Quartett
le 28/10/2004 - par Anne-Christine Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir !de Heiner Müller au théâtre de l’Athénée Louis Jouvet. Mise en scène de Hans Peter Cloos, avec Niels Arestrup / Valmont, Dominique Valadié/ Merteuil.
Les Liaisons Dangereuses revisitées : vieillis, Valmont et Merteuil se rejouent les scènes clés de leurs vies, incarnant tour à tour la Volanges ou la Tourvelle. Ces saynettes s'éloignent néanmoins de la trame du roman épistolaire bien connu pour adopter un ton plus abrupt comme en témoigne le suicide de la présidente jouée par Valmont, qui pour avoir fauté projette non seulement de s'ouvrir les veines avec des ciseaux de couture, mais aussi de tuer en elle toute éventuelle progéniture du marquis à coup d'aiguille à tricoter.
Si la violence, la souffrance, le tragique et l'obscène sont ici explicites, cela ne suffit pas néanmoins à nous éloigner des raffinements du libertinage, où la cruauté n'a d'égal que les multiples volutes du discours. En effet, mots et actes crus caractérisitques de la modernité inhérente au texte de Heiner Müller, voire au travail même de revisitation d'une œuvre classique, ne se peuvent dissocier d'une autre ligne de force essentielle de la pièce : l'humour, et la plaisir des mots. On rit jaune certes, mais on rit, et l'on se délecte simplement de cette virtuosité remarquable où chaque phrase apporte sa ribambelle d'images, d'allusions, d'étonnantes comparaisons, à preuve l'association constante du sexe et de la religion. La Tourvelle se trouve même décrite comme une femme « aux genoux rougis par les prie-Dieu », et « aux doigts enflés d'avoir été trop tordus devant un confesseur ».
Le texte d'Heiner Müller est donc un chant du cygne sublime où l'angoisse de la décrépitude, plus que de la mort, est source de virtuosité, moteur d'une création cynique. Par sa condensation, Quartett semble donc être aux Liaisons Dangereuses, ce qu'un prélude de Bach serait à un prélude de Chopin.
Pour ce texte très court, deux comédiens seulement, qui s'affrontent dans une joute d'égos tant textuelle que scénique, où les jeux des « moi » se transmettent par jeux de mots. Niels Arestrup, avec ce don pour la perversité qui se lit jusque dans son visage grimaçant, jusque dans sa silhouette hiératique, fait un Valmont inégalable. Dominique Valadié en revanche, si elle joue juste parfois, reste grandement handicapée par sa voix de crécelle proche de celle de Marie-Anne Chazel qui fait d'elle une Merteuil plus « splendid » que splendide.
Quant à la mise en scène, si des levers successifs de rideaux donnent une bonne impulsion au début de la pièce et nous tiennent en éveil, malgré la qualité du texte, le spectacle manque de rythme d'un point de vue général. Peut-être est-ce dû au texte lui-même, qui semble finalement plus approprié à une lecture qu'à une véritable représentation, compte tenu de sa forme même, car on est plus proche de monologues successifs que de véritables dialogues. Et ceci, le metteur en scène semble l'avoir compris à en juger par son manque criant d'utilisation de l'espace scénique. Des panneaux jaunes sur fond noir, qui disparaissent au fil de l'intrigue tiennent lieu de boudoir, avec des chaises éparses et des personnages assis le plus souvent. Ce n'est qu'à la fin que Hans Peter Cloos semble vouloir rappeler son existence avec une pluie incongrue de confettis noirs singeant une certaine mise en scène de Strehler. Peut-être conviendrait-il donc de rappeler que Quartett n'a pas plus de liens avec Les Chaises de Ionesco, qu'avec La Cerisaie de Tchékhov. La modernité du texte d'Heiner Müller se suffit à elle-même, et cette mise en scène le plus souvent absente et qui ne se manifeste qu'avec lourdeur asphyxie la partition plus qu'elle ne l'étaye.
En allant voir cette pièce avec ces idées en tête, et donc sans attentes démesurées vis-à-vis de la mise en scène, vous goûterez néanmoins un moment de joie raffinée en écoutant ce texte remarquable et en vous attachant au jeu toujours plus impressionnant de Niels Arestrup.
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