Créanciers au théâtre de l'Atelier
le 24/11/2005 - par Sophie Il y a 2 commentaires. Réagissez vous aussi !Un combat psychologique intense porté par 3 acteurs magnifiques dans leur arène. Personne n'en sort indemne, ni les protagonistes ni les spectateurs. Pourtant on en redemande.
La pièce:
Le Nordique version 19ème siècle revient au goût du jour et c'est tant mieux. Après un millésime 2004-2005 marqué par le retour en grâce de l'auteur norvégien Ibsen (notamment grâce aux interprétations magistrales d'Isabelle Huppert en Hedda Gabler, Eric Elmosmino en Peer Gynt, Philippe Girard en Brand et plus récemment la mise en scène excellente de Dollhouse par la troupe des Mabou Mines), c'est au tour de son tortueux acolyte suédois, August Strindberg, de réinvestir les théâtres parisiens. Ibsen, l'auteur dit à tort féministe contre Strindberg, l'auteur dit à raison misogyne. Simplification du constat bien sûr mais constat quand même : 3 mariages ratés à cause de son caractère névrosé ont suffi à Strindberg pour répertorier définitivement l'espèce féminine dans la catégorie menthe religieuse, chose dégoûtante, presque « un adolescent avec mamelles » comme le dit si bien (croyons-en les rires gras du spectateur derrière moi) Gustav, le personnage principal de Créanciers, interprété par un Lambert Wilson tout à la fois superbe et hérissant de cruauté, de vantardise et de mépris du sexe faible, à commencer par son ex-femme, Tekla. Le statut de l'épouse est durant toute la première partie de la pièce ambigu : absente physiquement, elle est pourtant présente partout : dans la mémoire du lieu (une chambre d'hôtel au bord de la mer), dans les œuvres de son mari, dans les souvenirs invoqués. Elle acquiert au fur et à mesure le statut d'idole adorée et détestée par son mari, inlassablement attiré par cette muse qui inspire toutes ses œuvres mais épouvanté par l'état de servitude auquel il est réduit. Adolf est le mari/amant en plein doute, Georges l'artisan de ce doute (sans qu'Adolf ne soupçonne le moindre lien entre son nouvel ami et sa femme). Adolphe se dit athée ; Gustav lui montre que son fanatisme s'est tourné vers sa femme. Adolphe enfin dit avoir tout apporté à Tekla et s'être par là même s'être vidé de sa substance ; Georges lui montre qu'il est donc le créancier et que le temps est venu d'aller réclamer sa créance à la débitrice. « Une femme ne fait que prendre », répète-t-il inlassablement. Il est donc venu le temps de rendre.
La pièce est construite en 3 temps autour des 3 confrontations des personnages. 3 combinaisons simples : Adolphe-Gustav, Adolphe-Tekla et enfin Tekla-Gustav. Pourtant, c'est toujours le personnage absent dans chacune de ces confrontations qui tient le rôle principal. Après s'être retiré dans la chambre voisine, Georges devient ainsi l'observateur malsain des retrouvailles d'Adolphe et Tekla, veillant à ce qu'Adolphe « ne fléchisse pas » face à sa femme en lui rappelant par 2 coups contre le mur qu'un homme doit être fort et viril. Lorsque Gustav se dévoile enfin, c'est au tour d'Adolf de disparaître dans la chambre voisine pour que lui soit assénée la vérité dans toute sa cruauté, que le jeu des faux-semblants disparaissent, non dans un grand élan salvateur mais au contraire dans un processus d'étouffement dont la fin ne peut qu'être tragique. Gustav se révèle alors être le véritable créancier, venu réclamer sa vengeance en détruisant le bonheur d'un couple déjà malade.
Un tel texte nécessitait 3 acteurs d'exception et la metteuse en scène (une féminisation des mots qui ferait sûrement se retourner Strindberg dans sa tombe) ne s'est sûrement pas trompée en faisant confiance au trio Lambert Wilson – Emmanuelle Devos – Jean-Pierre Lorit.
Dans quel genre classer cette pièce ? Tragique, psychologique,… ? peut-être tout simplement "animal", à l'image de ces personnages qui perdent peu à peu toute leur humanité : l' "agneau" Adolphe, de peur de se faire dévorer par la soi-disante menthe religieuse Tekla (plus proche ici de la douce et libre colombe sous les traits d'Emmanuelle Devos), se jette dans les griffes de la hyène Gustav, trop heureux de récupérer sa créance de bonheur sans l'avoir (presque) demandée. C'est alors une réflexion sur l'Autre qui s'enclenche, cet Autre qui nous aliène, qui « mange notre âme », mais sans lequel nous sommes voués à une angoissante solitude. Pas question cependant d'épargner les spectateurs se croyant à l'abri en dehors de l'arène : ces 1h50 ne laissent aucun répit mais une foule de questions.
Informations pratiques :
Du mardi au samedi à 21h, matinées le samedi à 16h et le dimanche à 15h au théâtre de l'Atelier
Entrée à 10 euros pour les moins de 26 ans les mardi, mercredi et jeudi : se présenter 1h avant le début de la représentation au guichet (personnellement, un mercredi soir, 10 minutes avant avaient suffi pour avoir des supers places sur les strapontins centraux face à la scène... mais il est préférable d'appeler l'après-midi même pour connaître le nombre de places restantes).
2 commentaire(s)
Merci Sophie pour cette critique admirable qui reflète bien la pièce, les émotions que l'on y ressent et surtout le malaise qui nous prend lorsqu'on sort, en proie à "une foule de questions".
par none, le 2005-11-25 12:22:00
COUP DE COEUR !
UN DRAME PSYCHOLOGIQUE
d’August STRINDBERG (1849-1912)
CREANCIERS, pièce écrite en 1888,
au Théâtre de l’Atelier,
mise en scène par Hélène VINCENT,
avec Emmanuelle DEVOS, Tekla,
Jean-Pierre LORIT, Adolphe, son mari,
et Lambert WILSON, Gustav, tous remarquables !
Le décor austère d’une chambre,
dans une pension de famille Suédoise,
l’hiver, en bord de mer…
Une écriture brillante au scalpel,
Gustav veut faire payer Tekla,
d’une ancienne dette psychologique,
en détruisant l’amour qui la lie à Adolphe...
Emmanuelle Devos,
dont on ressentait déjà la présence,
n’apparaît qu’au deuxième acte,
si juste, si sensible, si émouvante,
face à la décomposition progressive de son mari,
sous la pression glaçante du deuxième homme...
http://monsite.wanadoo.fr/theatre.passion/
par THEATRE PASSION, le 2005-12-24 11:19:00
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