Le jeu de l’amour et du hasard de MARIVAUX
le 23/04/2006 - par Sandrine Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !Marivaux (1688-1763) écrit ces nombreuses pièces au 17ème siècle, à la fin du règne de Louis XIV, et ensuite pendant la régence de Philippe d’Orléans, période plutôt maigre et sur le déclin au niveau culturel. Il est connu et étudié notamment au travers de deux de ses pièces, L’île aux esclaves et Le jeu de l’Amour et du hasard. Cette dernière justement, où nous pensons voir un lieu commun, est au contraire une pièce très originale pour l’époque, qui a inspiré la postérité littéraire comme cinématographique, tant elle est universellement drôle et transposable.
En effet, l'intrigue, qui se déroule sur trois courts actes, est des plus simples : une jeune aristocrate (Silvia) qui doit rencontrer son futur époux veux être aimée pour elle et non pour sa condition. Elle décide de prendre la place de sa servante, et décide de forcer son fiancé à accepter de la sortir de sa fausse condition. Mais le fiancé (Dorante), romantique et naïf lui aussi, fait exactement la même chose de son côté, avec son valet.
Cette comédie typique maître/valet est intéressante surtout pour les dialogues entre les valets (Lisette et Arlequin) qui singent leurs maîtres, se donnent des grands airs, usent de métaphores culinaires et sont ridicules à souhait.
Acte II scène 3
LISETTE. J'ai de la peine à croire qu'il vous en coûte tant d'attendre, Monsieur, c'est par galanterie que vous faite l'impatient, à peine êtes-vous arrivé ! votre amour ne saurait être bien fort, ce n'est tout au plus qu'un amour naissant.
ARLEQUIN. Vous vous trompez, prodige de nos jours, un amour de votre façon ne reste pas longtemps au berceau ; votre premier coup d'œil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces et le troisième l'a rendu grand garçon ; tâchons de l'établir au plus vite, ayez soin de lui puisque vous êtes sa mère.
LISETTE. Trouvez-vous qu'on le maltraite, est-il si abandonné ?
ARLEQUIN. En attendant qu'il soit pourvu, donnez-lui seulement votre main blanche, pour l'amuser un peu.
LISETTE. Tenez donc, petit importun, puisqu'on ne saurait avoir la paix qu'en vous amusant.
ARLEQUIN, lui baisant la main. Cher joujou de mon âme ! cela me réjouit comme du vin délicieux, quel dommage de n'en avoir que roquille !
LISETTE. Allons, arrêtez-vous, vous êtes trop avide.
Acte III scène 1
ARLEQUIN. Hélas, Monsieur, mon très honoré maître, je vous en conjure.
DORANTE. Encore ?
ARLEQUIN. Ayez compassion de ma bonne aventure, ne portez point guignon à mon bonheur qui va son train si rondement, ne lui fermez point le passage.
DORANTE. Allons donc, misérable, je crois que tut e moques de moi ! Tu mériterais cent coups de bâtons ?
ARLEQUIN. Je ne le refuse point, si je les mérite ; mais quand je les aurai reçus, permettez moi d'en mériter d'autres : voulez-vous que j'aille chercher le bâton ?
DORANTE. Maraud !
ARLEQUIN. Maraud soit, mais cela n'est point contraire à faire fortune.
DORANTE. Ce coquin ! quelle imagination il lui prend !
ARLEQUIN. Coquin est encore bon, il me convient aussi : un maraud n'est point déshonoré d'être appelé un coquin ; mais un coquin peut faire un bon mariage.
DORANTE. Comment, insolent, tu veux que je laisse un honnête homme dans l'erreur, et que tu épouses sa fille sous mon nom ? Ecoute, si tu me parles encore de cette impertinence-là, dès que j'aurai averti monsieur Orgon de ce que tu es, je te chasse, entends-tu ?
ARLEQUIN. Accommodons-nous : cette demoiselle m'adore, elle m'idolâtre ; si je lui dis mon état de valet, et que nonobstant son coeur soit toujours friand de la noce avec moi, ne laisserez-vous pas jouer les violons ?
DORANTE. Dès qu'on te connaîtra, je ne m'embarrasse plus.
ARLEQUIN. Bon ! et je vais de ce pas prévenir cette généreuse personne sur mon habit de caractère, j'espère que ce ne sera pas un galon de couleur qui nous brouillera ensemble, et qu son amour me fera passer à la table en dépit du sort qui ne m'a mis qu'au buffet.
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