Hedda Gabler
le 17/01/2005 - par Sophie Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !: De retour de son voyage de noces, Hedda entre chez elle pour n'en plus ressortir. Dès lors, l’intensité de son silence, son étouffante violence, pèsent toujours plus lourd... Eric Lacascade a invité Isabelle Huppert à incarner l'une des figures les
Si la villa a été richement aménagée et meublée, c’est qu’il faut qu’elle soit digne de la fille du Général Gabler. Si le voyage a duré si longtemps, c’est que Jorgen Tesman, son époux, avait à conduire dans diverses bibliothèques européennes d’importantes recherches dans la perspective de sa candidature à un poste de professeur titulaire. Si cette chaire revêt une telle importance à ses yeux, c’est qu’il doit absolument pouvoir compter sur son traitement afin de régler les dettes contractées pour financer la luxueuse villa.
A ce mouvement inexorable de remontée depuis les riantes apparences bourgeoises jusqu’à la réalité crue qui leur sert de condition s’ajoute le dévoilement d’arrière-plans que l’on sent chargés de non-dits, de menaces, d’inquiétudes : comment Hedda Tesman s’est-elle accommodée de cette confusion entre voyage d’études et voyage de noces, comment a-t-elle pu la supporter, à quoi donc a-t-elle occupé toutes ces journées de solitude à l’étranger ? Et quand elle refuse de répondre à la vieille tante de Jorgen, qui cherche à savoir si la famille ne va pas bientôt s’agrandir, pourquoi le fait-elle avec tant de brusquerie et d’amertume ? Chaque information se double ainsi d’une interrogation qui entraîne le spectateur plus loin, vers des profondeurs énigmatiques où l’on sent poindre à certains indices, sous la froideur des convenances, les soubresauts de vies trop empêchées, des orgueils pareils à des soifs, des exigences qui finissent par retourner leur rigueur contre soi plutôt que d’accepter le moindre compromis avec la médiocrité du monde. Et ces énigmes, ces indices, gravitent autour d’un centre vénéneux qui tient sous sa fascination obscure les personnages, le public et sans doute l’auteur lui-même : qui est Hedda ? Que veut-elle ? D’où vient ce vertige de destruction qui l’habite, ce besoin d’«avoir le pouvoir sur une destinée humaine» ? Et jusqu’où la conduira-t-il ?
Recette pour LE spectacle de l’année :
1) Prenez un metteur en scène habitué aux grands espaces d’Avignon ; donnez lui un texte que bosse sa fille pour le bac et qu’il redécouvre à ce moment-là
2) Mélangez avec un auteur nordique, Henrik Ibsen, à l’écriture simple mais forte et surtout intemporelle. Extrayez au passage l’une de ses oeuvres majeures, écrite assez tard dans sa carrière : Hedda Gabler, pièce dont le titre est aussi le nom du personnage principal, à mi-chemin entre le monstre infanticide qu’est Médée et la jeune femme enfermée dans le huis-clos bourgeois qu’est Emma Bovary. Mais Hedda Gabler est d’abord celle qui n’a « aucune aptitude » pour rien qui lui « impose un quelconque devoir ou obligation », et qui ne cherche en toute chose que l’esthétique, même dans la mort de son ex-amant.
3) Incorporez une actrice de choix, Isabelle Huppert, dont l’interprétation sans excès d’une Hedda Gabler qui souffre en silence face à un mari préocuppé par son travail, un ancien amant affichant son nouvel amour dans sa propre maison et un conseiller-soupirant au cynisme insupportable est magnifique.
4) Garnissez le tout d’un décor conçu presque symétriquement autour d’un carré d’eau dont la luminosité contraste avec le ton sombre de l’intérieur de la maison, symbole d’oppression pour Hedda Gabler qui n’a choisi ce lieu que pour « dire quelque chose » à son futur mari lors d’une promenade.
5) Enfin, assaisonnez de quelques petites longueurs, qui disparaîtront sans doute d’ici quelques représentations.
Vous obtiendrez au final un spectacle de 3h dont vous ne ressortirez pas indifférent.
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