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Dossier alcool

Faut-il être alcoolique pour être écrivain ?

Faut-il être alcoolique pour être écrivain ?

Un essai sur la relation entre l'écriture et alcool, et par extension toute substance qui modifie le jugement, par Shanilara.


Faut-il être alcoolique pour être écrivain ? (ou le contraire)

 

De nombreux écrivains ont vécu, qui une relation fusionnelle avec l'alcool, qui un amour impossible avec la drogue, qui une passion destructrice avec le mélange détonant des deux. Ainsi, Philip K. Dick, Stephen King, Charles Bukowski, Baudelaire, Hemingway, Fitzgerald, Dylan Thomas...

Certains vous diront que telle est la source de leur inspiration, d'autres que la sensibilité à fleur de peau du créateur le rend vulnérable à ce genre de dépendance, et d'autres encore prétendront que l'écrivain, sociopathe par nature, ne parvient à se mêler à un monde intolérant que s'il se trouve dans un état second.

 

Ecrire est souvent une souffrance en même temps qu'une joie. Se sortir la vérité des tripes n'est pas sans difficulté. Mais mentir, écrire sans y mettre de soi-même, ne sonnera jamais juste. Dire la vérité ? Mais de qui se moque-t-on, me répondra-t-on ! Quelle vérité y a-t-il quand on vous décrit un monde imaginaire, sans rapport avec la réalité ? La réponse est : toute la vérité du monde. On peut écrire « juste » sans s'approcher de la réalité, et écrire « faux » les histoires les plus réalistes. Dire la vérité, c'est se forcer à livrer une part de soi-même, c'est montrer aux autres qui l'on est vraiment. C'est subir les affres de la mise au monde d'une œuvre, quand il serait tellement plus facile de se planquer derrière le langage et la rhétorique, mais c'est aussi le bonheur sans mélange d'avoir réussi à créer quelque chose qui n'appartient qu'à nous, cette exaltation qui saisit l'écrivain quand il appose le mot « fin » en bas de son texte et qu'il sait qu'il a été honnête, qu'il n'a rien caché.

 

Pour d'autres, l'alcool serait synonyme d'inspiration, et la panne d'écriture, terreur ultime, serait le spectre qui les pousse à boire ou à se droguer. Cette légende, quoique entretenue par le succès des écrivains susnommés et de nombreux autres, reste une vaste fumisterie, excuse utilisée par le drogué pour le rester. Au contraire, c'est l'esprit clair et débarrassé des brumes de l'alcool ou de l'opium que l'écrivain créera le mieux - et en plus, il se souviendra d'avoir écrit, ce qui modifiera radicalement son rapport à l'œuvre. Non plus écrite par un étranger lors d'un moment de délire, il s'agit de son bébé, dont l'accouchement, pour douloureux et difficile qu'il fût, n'en est pas moins extraordinaire. Parce que ce qui vient de naître, c'est lui qui l'a fait, et qu'il a été heureux en le faisant.

 

Faut-il être alcoolique pour être écrivain ? Je dirais tout simplement que non. Certes, l'écrivain subit parfois des moments de désespoir et de vulnérabilité - comme tout un chacun. Certes, quelques-uns parmi les plus grands ont écrit de véritables chefs-d'œuvre sous l'emprise de l'alcool ou d'autres substances. Mais nier le rapport à son œuvre, oublier même qu'on l'a écrite, c'est perdre toute la joie que peut apporter l'écriture, n'en garder que les souffrances. C'est nier ce moment merveilleux où l'on se rend compte que le texte produit a sa vie propre ; peut-être même respire-t-il !

Un drogué qui écrit restera un drogué avant d'être un écrivain, en cela pas très différent de milliers d'autres. Comme le dit Stephen King dans son essai Ecriture, « il est certain que les créatifs courent des risques plus grands de devenir alcooliques ou drogués que des personnes exerçant d'autres activités, et alors ? On se ressemble tous fichtrement quand on dégueule dans le caniveau ».


15/10/2006


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