Mr Smith & Mr Carlos. En tête de cortège, cintrés dans des costumes noirs, tempes grisonnantes et lunettes de vue trahissant la soixantaine, ces deux afro-américains, joues collées contre ce cercueil posé sur leurs épaules, fendent la foule massée sur leur passage. Ce n'est qu'une scène de fin de vie presque ordinaire. Presque. Car cette scène appartient à des vies extraordinaires.
Nous sommes à Melbourne, en Australie, en ce début du mois d'octobre 2006. Quelques jours plus tôt, le 3 du mois, Mr Norman succomba aux assauts d'une attaque cardiaque. Il avait 64 ans. Smith et Carlos se prénomment respectivement Tommie et John. Ils accompagnent leur frère, Peter. Tous les trois sont à nouveau réunis comme il y a... trente-huit ans ! C'était en 1968.
En ce mois d‘octobre 2008, quarante années après leur fait d'arme, il était impensable de ne pas rendre hommage à ces trois amis de lutte. Ces trois ''Soul Brothers'', comme ils s'étaient baptisés. Eux qui méritent avant tout le qualificatif de Géants du sport, car ils ont marqué de leurs empreintes indélébiles l'histoire comme personne. Ce, au-delà même du sport !
Nous sommes le 16 octobre. Quatre jours plus tôt, Enriqueta Basilio, championne du 400 m féminin, monta les 90 marches menant à la vasque pour allumer la flamme olympique. Flamme qui était arrivée en Amérique par bateau en suivant le trajet parcouru par Christophe Colomb. Pour la première fois de l'histoire des Jeux cet honneur est réservé à une femme. Mais, en cette fin de journée, c'est en l'honneur d'une autre championne du 400 m que La Marseillaise finit de retentir dans cette enceinte sportive qu'est le gigantesque Stadio Azteca, inauguré le 29 mars 1966. L'hymne tricolore vient couronner le succès de la belle Colette Besson sur 400 m.
Pendant ce temps, se préparent les concurrents de la finale du 200 m masculin. Sur cette piste en tartan, utilisée pour la première dans l'histoire olympique, n° 111 épinglé sur le torse, se trouve un certain Peter Norman, Australien de son état et joueur de tambour de l'Armée du Salut. Après avoir ressenti la peur de terminer dernier de la course, un étrange sentiment de bien-être commence à habiter ce jeune homme au regard bleu. Au milieu de ce gigantesque temple du sport, rempli par près de 155.000 spectateurs, il éprouve la sensation de devoir tenter quelque chose avant le départ. Suit, alors, l'un des épisodes les
partager entre eux deux l'unique paire de gants de cuir disponible, celle de Tommie, après que John a révélé l'oubli de la sienne au village olympique. Ils se félicitent longtemps après cette finale, mais s'accordent pour ne pas se serrer la main une fois présents sur le podium.
Olympic Project for Human Rights
Mais que visent-ils au juste ? À cet instant, il est nécessaire de se plonger dans leur proche passé. John et Tommie sont inscrits à la San Jose State University, en Californie. Y exerce, en tant que professeur de sociologie, Harry Edwards. Ce dernier devint, en 1967, le moteur du mouvement de la révolte sportive black, auteur de la charte qui en découla, l'Olympic Project for Human Rights (OPHR) et du manifeste du 23 octobre 1967 pour le boycottage des jeux
Ce mouvement a pour objectif de dénoncer l'hypocrisie rampante au sujet des grandes stars noires du sport US. Aux yeux d'Harry Edwards elles ne sont considérées que comme les objets de la bonne bourgeoisie américaine : « From Jack Johnson to Barry Bonds, the Black Athlete has been the object of.»
L'OPHR comprend, entre autres, trois demandes centrales :
- « Restituer le titre à Muhammad Ali » (1),
- « Destituer Avery Brundage de la présidence du CIO », adepte bien connu des idées relatives à la suprématie blanche et qui étouffa l'affaire ayant permis à Adolf Hitler d'accueillir les Jeux de 1936
Au moment de l'hymne, médaille d'argent oblige, Peter Norman tourne le dos à ces deux concurrents de sprint. Il ne peut donc voir la scène qui se déroule à quelques centimètres de lui. Dans la foule, depuis le début des compétitions, un supporter américain usait de sa grosse voix pour encourager ses boys. Lorsque cette même voix commence à décliner, et pour cause, il se met à jubiler intérieurement : « Ca y est, ils ont mis leur projet à exécution ! Ils ont réussi !... » Puis, le stade se trouve plongé dans un silence assourdissant. Les premiers applaudissements suivis des premiers sifflets. Un public partagé.
Mais que se passe-t-il exactement ? Aujourd'hui, ce qui reste de cet acte de légende est cette photo, souvent en noir et blanc, les représentant têtes baissées et poings levés.
Cette immobilité, éternelle, si intense puise-t-elle être, ne reflète pas avec exactitude la force de l'instant immortalisé sur pellicule.
Replaçons-nous au pied du podium, juste avant que les trois athlètes ne montent sur leur marche respective.
À l'approche du protocole, Tommie et John, pour symboliser
événement apolitique Pourtant, ils n'étaient pas les premiers à utiliser une victoire olympique comme moyen d'expression de leurs convictions. Les athlètes allemands, victorieux lors des tristes Jeux de Berlin en 1936, n'effectuèrent-ils pas un salut politique bien plus scandaleux, car nazi ? Contrairement à un Léo Lagrange (3), Avery Brundage, alors président de l'USOC (United States Olympic Committee) et vice-président de l'IAAF (International Amateur Athletic Federation), n'avait fait aucune objection contre les saluts Nazis pendant les Jeux Olympiques de 36. Eux ne furent jamais punis.
Dès cet instant, et grâce aux pressions et diktats des comités olympiques américains et australiens, les trois athlètes seront obligés de mettre fin à leur carrière. Ils seront considérés, chacun dans leur pays, comme des parias. Cependant, ils devinrent des symboles de la résistance noire - et blanche ! - au racisme. Car là se trouve la source de leur salut ganté de noir.
(...) tels des Che Guevara
De plus, contrairement à ce que l'on peut penser, tels des Che Guevara immortalisés dans leur posture salutaire, Tommie, Peter et John ne furent pas les seuls à manifester durant ces JO en faveur de la révolte des noirs.
Le 12 octobre, premier jour des compétitions, les athlètes noirs américains Jim Hines, dossard 279 et vainqueur du 100 m en 9''95, (record qui tiendra quinze ans) et Charlie Greene, dossard 275 et troisième de cette même finale en 10''07, refusèrent, lors de la cérémonie protocolaire, la main tendue de Brundage. Greene se présenta même sur le podium avec des lunettes noires et leva son poing droit. Tous deux participèrent à cette première finale d'un 100 mètres olympique
Le 20 octobre, Richard Fosbury, dit Dick, créé un style qui bouleverse la technique du saut en hauteur, en passant la barre en ventral et non pas en dorsal, alors en vigueur. Dans un premier temps moqueur, le public se tait progressivement lorsque le panneau lumineux affiche un nouveau record olympique à 2,24 mètres. Le jeune étudiant de l'Université d'Oregon, basée à Eugène, dossard 272, ne manifeste aucun signe particulier lors de la remise de sa médaille d'or. Cependant, il apporte tout son soutien à ses amis athlètes en prenant la parole en ce sens lors des diverses conférences de presse : « Nous sommes unis sous un même maillot (...), nous devons partager entre nous ce geste courageux et symbolique. » Il sera l'unique athlète WASP (4) connu à le faire.
signe d'apaisement...
Ce mouvement contestataire est arrêté par George Foreman, le solide boxeur poids lourd texan, fils de cheminot, qui parvient sans mal en finale du tournoi où, le 26 du mois, il se débarrasse en deux rounds du vétéran soviétique Iones Tchepolis. En effet, son attitude sur le podium, monté sur le ring après sa victoire expéditive, est autrement significative. Le médaillé d'or agite une petite bannière étoilée, comme un signe d'apaisement au parfum contre-révolutionnaire, suite aux comportements de ses compatriotes.
Il serait temps de...
Les trois mousquetaires de la piste ne se sont jamais perdus de vue. À la vie à la mort. Comme en cette journée du mois d'octobre 2006. Tommie Smith et John Carlos ont porté le cercueil de leur frère sans que ce nouveau geste symbolique ne fasse grand bruit. Depuis quarante ans l'Australie n'a toujours pas compris le comportement de son athlète à Mexico. Il serait temps qu'on commence enfin à conter aux enfants l'histoire de Peter Norman et de ses deux frères d'éternité, Tommie Smith et John Carlos, qui levèrent, un soir d'octobre noir, deux poings d'exclamation en signe d'égalité des peuples.
En épilogue, laissons la parole à l'ex-championne du monde du 200 m en 1999, Inger Miller, fille du grand sprinter jamaïquain Lennox Miller, médaillé d'argent du 100 m aux Jeux de Mexico ( ! ) : « Ils ont couru à une époque où l'athlétisme était plus qu'une simple question d'égo et d'argent. Ils possédaient des valeurs que nous les jeunes avons, hélas !, pas mal négligées. »
à Peter Norman et ses frères d'âmes
Pour mieux décrypter le sens de cette scène se déroulant sur l'île continent, il nous faut revenir quarante ans en arrière. En 1968, l'année de toutes les révoltes. La République Populaire de Chine se trouve dans les affres de la révolution culturelle. La tentative de libéralisation de la Tchécoslovaquie, initiée par le précepte d'un socialisme à visage humain, prôné par Alexander Dubcek, est écrasée par les troupes soviétiques. En France, le gouvernement est aux prises avec les grandes manifestations estudiantines initiées par le mouvement du 22 mars d'un certain Daniel Cohn-Bendit.
Sur l'ensemble des Etats-Unis, les manifestations pacifiques et pour le respect des droits civils se multiplient. Le 2octobre1968, soit dix jours avant l'ouverture des Jeux Olympiques , une fusillade éclate sur la place des Trois-Cultures de Mexico, suite à une manifestation étudiante durement réprimée par l'armée mexicaine. Cette répression des autorités, appelée le massacre de Tlatelolco, aura occasionnée, selon les organisations des Droits de l'Homme, un bilan de victimes compris entre 200 et 300 morts (une vingtaine selon le gouvernement mexicain). Avery Brundage,
plus surréalistes de l'histoire du sport. L'Australien, devenu serein, s'approche du Trinidadien Roberts et du Jamaïquain Fray et leur lance : « Allez les gars : 1, 2, 3 pour le Commonwealth ! ». Désignant La Marseillaise touchant à sa fin, il dit à Roger Bambuck, membre de l'équipe de France mais surtout du mythique 100 mètres de Sacramento au cours duquel le couvercle des 10'' sauta pour la première fois : « Quel morceau ! ».
Direction Tommie Smith, qui, durant son enfance, souffra d'une sérieuse pneumonie, à qui il souhaite : « Bonne chance ! ». Arrivant à hauteur de John Carlos, qui subit une cure de désintoxication à 11 ans, retentit alors la sonnerie d'un téléphone posé en bord de piste. Il en profite : « Prends-le, John, c'est pour toi ! ». Comme par enchantement, celui-ci s'exécute !
Le starter claque son ordre de départ. Carlos, dossard 259, tout en puissance, surgit des blocks pour dominer les cent premiers mètres. Smith, dossard 307, tout en vitesse, survole la ligne droite des cent derniers mètres. Norman, le white sprinter, comme l'appellent les deux favoris de la course, en vrai finisseur qu'il est, remonte un à un les athlètes pour venir s'intercaler entre les deux précités pour s'offrir la couleur de l'argent. Roger Bambuck, dossard 344, terminera 5ème de cette finale de légende (cf. annexes pour liens vidéos sur la course).
à Berlin (2),
- « Retirer les invitations de l'Afrique du Sud et de la Rhodésie », cela devant y activer une prise de conscience en faveur de la lutte pour la liberté des Africains dans ces deux états adeptes de l'apartheid.
Avec Lee Evans, athlète spécialiste du 400 m, également présent aux Jeux de 68 , Tommie Smith et John Carlos participèrent aux cours dispensés par Harry Edwards. Tout en adhérant et soutenant sa charte, les trois jeunes hommes créèrent le Black Students Union, syndicat des étudiants noirs. La principale cible visée par ces associations, point d'accord de tous, étant Avery Brundage, alors Président du CIO, plus conservateur et raciste qu'il n'est tolérable.
Durant la préparation olympique des athlètes US, les afro-américains sont invités, par l'OPHR, à boycotter les Jeux de Mexico en signe de protestation contre la condition noire dans leur pays. Avery Brundage, pour faire face à ce mouvement, n'hésita pas à tenir des propos odieux, malgré son statut lui imposant une certaine tenue et retenue : « Pour donner le change, ce qu'il faudrait à nos côtés, c'est un bon nègre. Jesse Owens ferait sans doute l'affaire. » L'attitude fataliste du héros des Jeux de Berlin fut de ne froisser personne et surtout pas le pouvoir blanc. Quant à l'idée de boycott, proposée aux
la pauvreté de la condition noire, se présentent sans leurs chaussures aux pieds, qu'ils déposent sur le podium. Puis, les deux sprinters montent à leur tour avec leurs bas de survêtements relevés, pour que l'on distingue mieux les chaussettes noires qu'ils portent. Autour de son cou, John porte une longue chaîne symbolisant la traite négrière et les souffrances qu'endurèrent les esclaves noirs. Il ouvre également sa veste de survêtement en solidarité avec les cols-bleus des USA. Tommie, quant à lui, s'est noué autour du cou un foulard noir, représentant la fierté noire.
Lorsque Avery Brundage, présent sur la photo avec ses lunettes, leur remet leurs médailles, les deux frères de lutte ne lui adressent aucun regard ni ne lui tendent la main pour le remercier.
Au moment des hymnes, les trois médaillés tournent de 90° sur leur droite, en direction des mâts où les drapeaux attendent de les honorer. Dès leur montée dans la nuit mexicaine, un moment de stupeur envahit le stade. Simultanément, John et Tommie baissent leur regard et fixent le sol en signe de protestation envers leur pays, tout en levant au ciel un poing ganté de noir pour leurs frères afro-américains. Le poing droit de Smith représente le mouvement Black Power. Le poing gauche de Carlos représente l'Unité Noire américaine.
« C'était l'acte le moins égoïste et le plus courageux jamais accompli dans une arène sportive.», analysera trente ans plus tard Peter Norman. « Tommie et John avaient choisi de se sacrifier pour une cause noble », appuiera celui que les athlètes noirs américains appelleront pour toujours « The Man ».
Cet acte sera suivi en Mondovision et en couleur par près de 500 millions de téléspectateurs.
courue uniquement par des athlètes noirs. Le Français Roger Bambuck, dossard 344, y prit la cinquième place dans un temps de 10''16, pour terminer avec le titre honorifique de meilleur européen tant sur 100 que 200 m.
Le 18 octobre, Robert Beamon, dit Bob, orphelin dès son plus jeune âge et étudiant de l'Université d'El Paso au Texas, porte le dossard 254 et s'élance pour un saut d'éternité. Il retombera 8m90 plus loin pour battre le record du monde du saut en longueur de plus de 55 centimètres (record qui tiendra 23 ans). Après un long moment de quasi-inconscience, mêlé à une sorte de folie passagère, il rejoint le podium pour y recevoir une médaille de légende.
Bas de survêtement relevés aux genoux, pour laisser apparaître des chaussettes noires, poing levé, Bob Beamon ne lance aucun sourire aux officiels venus le décorer.
Son compatriote au dossard 256, Ralph Boston, troisième du concours avec un saut de 8m16, se tient bras croisés, bas de survêtement relevés sur ses pieds nus, avec regard sévère en direction du public.
Ce geste sera très mal perçu pas la communauté noire de son pays. Lui qui, huit années après, succède à Cassius Clay au palmarès olympique, sera six ans plus tard corrigé par Muhammad Ali, figure martyre du mouvement Black Power. Ce dernier portera des gants vengeurs en mettant KO, au 8ème round, Georges Foreman, lors du combat du siècle de Kinshasa, au Zaïre, le célèbre « Rumble in the Jungle » du 30 octobre 1974 (initialement programmé le 25 septembre). Décidément, octobre est un mois symbolique dans l'histoire du sport !
Troisième personnage
Une année plus tard, en 1969, au cours des Martin Luther King Freedom Games, se déroulant sur l'Université de Villanova, à Philadelphie, Peter Norman retrouvera ses deux acolytes. Les trois complices, de nouveaux réunis, profitent d'un banquet, qui n'en finit plus, pour attraper une bouteille de whisky avant de s'enfermer dans les cuisines. À un moment un téléphone sonne. Aussitôt le médaillé d'argent fixe John Carlos et lui dit « Réponds, c'est pour toi ! ». Ce dernier éclate de rire en ajoutant : « Peter, tu m'as déjà fait le coup une fois, mais pas deux ! ». Puis, The Man se mariera un... 16 octobre. Sans le faire exprès.
Président du Comité International Olympique, ne remet pas en cause le déroulement des Jeux en déclarant, quelques jours avant le début de la cérémonie d'ouverture : "Les Jeux de la XIXe Olympiade, cet amical rassemblement de la jeunesse du monde, dans une compétition fraternelle, se poursuivront comme prévu... S'il y a des manifestations sur les sites olympiques, les compétitions seront annulées". Les Jeux Olympiques débuteront comme prévu le 12 octobre et se poursuivront dans une atmosphère pesante.
Mexico, qui ravit l'organisation de la XIXème olympiade à Detroit et... Lyon. Désignée ville olympique lors du congrès du CIO de 1963 à Baden-Baden (Allemagne), l'ancienne capitale aztèque soulève quelques polémiques. Pour la première fois des compétitions vont se disputer à une altitude supérieure à 2.000 mètres. Les épreuves de sprint et les sauts en seront bénéficiaires, contrairement aux courses dites d'endurance qui seront pénalisées. Mais les Jeux de Mexico seront aussi les premiers de l'histoire à chronométrer automatiquement et électroniquement les sports techniques (athlé, natation, cyclisme...).
Tommie Smith, en 19''83, vient de battre le Record du Monde de l'épreuve. Il tiendra onze ans et restera Record Olympique jusqu'à l'arrivée d'un certain Carl Lewis, qui repoussera cette marque lors des JO de Los Angeles en 84. Peter Norman, avec 20''06, enlève le Record d'Océanie. Quarante ans plus-tard il tient toujours. John Carlos complète le podium avec un très bon 20''10. Mais cette course, agrémentée de ces chiffres à la mention excellente, n'est que le support du tableau qui se dessine. L'émotion ne se mesure pas en chiffres.
« Crois-tu en Dieu ? »
Les trois frais médaillés de la finale, tous nés un jour de juin, se retrouvent dans une pièce à patienter pour la cérémonie protocolaire. Une légère agitation envahit l'espace clos. Non pas en rapport avec les contrôles anti-dopage, pour la première fois imposés aux vainqueurs (narcotiques, stimulants), mais Tommie et John, qui ont couru avec une paire de chaussettes noires relevées, commencent à parler de l'attitude à adopter une fois sur le podium. « Mais quelle attitude ? », s'interroge Peter, qui se joint naturellement à la conversation. Là-dessus, les deux noirs américains se rapprochent de Norman et lui demandent :
- Crois-tu en Dieu ?
- Oui, de ton mon cœur.
- Et aux Droits de l'Homme ?
- Oui, j'y crois !
Ainsi, lui faisant alors toute confiance, voilà les deux Spartans, surnoms des étudiants de la San Jose State University, lui confier leur plan. À aucun moment ils ne lui imposent quoi que ce soit. Ils souhaitent juste l'informer de leurs intentions. Mais Peter Norman, proche de leurs convictions et admiratif de la noblesse de leur démarche, demande à y participer. C'est lui qui leur suggère l'idée de se
athlètes noirs lors du rassemblement des sélectionnés olympiques au lac Tahoe en juillet, elle ne fut pas suivie. Treize sportifs sur vingt-six pensant qu'en gagnant des médailles cela les protègeraient du racisme.
Les membres fondateurs du Black Students Union, un temps bien décidés à ne pas répondre à leur sélection dans le squad US, acceptèrent finalement de se rendre à Mexico le jour où le Comité Olympique US accepta la présence de leur entraîneur noir. Il est alors décidé que l'on profitera du déroulement des Jeux pour faire passer de la marginalisation à la surexposition ce message de lutte.
Ajoutons à leur réflexion, sur ce campus universitaire du Golden State, les tragiques disparitions des principaux défenseurs des droits civiques :
- le 22 novembre 1963, à Dallas, le président John Kennedy
- le 21 février 1965, à New York, Malcolm X
- le 4 avril 1968, à Memphis, Martin Luther King
- le 6 juin 1968, à Los Angeles, Robert Kennedy
Un silence assourdissant
Revenons dans les coulisses du Gigante, surnom du stade de Mexico. Il est près de 18h00 et nos trois champions quittent leur vestiaire pour se rendre au protocole. En chemin, Peter demande à John de pouvoir porter, comme eux, au revers de sa veste de survêtement, le macaron Olympic Project for Human Rights. John apostrophe alors une personne dans la foule, lui retire son badge et le plaque aussitôt sur la poitrine du jeune Australien qui montre alors son adhésion à cette prise de position symbolique.
« (...) nous sommes fiers d'être Noirs ! »
La descente du podium sera plus houleuse pour les trois compagnons.
Quelques instants après, un petit comité de journalistes, dont fait partie Guy Lagorce de L'Equipe, peuvent leur parler. Sur un ton calme mais grave, les deux manifestants leur lancent : « Nous protestons contre le sort fait aux Noirs, contre l'indignité dans laquelle ils sont tenus aux USA et dans d'autres endroits du monde. Les USA sont concernés puisque tous les citoyens ne sont pas traités de la même manière. De telle sorte que nous pouvons dire que nous ne représentons pas ici les Etats-Unis mais le peuple noir des Etats-Unis. C'est une protestation et un avertissement sérieux. Nous voulons nous rapprocher de tous les Noirs du monde.(...) Nous tenons aussi à dire que nous sommes fiers d'être Noirs. »
Lors de la conférence de presse qui suit la remise des médailles, les deux athlètes prennent la parole : « Notre protestation n'a rien de violent. C'est un avertissement : halte à la ségrégation raciale, aux inégalités, à l'injustice, dont sont victimes les Noirs aux USA et ailleurs. » La réaction de Carl Roby, président du Comité Olympique US, ne se fait pas attendre : « Ils se sont conduits en gamins (...). Ils veulent se déchausser, qu'ils marchent donc pieds nus (sic) ! ».
Malgré la pression de la presse australienne, qui demandera son renvoi, Peter Norman ne sera que simplement rappelé à l'ordre, contrairement à ses compagnons de lutte, tous deux nés un 5 juin (1944 au Texas pour Tommie Smith, 1945 à New York pour John Carlos). qui seront expulsés du village olympique et exclus de l'équipe US par leur Comité Olympique, sous la pression et l'exigence de... Avery Brundage ! Officiellement, leur crime fut d'introduire un caractère politique au cœur d'un
Quelques instants après ce fabuleux exploit, Lee Evans, qui n'a pas fermé l'œil de la nuit la veille de cette finale du 400 m, suite à l'exclusion du village olympique de ses deux camarades d'Université, faillit ne pas prendre le départ en signe de solidarité. Il ne se présente finalement au départ que sur leurs conseils. Bien leur en pris. Dossard 270, Lee Evans devient le premier homme à descendre sous les 44'' en franchissant en vainqueur la ligne d'arrivée, dans un temps record de 43''86 (record qui tiendra vingt ans). Larry James, médaille d'argent en 43''97 avec le dossard 280, et Ron Freeman, médaille de bronze en 44''41 sous le dossard 273, complètent cet historique triplé américain.
Les trois champions se présentent au pied du podium recouverts d'un béret noir. Une fois leur médaille autour du cou, les voilà levant un poing en direction de la tribune officielle leur faisant face.
La fête n'est pas pour autant terminée. Avec leur camarade Vince Matthews, futur vainqueur du 400 m des Jeux de Munich en 72, ils pulvérisent de plus de 3 secondes le record du monde du relais 4x 400 m, en le descendant à 2'56''16. Une nouvelle fois, tous les quatre se présentent sur la plus haute marche du podium, un béret posé sur leur chef et brandissant un poing solidaire.
Quarante années plus tard, en cette année commémorative, que reste-t-il de ces deux poings d'exclamation, gantés de noir ? Parmi les célébrations et autres sondages qui accompagnèrent le crépuscule du XXème siècle, cet acte, baptisé le Silent Protest, fut reconnu comme étant le 6ème principal fait de société.
Smith et Carlos ont reçu cette année le prix Arthur Ashe Courage Award, afin d'honorer leur action. Quelle plus belle récompense que celle portant le nom du premier joueur de tennis noir à avoir intégrer l'équipe US victorieuse de la Coupe Davis et l'unique joueur à avoir gagné la même année le United States Amateur Championship et l'US Open ? Tout ça en 1968, bien sûr !
Indéniablement, la force de cet événement vient aussi de la présence du troisième personnage de ce fameux podium de la colère, Peter Norman. Quand on demande à Smith pourquoi Norman n'avait pas levé, lui aussi, le poing, celui-ci s'emporte toujours : « Mais Peter a fait bien plus que cela : il nous a donné un coup de main ! ». De même, Carlos explique avec émotion : « À Mexico, avant de monter sur ce podium, je prenais l'humanité pour un tas de boue. Grâce à Peter, je me suis mis à croire en la race humaine, en l'homme blanc aussi ! Au moment des hymnes, il n'était ni derrière ni devant nous, il était avec nous ! À l'époque il n'y avait pas beaucoup de Blancs avec autant de jugeote et de tripes pour tenir ainsi son rang. »
(1) En 1966, Ali refuse de servir dans l'armée américaine engagée dans la Guerre du Viêtnam et devient objecteur de conscience, argumentant qu'il n'a « rien contre le Viêt-Cong » et qu'« aucun Vietnamien ne m'a jamais traité de nègre ». Le 28 avril 1967, il refuse symboliquement l'incorporation dans un centre de recrutement. Le 8 mai, il passe en justice. Le 20 juin, il est condamné à une amende de 10 000 dollars et à 5 ans d'emprisonnement, il perd sa licence de boxe et son titre. Ali fait appel et n'ira pas en prison, mais aura des problèmes financiers jusqu'à ce que son affaire soit résolue par la Cour suprême en 1971.
(2) En tant que président de l'USOC (United States Olympic Comitte), Avery Brundage rejette les propositions de boycott des Jeux de 1936 à Berlin, pour lesquels les athlètes juifs allemands sont interdits. Au matin du relais 4x 400 m, au dernier moment, les deux seuls juifs de l'équipe olympique US, Marty Glickman et Sam Stoller, sont remplacés par Jesse Owens et Ralph Metcalfe, sous la pression... d'Avery Brundage.
(3) Léo Lagrange (né à Bourg-sur-Gironde, le 28 novembre 1900 - mort à Évergnicourt, le 9 juin 1940) était un socialiste français, sous-secrétaire d'État aux sports et à l'organisation des loisirs sous le Front populaire. Il s'emploie à développer les loisirs sportifs, touristiques et culturels. Il est à l'origine de la création du billet populaire de congés annuels qui accorde 40% de réduction sur les transports ferroviaires, tandis qu'il encourage et impulse le mouvement des auberges de jeunesse. Ce sont les premiers départs vers la neige avec les trains spéciaux et les tarifs réduits sur les téléphériques, des croisières populaires verront également le jour. Léo Lagrange s'occupe aussi des Olympiades populaires, Jeux olympiques alternatifs qui devaient se substituer aux JO de Berlin. Prévues à Barcelone, les épreuves officielles qualificatives pour ces Olympiades populaires se déroulent le 4 juillet 1936 au stade Pershing à Paris. Léo Lagrange préside en personne ces journées. À travers leur club, la FSGT, ou individuellement, 1 200 athlètes français s'inscrivent à ces olympiades anti-fascistes. Pourtant, le 9 juillet, toute la droite vote "pour" la participation de la France aux JO de Berlin, tandis que l'ensemble de la gauche (PCF compris) s'abstient - à l'exception notable de Pierre Mendès France. Néanmoins, des sportifs français se rendent tout de même à Barcelone, où les Olympiades sont interrompues le 18 juillet 1936 par le pronunciamento militaire du général Franco. Après avoir quitté le sous-secrétariat, il devient président du Comité laïc des auberges de jeunesse. À la déclaration de guerre, en 1939, alors parlementaire, il rejoint volontairement le commandement militaire, avant d'être tué le 9 juin 1940 à Évergnicourt d'un éclat d'obus.
« Il est mort dans le courage, dans la recherche de la vérité et dans la dignité. C'était un homme que nous aimions. » André Malraux
(4) White Anglo-Saxon Protestant
08/11/2008
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Edito
Chers net surfers,
La polémique fait rage, quel petite boule ronde fera fureur cette année? La probématique est simple, celle qui fera 750 quelques menus millions d'euros en France l'an prochain avec des écervelés athlètes uniquement vêtus d'autocollants publicitaires qui courent derrière, ou bien plus conventionnellement, celle jaune sur fond bleu, qui prend claque sur claque? Pas n'importe quelles claques, des maouss à 230km/h. Le petit ballon canard, le marginal, le seul de la famille à avoir été bercé dans une couveuse ovale, qui fera la fête tout ce mois-ci pourrait bien figurer aussi... Petite mais costaud, la cadette au coeur de pierre qui mange des baffes à coup de bois 2 ou de Fer 7 a sa place aussi. Et je laisserais le mot de la fin à notre puncheur vénéré Zimzine Zimdamne national pour un remake des pubs Canal -...
Eh oui, c'est la reprise...
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