Faut pas payer ! au théâtre des Amandiers (Nanterre)
Cette pièce est un monument de monstrueuse allégresse, un merveilleux bordel italien.
La pièce
C'est en réponse à l'augmentation de la fréquentation des Restos du coeur que Jacques Nichet a décidé de monter Faut pas payer ! , comédie virulente écrite par Dario Fo en 1974 pour lutter, avec l'arme du rire, contre l'injustice absolue que sont la misère et la faim. Il s'agit donc de théâtre militant, ce qui surprendra peu dans la programmation des Amandiers, et ne veut pas dire forcément théâtre aride et bien pensant. Cette pièce est un monument de monstrueuse allégresse, un merveilleux bordel italien. Imaginez : un quartier ouvrier à la sortie de Milan, en pleines années de plomb, époque de luttes politiques intenses et d'attaques terroristes. L'inflation écrase les familles qui n'ont plus de quoi payer l'électricité, le gaz et le loyer. Un jour, les bornes sont passées, la tension monte, et les femmes prennent d'assaut un supermarché au cri de Non si paga! (Faut pas payer!). La pièce est construite comme un raisonnement par l'absurde : une situation folle (l'injustice sociale, la hausse inconsidérée des prix, le racket organisé) ne peut mener qu'au délire. Et c'est ce délire, réponse du désespoir à l'oppression, qui va s'enfler et venir déborder sur scène comme un grand éclat de rire salvateur.
A l'origine de tout, il y a Antonia (Marie-Christine Orry, formidable) ; quand la pièce commence, elle rentre chez elle en hâte, les bras chargés d'énormes paquets de courses. Elle raconte à Margherita, sa jeune voisine et amie (et au public déjà complice) le pillage du supermarché par toutes les femmes du quartier. Le problème d'Antonia, c'est que son mari, Giovanni, se veut "pauvre mais honnête", et n'admettra pas qu'elle ait pu voler de la marchandise. On est en Italie, c'est clair, les hommes parlent fort et les femmes les craignent sans les prendre au sérieux - Antonia va donc imaginer assez de mensonges pour plonger ce petit univers dans la fantasmagorie, des mensonges à la mesure du désastre. Pour cacher son butin aux yeux des maris et de la police, elle cache une filoche remplie de pâtes et de bocaux d'olives sous le manteau de Margherita, qui se retrouve avec un ventre de neuf mois. Reste à faire gober cette grossesse inopinée à Giovanni et Luigi (le mari de Margherita), ainsi qu'aux forces de l'ordre venues perquisitionner ... et qui n'en reviennent pas de croiser tant de femmes enceintes : ils en ont même vu une de 86 ans !
Les péripéties, proprement inénarrables, vont s'enchaînant au rythme des phrases italiennes, portées par une certaine allégresse du verbe : on sent que la fierté du "couillon légaliste" Giovanni comme les diatribes du flic maoïste ou les élucubrations d'Antonia naissent en partie d'un certain élan de parole, les mots bondissent en troupeau et vous entraînent là où vous n'auriez pas pensé aller. C'est un des bonheurs de ce spectacle, que la traduction laisse percer la langue italienne et son incomparable rythmique. Jacques Nichet a su traiter cette pièce comme un déploiement d'énergie burlesque, qui tient de la Commedia dell'arte (le programme rappelle avec justesse l'influence sur Dario Fo du Piccolo Teatro de Giorgio Strehler), du vaudeville (mort dans le placard, confusion, portes qui claquent), du numéro de bateleurs... On se souvient que Franca Rame, la femme de Dario Fo, avec laquelle il a créé Non si paga ! , est une enfant de la balle. Et en voilà une d'ailleurs, de balle, qui rebondit sur scène entre deux accords du petit orchestre proto-manouche, qui vient ajouter sa bonne humeur à cette danse folle.
Parmi les bonnes trouvailles de cette mise en scène, on notera un dispositif scénique astucieux, tout en long, permettant de jongler avec les espaces, de ménager des effets de surprise. On sourit en passant du style "Deschiens" des costumes, mais en passant seulement, car en définitive on rit plus avec ces petites gens que contre eux. Et l'on n'a plus du tout envie de rire des chaises en formica et de la collection de poupées folkloriques, quand les gendarmes viennent tout saccager au nom de l'ordre (on a entendu l'allusion d'un personnage au parti fasciste, on s'est souvenu que l'action se passe en Lombardie, où aujourd'hui encore la Ligue du Nord se porte bien). Outre la prestation de Marie-Christine Orry, on prend beaucoup de plaisir à voir Agathe Molière (alias Margherita), qui même si elle ne disait rien serait déjà extraordinaire, clownesque, une drôle de petite poupée disloquée, ainsi que Pierre Baux, très subtil dans ses quatre avatars (policier, gendarme, croque-mort, vieillard). Dominique Parent déçoit plus, on a du mal à savoir s'il en fait trop ou pas assez, ou s'il n'est pas simplement trop jeune.
Vraiment, il ne faut pas bouder son plaisir. Ni le plaisir de cette Italie comme on l'aime, superstitieuse, insoumise et bavarde. Ni le plaisir de rire au dérisoire de ce délit manqué (quand Antonia s'aperçoit que dans la confusion elle a volé... de la nourriture pour chien et des têtes de lapin surgelées - ou quand l'appartement est littéralement envahi de salades). Ni le plaisir de s'indigner avec ces humiliés (ces Umiliati comme dirait Elio Vittorini) du sort que la société leur réserve.
Les infos pratiques
Théâtre des Amandiers, Nanterre. Se rendre au théâtre : cliquez ici !
Novembre : du 4 au 30 à 20h30, sauf le dimanche à 15h30 - transformable Relâche le lundi Décembre : du 1er au 18 à 20h30, sauf le dimanche à 15h30 - transformable Relâche le lundi
Tarif jeune hors abonnement : 10€
11/01/2006
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