Oubliez la cour d’Angleterre. On est à la fin des années 1930, chez «Lear Entreprise & Co»...
La pièce
Oubliez la cour d'Angleterre. On est à la fin des années 1930, chez « Lear Entreprise & Co ». Engel monte Shakespeare comme il monte Ödon von Horváth, ce qui après tout est un choix qui se défend par la facilité et le plaisir avec lequel le spectateur le reçoit. Cette modernisation nous soulage autant que l'habile énergie de la traduction de Jean-Michel Déprats, qui est toujours un grand bonheur. Voilà une langue qui se fait entendre directement de nous sans hasards d'exotisme, tout en rythme et en substance. C'est l'occasion de (re)découvrir, tout proche et non moins grand, ce texte où il y a tout. Elégance, grande classe, esprit dansant ou rire gras – il prend tout dans sa main, les pauvres hères et les rois, les têtes chauves, les têtes couronnées les têtes folles ; la roue de la fortune tourne.
Lear, c'est cette histoire d'un roi qui devient nu. Au bout de la comédie des abus de pouvoir, des stupéfiants délires des amours familiales, il y a la parole plus juste de l'aveugle et du fou. On est trompé, on se trompe d'abord tout seul. On n'a pas besoin de beaucoup d'aide pour prendre un mauvais chemin, quitter la mesure et tendre les flancs à la lance. On n'est jamais trop méfiant. « Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour » disait Cocteau – Shakespeare, entre autres inépuisables leçons, nous met en garde contre le danger de confondre la carte et le territoire. Lear, abusé par son orgueil de roi-père qui a besoin d'être flatté, las de l'exercice du pouvoir, cède son royaume à ses filles ainées et bannit la cadette, plus aimée et plus aimante, mais plus simplement honnête. C'est le début d'une descente en spirale, du désaveu au dénuement, de dénuement en déraison, et enfin la mort. On ne se relève pas tout à fait de la tragédie ; un gendre de Lear, aux allures de bourgeois débonnaire, reste au milieu d'un semis de morts.
Il y a la bonne humeur d'Engel et sa bonne inspiration, cette sorte de fraîcheur sans emprunt, d'homme qui aime le rire enfantin et la ligne claire. Beaucoup de moments aussi, où le recadrage qu'il impose à la pièce touche juste : par exemple cette intimité retrouvée dans la scène liminaire, où Lear se dévoile déjà dans sa folie de Père Goriot et d'homme de pouvoir. Par le choix des costumes, nous sommes transportés en temps de guerre, on en voit mieux qu'un même temps se divise et s'entretue, qu'il s'agit de rejoindre la « Zone libre » de Douvres… Et il y a les maladresses d'Engel ; parfois il ne sait pas s'arrêter. Le public, fasciné par les jeux des machineries, oublie la scène et lève le nez pour regarder tourner les grosses saupoudreuses à neige. Trop d'éclairs, trop de tacatac-pan-pan, de fumée et de gros effets. On a les yeux rougis et les tympans bien las. Sur la fin, Cordelia prend des airs de Lara Croft gothique. Autre chose : sans doute veut-il être sûr que les gentils soient bien gentils et les méchants bien méchants ; mais on peut déplorer ce renoncement à une ambigüité qui est source de richesse. Le personnage d'Edmond notamment, apparaît comme un agent de la Gestapo qui serait coincé dans une frustration infantile ; dommage, quand on sait la richesse des personnages de bâtard chez Shakespeare – le bâtard, fils de la Nature, double de l'auteur, celui qui va chercher à réécrire le roman des origines.
Piccoli n'est pas un grand Lear, mais il tient bien son rôle de pièce maîtresse de la mise en scène d'Engel : juste dans tout ce qui requiert de la sobriété, très actuel, il trouve moins la douleur et la grandeur tragique. On pardonne à Jérôme Kircher d'avoir pris dix kilos (la rançon du succès ?) et le manque de renouveau dans son jeu d'un rôle à l'autre : sa présence scénique reste, le charme opère toujours (pour combien de temps ?) et il est à sa place dans ce personnage de « pauvre Tom », « homme nu », frère trahi, tout à la fois fou misérable et noble fils aimant.
Parmi les très bonnes surprises de ce spectacle, il faut rendre hommage à Gérard Desarthe, dont la finesse de jeu prend toute sa dimension sous le masque. Dès lors qu'il perd son nom de Kent, fidèle ami de Lear banni pour avoir voulu lui ouvrir les yeux, il se met au service de son roi comme simple et anonyme valet, qui porte au visage un pansement de nez cassé, qui est aussi le masque d'un Arlequin au parler rude mais loyal. Chapeau, imperméable, démarche tête baissée, tout concourt à lui donner l'allure de Jean Renoir en Octave de la Règle du jeu, autre figure d'ami fidèle. C'est peut-être cela en définitive que le spectateur emporte le plus sûrement avec lui : l'image de ces trois amis, déclassés et sans refuge, que sont le roi, son fou et son valet sans nom.
Les infos pratiques
ATELIERS BERTHIER - GRANDE SALLE 8 boulevard Berthier - 75017 Paris Métro : Porte de Clichy 19 janv. > 25 mars2006, 20h du mardi au samedi / 15h le dimanche
durée du spectacle : 2h40 sans entracte
tarif jeunes moins de 30 ans : 13 € (Justificatif indispensable).
04/02/2006
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