moi ce soir à 8h au Foy's. D'ici là, je veux vérifier quelques détails.
Anselme le regard sortir fermement du local, ses basckets frappant sans bruit les briques du couloir des Assoces, en hochant la tête ci et là comme pour approuver ses propres pensées. Quand il eût passé le BDS pour disparaître vers son UV, Anselme se rappela qu'il avait toujours la bouche ouverte. Très lentement, il la referma.
19/08/2007
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21/08/2007 17:03:00 -