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Nouvelles d'Olivier

Le grand départ


Le grand départ

 

Je viens juste de monter dans la voiture et je pars pour la maison de retraite. Je m'y attendais depuis quelques mois, ma fille m'en parlait, elle me disait qu'elle ne pouvait plus s'occuper de moi.
C'est vrai, j'ai 96ans et je vois bien que j'aurai du partir rejoindre Raymond, mon mari parti depuis 20 ans, bien plutôt mais je n'y peux rien. Je résiste au temps et c'est tout.
Je suis bien fatiguée et usée, c'est vrai mais la vie s'accroche à moi alors j'attends………………….. .

 

Ce matin, c'est le grand jour, ma valise est faite et sûrement pour la dernière fois. Je sais bien que c'est le grand départ et que mon prochain voyage sera le dernier. Ma fille est peinée, je le vois dans ses yeux mais elle fait mine de le cacher. Elle doit culpabiliser de m'emmener au mouroir comme je l'appelle. Une maison de retraite, vous savez cet endroit ou vos enfants nous remercient de les avoir mis au monde, cet endroit où tous les gens vieux qui dérangent se retrouvent, ensemble.
Je n'y vais pas de gaîté de cœur, j'y suis obligée, j'ai des vertiges, des absences, et ma fille et mes deux fils s'inquiètent. Pour ma fille, je ne dis rien et je me laisse portée pour que cela se passe sans trop de mal.
Je pourrai lui dire que je lui en veux de ne pas me garder jusqu'au bout. Je pourrai lui dire aussi qu'elle vit chez nous depuis toujours. Ma fille n'a jamais trouvé à se marier et elle est restée à la maison. Et là, ce matin, elle baisse les bras !!!!!!!

 

Elle en a parlé à mes deux fils et ils sont d'accord. Alors tout le monde est d'accord et je dois accepter sans trop dire que je ne suis pas d'accord.

 

La route pour le maison de retraite n'est pas longue, oh non, seulement à deux kilomètres de mon appartement. Un oiseau aurait bien pu m'y conduire !
Mais là bas, il y a tout, le confort, la sécurité, du personnel et surtout des gens qui font à manger. Oui, ma fille n'aime pas faire la cuisine et de toute façon, elle cuisine mal alors cela tombe bien.

 

Nous arrivons sur le parking et mon cœur tremble. Ma fille s'empresse de descendre pour me donner ma canne et nous avançons vers l'entrée.
Nos regards ne se sont pas croisés et j'appréhende ce moment. Nos yeux sont tristes et c'est le moment le plus difficile que je vis depuis le décès de Raymond.
Ma fille que j'aime tant va me laisser là, dans quelques instants. Sûrement contre son gré mais elle le fait tout de même.
Je suis bien accueillie. L'endroit est plutôt joli et bien fleuri, je suis un peu rassurée.
Une blouse bleue me présente ma nouvelle demeure, une chambre de 11m2 donnant sur un parc arboré. Ma fille a pris le soin de préparer ma chambre avec quelques affaires de la maison. Un vase, des photos et ma bible sur la table de nuit.
Elle a eu raison, ma fille de penser à dieu car je vais avoir beaucoup de temps pour lui parler, pour lui expliquer tout ça.
Je m'assoie sur le lit, il a l'air confortable. Je pose ma canne et je regarde ma fille, assise, elle aussi dans un fauteuil près de la fenêtre. Elle pleure en silence, en regardant dehors, par la fenêtre.
Oh ma petite, je ne l'ai pas vu pleuré depuis 20 ans, pour la mort de son père, et elle me bouleverse. Je voudrait bien la serrer dans mes bras comme lorsqu'elle était petite mais je me retiens. Je sens aussi les larmes coulées sur mes joues creusées par le temps. Nous pleurons là, comme deux enfants tristes et perdues.
C'est une autre blouse bleue qui vient arrêter notre chagrin en me demandant si je suis bien installée et si j'ai besoin de quelque chose. Je n'ose lui répondre et ma fille l'a remercie gentiment.
Elle s'éclipse poliment, nous laissant toutes les deux, dans notre peine immense et indissoluble.
Ma fille s'est reprise et m'installe convenablement, elle ne veut rien se reprocher alors elle range mes affaires dans la commode et quelques gâteaux dans la boite de nuit. Ah oui, je suis très gourmande et je compte bien garder ce plaisir ici aussi.
C'est le moment de se quitter, ma fille a remis son manteau, elle est sur le départ. J'ai le cœur lourd, je voudrais lui dire de ne pas ma laisser là, de me ramener à la maison. Je voudrais lui dire aussi que je lui en veux de m'abandonner, de m'offrir mes dernières vacances. Je ne peux pas lui faire de mal, elle s'est occupée de moi jusqu'à ce qu'elle a pu. Je ne lui dirais rien et je vais rester digne et fière.
Elle s'approche de moi, pour m'embrasser et je sens mon corps flancher, elle me retient et m'enlace.
Je m'effondre dans ses bras et nous pleurons un long moment, enlacées et désespérées.
Et puis, je me retire, je dois faire face et la rassurer. Je la pousse gentiment vers la sortie en lui promettant d'aller bien.
Elle marche dans ce grand hall d'un pas lent et triste. Il ne faut pas qu'elle se retourne sinon, je ne vais pas pouvoir faire semblant de résister.

 

Ca y est, elle est partie et moi toute seule. Seule avec ma peine et mes souvenirs que j'ai emmené dans une boite. Et oui, rien qu'une boite à chaussures pour des années se souvenirs de famille.
J'ai rejoint ma chambre et je m'assoie dans le fauteuil près de la fenêtre. Je sais que cet endroit va être celui ou je vais être souvent, un endroit ou je me sens un peu libre grâce à ce parc ou quelques oiseaux osent approcher ma fenêtre de chambre, oh pardon, de ma nouvelle résidence.
Il est 11h30 ? l'heure du repas approche, je n'ai pas faim et puis, je ne compte pas descendre à la salle à manger. S'il veule que je mange, il faudra qu'il m'apporte mon repas, ici. J'ai toujours été habituer à être servi, j'ai même eu des bonnes à la maison alors je ne vais pas changer mes habitudes à mon âge.
A ce moment précis, une blouse bleue apparaît, Marie-Louise, une petite, fort gentille. Elle me propose de m'accompagner au repas mais je décline son invitation. Elle insiste en m'expliquant que pour vivre mieux ici, il faut que je participe à la vie de la maison et donc aux repas avec les autres. Elle m'explique aussi qu'il y a des personnes très gentilles et qui attendent de faire ma connaissance.
Ah oui, je suis attendue, voyez-vous cela !!!!!!! je pourrai croire que toute la salle à manger m'attend pour me fêter mon arrivée et puis quoi encore. Pourquoi pas des musiciens et un bal musette.
Enfin, contrainte, je décide de la suivre et je me dirige vers la salle à manger. A ma grande surprise, cette salle est ravissante, fleurie, chaleureuse et accueillante. Elle me présente ma table et les personnes qui y sont déjà, deux dames et un très vieux monsieur. Les présentations sont rapides, courtoises et le repas commence.
Je me sens une étrangère et je ne peux rien avaler. Ce n'est pas que ce n'est pas bon ni appétissant mais cela ne passe pas. J'accepte un verre d'eau et je me sens obligée de répondre à quelques questions à ma voisine de table, plutôt gentille mais insistante, et puis, je n'ai pas envie de parler.

 

 

Le repas se termine et avec hâte, je repars dans mon repère ou là, je vais pouvoir être seule et penser.
Allongée sur le lit, je me repose et je ne comprends pas ce qui m'arrive. Hier encore, j'étais à cette heure-ci dans mon fauteuil, à écouter la radio et à voir passer de temps en temps dans le salon, ma fille. Les bruits, les odeurs, les habitudes, les heures se sont envolés me laissant seule contre tous, seule avec l'obligation de m'habituer pour ce qui me reste de vie.
Je trouve tout de même le sommeil de l'après midi espérant me réveiller de ce grand rêve, me retrouvant comme avant, chez moi et heureuse.
Mais le réveil en est autrement et plus brutal. Le téléphone sonne et je dois répondre encore endormie par ces minutes abandonnées.
Ma petite fille est au bout du fil, elle vient aux nouvelles. Oh, elle est gentille ma petite, elle se soucie de sa grand-mère qui va finir sa vie au mouroir. Elle doit être peinée de me savoir ici, comme les autres mais elle n'est pas à ma place alors je n'ai pas envie de lui parler. Je n'ai pas envie de la rassurer, de lui dire que je vais m'y habituer et que je suis finalement pas si mal ici. Ah non, pas ça.
Elle me parle, tente de compatir mais je ne lui dit mot et elle finit pas m'embrasser et me promet de venir me voir le plus souvent possible. Ils me l'on tous dit cela, que je ne serais pas toute seule, que je suis entourée, que je ne suis pas abandonnée. Je vais bien voir s'ils tiennent leur parole et si ils font l'effort de venir me voir. Mes fils sont très occupés alors ils ne vont pas venir plus qu'avant, sûrement. Et puis, mes petits et arrières petits enfants ont probablement autre chose à faire que de s'occuper de leur vieille grand-mère qui s'apprête à mourir.
Et voilà, je deviens amère d'être cloîtrée, enfermée ici à attendre de la visite, à attendre la mort, tout simplement.
La journée avance à pas lents comme une journée d'hiver lorsqu'il pleut dehors et que tout est gris. Mais pourtant, c'est une journée de printemps et il fait très beau dehors. Ma fille a regardé les saisons avant de prévoir mon entrée ici, se disant que le soleil adoucit les sentiments. Aujourd'hui, c'est raté, je suis comme un soir d'hiver pluvieux et grisalleux, triste et malheureuse. Je suis sur le point de faner et puis plus rien.

 

Voilà quelques jours que je suis ici et je vous avoue que je ne compte plus. Je fais exprès de perdre la notion du temps pour ne pas penser au passé. Je me tourne dorénavant vers l'avenir car il me semble plus prometteur.
Ce matin, le prête est passée me voir et notre discussion m'a fait du bien. L'avenir est de retrouver mes proches perdus depuis des années. Et cela, ça me réchauffe le cœur de pouvoir espérer retrouver mon époux, mes sœurs, mon frère, mes parents et tous ceux que j'ai tant aimé.
Le prêt a su trouver les mots pour me sortir de mon état. Depuis mon arrivée, j'ai décidé de ne pas lutter et d'accélérer le temps. Je mange très peu, je n'accepte que peu de visites et je ne dis rien de gentil et de rassurant à mes proches. Je ne me résous pas à finir ici, entre quelques murs et des vieux de mon âge.
Le sourire de mes petits enfants, leurs joies de vivre, leurs cris me manquent. Que j'aimais les voir courir dans l'appartement. Cela me donnait une raison de vivre et d'être heureuse.
Maintenant, je n'ai que le bruit du chariot des blouses bleues, et celui de la télé du salon parce que les vieux sont sourds et qu'ils montent le son trop fort.
Enfin, Monsieur l'abbé a su me réconforter et je vais tacher de penser à ces propos. Faire plaisirs aux miens en attendant de partir. Ne pas trop leur faire de peine. Leur donner le plus de bons souvenirs, leur raconter ma vie pour qu'ils se souviennent. Le plus longtemps possible.
De paroles sages et remplies de bonté !!!!!!!!!!!

 

Ma fille vient d'arriver et elle s'est fait belle. Elle doit sortir après ma visite mais elle ne va pas ma le dire. Elle ne voudrait pas me blesser en sachant qu'elle s'autorise à s'amuser sans moi, loin de moi. Elle me trouve mieux ce matin, elle me le dit mais je fais mine de ne pas l'entendre. Je ne vais tout de même pas lui dire que le prête est passé et que je retrouve un peu de baume au coeur. Elle pourrait penser venir moins souvent alors je me tais.
Sa visite est courte, elle m'apporte une nouvelle robe de chambre et quelques gâteaux parce qu'elle sait que je ne m'habille plus et que je grignote encore un peu. Je n'ai plus envie de faire d'effort, de me sentir belle. Et de toute façon, pour qui !!!!!
Je la remercie et notre conversation s'arrête là pour aujourd'hui. Oh, oui, elle est vraiment pressée, aujourd'hui.

 

Les journées sont terriblement longues ici, je m'ennuie à mourir, cela tombe bien, je crois savoir que ce n'est pas un club de vacances mais bel et bien un mouroir ou la grande porte d'entrée est aussi celle qui nous séparent de la vie.
Je m'affaibli de jours en jours et mon médecin s'inquiète. Il tente de me motiver mais il me connaît bien, il sait bien que je ne veux plus.
Je ne veux pas rester ici trop longtemps, je pourrai m'y habituer alors finissons en un point c'est tout.
Deux ou trois fois par semaine, j'ai de la visite de mes proches. Ils ont du mettre au point un emploi du temps parce qu'ils viennent toujours le même jour et à la même heure. Mon fils, le plus âgé vient me voir le samedi matin sûrement avant son golf. Il est en tenu de sport et m'apporte des gâteaux.
C'est un bon moment, je le sens triste et à cours de mots. Nous nous regardons et nous essayons de nous comprendre simplement.
Il faut dire qu'il a beaucoup de chose à faire mon fils, sa femme est malade et il doit s'en occuper en permanence. Et oui, chacun porte sa croix.
Et puis, il a beaucoup de réunions qu'il lui prenne beaucoup de son temps. Je suis fier de lui car il a eu une belle situation lui permettant de voyager.
Mon second fils, le cadet, vient lui, plus souvent. Il ne travaille plus, il a été très souvent malade, un dos fragile alors il a plus de temps. Je suis contente qu'il vienne souvent parce qu'il a besoin de moi, mon petit. Nous nous parlons presque pas mais c'est un moment d'amour intense. Je me suis toujours inquiétée pour lui et j'espère qu'il va pouvoir s'en sortir.
Mes trois enfants m'ont toujours donné de l'amour et ils ont toujours été présents. Je les en remercie mais là, ils doivent en avoir assez de leur vieille mère, celle qui est en retraite depuis 35 ans.
Je dois être lourde à porter et ils ont besoin de passé le relais. Ce doit être le cycle de la vie normale maintenant. Avant, nous gardions nos parents, chez nous, jusqu'à leur grand départ. Je me rappelle avoir veiller mes deux parents jusqu'à leur dernier souffle. Aujourd'hui, les enfants ont plus vite fait de nous mettre dans une valise pour la maison de retraite. Le temps passe vite alors ne perdons pas de temps, voyons.

 

Mes petits enfants viennent aussi mais sans leurs enfants. Ils doivent avoir honte de montrer leur grand-mère dans cet endroit pour vieux. Ils doivent penser que cela va choquer les petits, j'aimerai tant pouvoir les embrasser.
Les photos ont du mal à me suffire. Ils ont du grandir depuis un mois, ils grandissent vite à leur âge.
Voilà ma vie ici, quelques visites, des heures dans mon fauteuil à regarder le parc et les oiseaux qui n'ont pas peur de moi, eux.

 

Je ne me résous pas, je n'y arrive pas. Les blouses bleues font tout pour me rendre la vie plus douce mais je ne fais pas d'effort. Je veux mourir.
Et oui, c'est drôle de dire ça mais j'attends cela depuis quelques années, je prie pour ça mais je ne voulais pas, ici.
Ma bible est mon seul espoir maintenant, celui de m'entendre et d'exaucer mon dernier souhait.
Alors, j'y crois et je patiente.
Ma vie est accomplie et je ne regrette rien. Mes enfants sont à l'abri du besoin, personne n'est malade. Alors, je peux partir tranquille rejoindre les miens.

 

Ce matin, le mouroir est en ébullition, que ce passe-t-il ?
J'ai bien vu des gens passé en noir mais rien de plus. C'est peut être mademoiselle Lucienne, à la chambre 17 qui est décédée. Elle ne venais plus manger de puis 3 jours alors elle devait ne plus pouvoir se lever. Pauvre Lucienne, elle va vraiment finir seule car elle n'a pas de famille. Elle a toujours vécu seule, sans mari et sans enfants.
Son heure est arrivé, sont tour en somme. Les blouses bleues s'affairent et marchent plus vite que d'habitude. J'ai laissé ma porte de chambre ouverte pour mieux voir les allées et venues. Je sens bien que quelque chose d'inhabituel se passe. Je vais bientôt le savoir car l'heure du repas approche et Madame Simone, madame qui sait tout, va se charger de nous le faire savoir. Ah, celle la, elle est la pour s'occuper des affaires des autres. Cela doit la rassurer et lui faire oublier pourquoi elle est là.
Elle, elle cancane et moi, je pleure en attendant !
En allant au repas, j'ai aperçu des gerbes de fleurs dans l'entrée, c'est bien ça, mademoiselle Lucienne vient de s'éteindre.
La salle à manger est bien silencieuse ce midi, à chaque décès, nous pensons au notre, à celui ou celle qui partira le prochain alors le silence est de mise pour avaler notre repas.

 

Le seul moment où j'oublie où je suis et où je suis bien, c'est après ma sieste, à l'heure des grosses têtes. Et oui, je suis une fidèle depuis 20 ans pour cette émission. Je l'écoute en solitaire depuis très longtemps et je tente de me rappeler des histoires. Quel bon moment et je vous avoue, je rigole.
C'est un moment ou le temps s'arrête et je ne pense à rien d'autre. Je suis bien. A cette heure là, je n'accepte pas de visite et j'ai prétexté des activités. Comme ça, je n'ai personne.
Ah oui, des activités, il y en a mais le matin, cuisine, chant et gym. Je ne vais qu'à la cuisine et je n'en suis pas contente. Ils nous font éplucher les légumes pour la soupe ? Quel toupet !
Ils doivent manquer de personnel alors les blouses bleues nous font travailler.
L'atelier chant est assez agréable. Je fais semblant de chanter et personne ne s'en aperçoit.
L'animatrice chante très fort et je crois que cela lui arrive de chanter faux. Mes voisines de chorale sont très motivées parce que chaque année, elles chantent pour Noël, pour le repas et pour les familles qui viennent voir leurs anciens endimanchés. J'espère ne pas tenir jusque là, pour connaître ce moment de fausse joie.
De toute façon, je compte mourir après l'été, oui pas trop chaud et pas trop froid, c'est parfait, le mois de septembre me paraît le mieux pour disparaître.

 

Tiens, ce matin, j'ai reçu deux cartes postales, une de Venise et l'autre de Bretagne.
Mon petit fils est en voyage avec sa moitié et ils roucoulent sur la place St Marc. Qu'ils profitent ces deux tourtereaux et qu'ils s'aiment autant que nous nous sommes aimées avec Raymond. 45 années de vie commune et d'amour, ce n'est pas rien tout de même. La carte de Bretagne vient de mon fils cadet parti une semaine avec son ami. Il est divorcé depuis une dizaine d'année et vit avec une jeune femme, beaucoup plus jeune que lui. Mais je le sens heureux alors c'est le principal.
Ah, la Bretagne, Raymond m'avait fait la surprise en m'emmenant s'en me prévenir pour un périple de plusieurs jours.
St Malo, Dinard, Dinan, des villes où il fait bon vivre où les amoureux peuvent se réchauffer dans des hôtels douillets, enfin de mon temps.
Que ce souvenir est près de moi, je n'ai rien oublié, même pas le nom de l'hôtel du Mont St Michel, dernière destination de notre voyage. L'hôtel de la mère poularde, très connue pour ses omelettes délicieuses.
Mon Raymond, mon tendre, je vais te rejoindre et je m'en réjouis. Je n'ai plus que cette idée en tête et cette joie à venir.

 

Voila plus de deux mois que je suis rentré et mon cœur se fane. Je n'ai plus envie de rien. Seule ma fille m'apporte de meilleurs sentiments mais cela ne dure pas. Je veux partir et maintenant.
J'en ai assez d'attendre à me morfondre sur mon sort. La vie est injuste, je demande à partir et rien ne se passe alors que des milliers de gens voudraient vivre plus longtemps et ils meurent précipitamment.
Le prête n'a plus vraiment de mots pour me consoler, pour me faire espérer. Il m'aide à rejoindre le ciel en douceur. Il me donne quelques clés d'en haut et cela me rassure, un peu.
J'ai préparé mon testament, il est chez le notaire à l'abri. Oh, je n'ai pas grand-chose à donner à mes trois enfants mais je leur ai fait promettre à tous de vendre l'appartement pour qu'ils se partagent ce bien.
Pour les meubles, ils verront entre eux. En somme, je suis fin prête !!!!

 

Ce matin, je ne me sens pas très bien, je me sens plus fatiguée que d'habitude. J'ai même la tête qui tourne, je crois. C'est peut être un signe alors je vais tacher d'être à l'écoute de mon corps et de ce qu'il demande.
Je n'ai pas la force de descendre déjeuner et les dames roses n'insistent pas ce matin. Elles ont du remarquer que je suis en baisse de régime. Je reste allongée et je tente de redormir au rythme du bruit des chariots des dames en roses qui s'affairent au ménage.
Je ne trouve pas le sommeil, alors je pense à Raymond, au jour de son départ.
Ce matin là, il était très bien, il me disait qu'il se sentait bien, se rasant et l'entendant siffloter. Que c'était bon de le voir bien et non souffrant. Si j'avais su que c'était ces dernières heures, je l'aurai embrassé davantage, je lui aurais dit de belles choses, des mots que je ne lui ai jamais dit.
Et puis, il s'est éteint en se reposant sur notre lit, comme ça.

 

Et moi, ce matin, je ne me sens pas bien, alors ce ne doit pas être mon heure. Le téléphone sonne et je tente de l'attraper en tendant le bras mais je n'y arrive pas. Je me soulève légèrement et essaye de me rapprocher. Je n'y arrive pas et je sens mon corps glisser au bord du lit et je ne le contrôle plus. Je tombe sur le sol de tout mon poids tapant ma tête sur le carrelage.
A ce moment là, je me sens partir, évanouit, inconsciente. Les blouses bleues accourent et arrivent péniblement à me remettre sur le lit. J'entends qu'elles s'agitent autour de moi. Je dois avoir eu un choc car une des dames me tamponnent la tête, c'est ce que je ressens.

 

Je ne voix pratiquement plus rien, seulement des ombres, mais j'entends très bien les voix autour et je perçoit qu'ils demandent une ambulance en urgence.
Ma famille va être au courant parce qu'une de mes petites filles travaillent aux urgences de la ville, elle va le savoir et alerter tout le monde.

 

 

Bizarrement, je ne souffre pas et je suis presque bien. Mon corps est léger et complètement insensible. Je commence à comprendre que c'est un moment important de ma vie, un moment où je suis peut être appelée là haut. Je voudrais bien dire aux blouses bleues qu'elles me laissent aller en paix mais elles font le contraire. Je les entends s'inquiéter, téléphoner, se demander comment cela a bien pu arriver.
Moi, je suis prête à partir et pas seulement pour l'hôpital. Je voudrais leur dire mais je ne peux pas. Je ne vais pas résister. Je veux mourir !
Je dois être dans l'ambulance car mon corps bouge et je me sens en mouvement. J'ai l'impression de voler, une sensation de légèreté incroyable.
Je dois être dans deux mondes, celui des vivants et des morts et je ne choisis pas.
Si je pouvais choisir, vous savez ce que je ferais mais mon sort est dans les mains de dieu maintenant.
Je suis à présent dans l'hôpital, j'ai reconnu l'endroit aux odeurs, aux lumières. Des personnes tournent autour de moi, semblent se dépêcher pour ne pas me laisser partir. Mais si, laissez moi, s'il vous plait, je me sens bien et je suis prête alors ne vous acharnez pas.
Mes paroles sont veines surtout qu'elles son inaudibles, ce ne sont que mes pensées alors je me laisse tripotées par tous ces gens.

 

Je ne sens plus mon corps et je n'entends plus les personnes autour de moi. Je suis peut être parti !
Comment vais-je le savoir, vais-je voir arriver quel qu‘un d'en haut ? Et puis comment est fait ce monde, est il comme le notre ?
Je ne sais rien et personne ne sait rien, de toute façon. Le prête m'a certifié d'un monde doux et généreux. D'un monde ou les hommes se reposent de leur vie et sont en paix. Un joli monde en somme. Pas comme sur la terre d'où je viens.
Et si le prête m'avait dit cela pour que je ne m'inquiète pas de mourir ?
Et si les croyants auraient besoin de croire en un monde plus beau là haut pour accepter de mourir ?
Enfin, c'est trop tard, je pars rejoindre mon Raymond et c'est tout ce que je demande. Je n'ai plus besoin d'un monde joli, et sans failles. J'ai vu la colère des hommes, leur méchanceté, leur cruauté durant la guerre, après cette époque, j'ai moins cru en l'homme bon et juste.

 

Maintenant, je prix pour mes proches resté sur la terre, pour qu'ils soient heureux et liés ensembles.
C'est en restant unis qu'ils pourront mieux vivre les difficultés de la vie, je leur ai souvent dit cela mais il me prenait pour une mémé gâteau alors mes paroles sont restées sans échos.

 

J'ai une dernière pensée pour les miens et je les chérie. Ils vont me manquer mais je les crois fort, tous. Ils savaient que je voulais partir alors leur peine en sera atténuée.


20/09/2006


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