Oh les beaux jours ! A la Comédie Française
le 11/01/2006 - par Anaïs Il n'y a pas de commentaire, soyez le premier à réagir ![...] une grande leçon de théâtre. On est né trop tard pour voir « l'irremplaçable » Madeleine Renaud dans la mise en scène de Roger Blin : il faut voir Catherine Samie.
La pièce :
De très, très beaux jours
On entend d'abord une sonnerie de réveil, aussi pénible qu'une sonnerie de réveil peut l'être. Le rideau se lève sur une vieille femme, Winnie, enlisée jusqu'aux seins dans un gros mamelon de sable. Il y a d'autres dunes, derrière lesquelles son époux Willie fait son trou pour s'abriter du soleil, le ciel d'un bleu éclatant au-dessus, et puis… rien. Rien que les mots et quelques pauvres choses – un sac, quelques menus objets dedans, un parapluie. Entre le moment où cela sonne pour le réveil, et celui où cela sonne pour le sommeil, la vie de Winnie se trouve réduite à sa portion congrue. Elle n'a que ces pauvres adjuvants, le dire et le faire, pour tenir son temps, rythmer ses journées sur la durée desquelles elle n'a pas de prise (impossible de ne pas faire ce que dicte la sonnerie implacable). Dans ces conditions improbables et pourtant si curieusement familières d'étrécissement de la vie, tout devient plus précieux. De moment en moment, pour que l'écoulement du temps se fasse, elle va utiliser, avec l'économie de la bonne ménagère, les maigres ressources à sa portée : mettre sa toque, enlever sa toque, se brosser les dents, égrener quelques souvenirs (elle a pu marcher, elle a pu séduire, autrefois), explorer le contenu du sac, prier, chanter. Les mots, comme les choses, elle n'en a pas beaucoup, il faut trouver à dire qui n'ait pas été encore trop dit, laisser le juste temps entre chaque phrase, et savoir qu'elle ne parle pas totalement dans le vide, que parfois, à l'occasion, Willie peut l'entendre. Presque invisible, presque muet, il est la frontière de sa solitude, lui qui a encore les jambes libres. Le miracle, c'est qu'il lui arrive de répondre, et là, c'est vraiment un « beau jour », « ça qu'il y a de si merveilleux… »
Il y a, dans cette situation minimale, si atrophiée qu'elle est au-delà du tragique peut-être, une joie et un optimisme immenses. Formidables, les ressources que trouve l'être humain pour se faire à tout, pour lutter contre l'ennui, habiter l'inhabitable, bricoler contre l'absence de sens. L'espace se resserre, on ne peut rien contre le temps, mais la vie continue, vaille que vaille ; il reste toujours la sainte lumière, la panoplie des choses à faire et ces moments d'exception où la parole semble trouve un destinataire.
On peut chercher dans cette pièce des significations à n'en plus finir, suivre les pistes laissées par Beckett en ses clins d'œil érudits, apprécier la densité incomparable de mots toujours gagnés sur le silence. On peut aussi passer un moment d'émerveillement simple en compagnie de Catherine Samie, doyenne-sociétaire de la Comédie Française, la « Grande Catherine » comme l'appelle son compagnon de scène Yves Gasc. Blafarde, sublime, illuminée, elle est là. Tellement présente. Son visage à l'extraordinaire mobilité, sa voix précise, ses gestes ciselés viennent habiter, servir au sens le plus noble ce texte exigeant. Il y a certainement lieu de regretter que les choix de mise en scène de Frederick Wiseman cassent en partie l'effet d'étrangeté du texte – notamment en faisant s'élever et non s'enfoncer dans le sol de la scène la pauvre Winnie. Mais en fin de compte, c'est égal : on est pris. On ne perd pas une mesure de cette petite musique intime et dérisoire du bruissement de la langue. Parce que c'est beau simplement, une grande leçon de théâtre. On est né trop tard pour voir « l'irremplaçable » Madeleine Renaud dans la mise en scène de Roger Blin : il faut voir Catherine Samie.
Les infos pratiques :
Jusqu'au 14 janvier
Soirées à 20h ou 19h, matinées à 16h - Tarifs : de 6 à 27 euros -
Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux Colombier ,75006 Paris - Locations : 01.44.39.87.00
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