Dans cette comédie-ballet, Molière met en scène Monsieur Jourdain, un bourgeois qui s'est enrichi par le commerce mais ne possède pas les manières distinguées des aristocrates de la cour...
Qu'a cela ne tienne ! Il se fait tailler un nouvel habit plus approprié à sa nouvelle condition de gentilhomme (on l'imagine ridiculement vêtu de couleurs criardes et bardé de fleurs et de plumes multicolores...) et loue les services de maîtres qui lui apprendront tout ce qu'il doit savoir pour avoir l'air d'appartenir à la haute société.
Malheureusement, notre bourgeois est tellement ignorant, niais et naïf qu'il ne rend pas compte de la cupidité de ses maîtres qui empochent leurs honoraires sans pouvoir rien lui apprendre tellement il est idiot. Evidemment, cela donne lieu à de nombreuses scènes très drôles aux dialogues croustillants, dont la fameuse scène de la lettre que M. Jourdain veut écrire à sa marquise...
Nous vous proposons de remettre ce passage dans son contexte et nous avons sélectionné un extrait plus complet qui commence dès le début de la leçon de philosophie.
Comme d'habitude, Molière raille les manies et les vices de son temps : il se moque ici allègrement des bourgeois qui veulent avoir l'air noble, mais aussi des maîtres à penser, ridicules et cupides.
ACTE II, Scène IV
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?
MONSIEUR JOURDAIN. Oh ! oui, je sais lire et écrire.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique ?
MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce que c'est que cette logique ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit.
MONSIEUR JOURDAIN. Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. La première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des catégories ; et la troisième de bien tirer une conséquence par le moyen des figures Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc.
MONSIEUR JOURDAIN. Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Voulez-vous apprendre la morale?
MONSIEUR JOURDAIN. La morale ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Oui.
MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce qu'elle dit cette morale?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...
MONSIEUR JOURDAIN. Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables ; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?
MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce qu'elle chante Cette physique ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles et les propriétés du corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.
MONSIEUR JOURDAIN, il y a trop de tintamarre là-dedans, trop de brouillamini.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?
MONSIEUR JOURDAIN. Apprenez-moi l'orthographe.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Très Volontiers.
MONSIEUR JOURDAIN. Après vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voix, et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix : A, E, I, O, U.
MONSIEUR JOURDAIN. J'entends tout cela.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.
MONSIEUR JOURDAIN. A, A. Oui.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A, E.
MONSIEUR JOURDAIN. A, E, A, E. Ma foi! oui. Ah! que cela est beau.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Et la voix ! en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E,!
MONSIEUR JOURDAIN. A, E, !, !, !, !. Cela est vrai. Vive la science!
[...]
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.
MONSIEUR JOURDAIN. Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Fort bien.
MONSIEUR JOURDAIN. Cela sera galant, oui ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Sans doute. sont-ce des vers que vous lui Voulez écrire?
MONSIEUR JOURDAIN. Non, non, point de vers.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. vous ne voulez que de la prose ?
MONSIEUR JOURDAIN. Non, je ne Veux ni prose ni vers.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.
MONSIEUR JOURDAIN. Pourquoi ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Par la raison, monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose ou les vers.
MONSIEUR JOURDAIN, il n'y a que la prose ou les vers?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Non, monsieur : tout ce qui n'est point prose est vers ; et tout ce qui n'est point vers est prose.
MONSIEUR JOURDAIN. Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. De la prose.
MONSIEUR JOURDAIN. Quoi? quand je dis : «Nicole apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit», c'est de la prose.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Oui, monsieur.
MONSIEUR JOURDAIN. Par ma foi! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrais que cela fit mis d'une manière galante, que cela fit tourné gentiment.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre coeur en cendres ; que vous souriez nuit et jour pour elle les violences d'un...
MONSIEUR JOURDAIN. Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Il faut bien étendre un peu la chose.
MONSIEUR JOURDAIN. Non, vous dis-je, je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. On peut les mettre premièrement comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien : vos beaux yeux d'amour me font, belle marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d'amour.
MONSIEUR JOURDAIN. Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Celle que vous avez dite ! Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.
MONSIEUR JOURDAIN. Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon coeur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE. Je n'y manquerai pas.
20/01/2007
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le bourgeois gentilhomme est il écrit en prose ou en vers ?
21/04/2008 18:33:00 - tatia