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Chronique urticante n°3

Les chroniques urticantes laisse la parole à deux bavards avides de démontrer que parler pour ne rien dire n'est pas forcément rien faire...


Le professeur : Bonjour, Mademoiselle ! Que pensez-vous du traitement de l'intrigue principal comme d'un élément contingent ?

La voyageuse : Bonjour! Vous avez une bien jolie façon d'entrer dans un compartiment, de vous asseoir en face d'une jolie femme et d'engager la conversation.

Le professeur : Je vous demande pardon. Votre air charmeur et intelligent, votre vêtement sobre et de bon goût, votre front joliment plissé sur votre livre m'avaient fait croire que vous apprécierez comme moi les charmes d'une conversation cultivée sur un sujet divertissant. Puisque vous avez l'air d'accord, je recommence. Que pensez-vous du traitement de l'intrigue principal comme d'un objet annexe ?

La voyageuse : A votre veste de tweed et vos petites lunettes, je jurerais que vous êtes un professeur d'université à qui la fréquentation des livres a fait oublier que les vraies personnes ne s'ouvrent pas forcément à la page que l'on veut. Si vous vouliez une conversation intéressante, il y avait de nombreuses façons de la susciter. Par exemple, vous auriez pu me dire : "Quelle belle journée pour un voyage en train ! Ne trouvez-vous pas? "

Le professeur : Et qu'auriez-vous répondu ?

La voyageuse : Qu'en effet c'est une journée bien agréable, ensoleillé et fraîche et vous m'auriez demandé, sans vouloir être indiscret, jusqu'où allais.

Le professeur : Voilà de la pure communication phatique. Du bavardage des plus conventionnels. Nous aurions perdu cinq phrases à parler du beau temps et de votre lieu de destination que je connais déjà puisque ce train est direct.

La voyageuse : Je ne suis pas d'accord. Ces phrases n'auraient pas été perdues. Je ne vois même pas à quoi peut rimer d'économiser cinq phrases dans une conversation. Et la communication phatique, si vous excusez mon ignorance, n'est pas qu'une perte de temps, c'est une façon de tisser des liens sociaux. D'ailleurs, si vous aviez eu de l'imagination, vous auriez pu vous d'enquérir d'où allait une si jolie femme. Les jolies femmes aiment aussi qu'on leur fasse remarquer leur beauté.

Le professeur : Je ne suis pas sûr d'être accord avec vous. Ne croyez-vous pas que le bavardage finit le plus souvent par s'enliser en lui-même ? Une fois finis les propos d'usage on ne trouve plus à se dire que des banalités. Plus de progression possible.

La voyageuse : Mais le bavardage a sa progression. Puisque vous avez l'air de vous intéresser aux écrits du XVIIIème siècle, je ne vous apprendrais pas que le marivaudage est un bavardage plaisant et habile qui conduit à des conversations passionnantes. Le bavardage est une introduction, une entrée en matière nécessaire. Une sorte de prolégomènes pour parler votre jargon.

Le professeur : Oui. Toutefois pour aller plus loin que le beau temps, encore faut-il que l'interlocuteur soit et bavard et audacieux.

La voyageuse : Je le suis moi. Et pour satisfaire votre curiosité sur mes lectures, je vous avouerai que c'est la liberté que prend Diderot avec le canevas classique de l'histoire qui me pousse à relire Jacques le Fataliste.


Cet article a été publié dans le Bateau-Livre n°2
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05/05/2006


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