Urlo au théâtre du Rond Point
le 26/12/2005 - par Anaïs Il y a 3 commentaires. Réagissez vous aussi !On ne raconte pas Urlo. Pour les acteurs comme pour les spectateurs, c'est une expérience de vie, et de vertige. Delbono et sa compagnie nous balancent du grand rire, enfantin et clair aux larmes devant ce qui est inexprimablement beau.
La pièce
URLO, Ecce homo.
Urlo : le cri. En italien, c'est le titre du fameux tableau d'Edward Munch, cri poussé par une créature sans forme qui est toute l'humanité. C'est sur un cri que s'ouvre et se ferme ce spectacle fascinant, qui va longtemps creuser de ses images la mémoire du spectateur. De ce qui se déploie sur scène, tout a vocation à rester mystère, tant au sens d'absolue poésie que de théâtre sacré, balinais ou médiéval.
A tous ceux qui se demandaient à quoi pourrait ressembler au juste le Théâtre de la Cruauté souhaité par Artaud, Delbono apporte une réponse. Le théâtre, disait Artaud, doit être une peste, une maladie violente qui fasse dégorger les humeurs noires de la société. Et c'est une peste déjà que ce premier cri que l'on entend sans pouvoir lui assigner un auteur - est-ce le cri d'un nouveau-né, d'un supplicié ou d'un fou ? On jurerait un cri d'enfant, gémissant et abandonné, mais poussé par un homme adulte, et dont on ne sait s'il est, au juste, surtout terrible ou surtout drôle. Premier choc. On ne sait pas, on ne saura jamais.
De séquence en séquence, une image fondue dans l'autre au-delà de toute narration, on se laisse happer, remuer, cueillir par ce qui est presque un ballet, et pourtant si intimement théâtral. Delbono redécouvre le masque et sa puissance de magie, les cothurnes qui créent une nouvelle race d'hommes, l'humour et l'étrangeté dans le costume. Il y a sur scène des hommes et des femmes, créatures inédites qui sont nos frères ; chaque geste semble inventé comme au premier matin du monde. La voix qui lit, avec son fort accent italien, des textes lancinants et gros de douleur, vient de tous, les acteurs l'articulent, la prennent chacun à son compte ; phénomène étrange, on ne comprend vraiment ces textes que lorsqu'ils nous sont livrés une seconde fois. C'est sans doute là un des sortilèges scénographiques de cette profonde fantasmagorie. L'on a dit qu'un grand cinéaste se reconnaissait à ce qu'il accordait à chaque plan le temps juste, exactement. Il y a dans l'art de Pippo Delbono ce talent-là, qui accorde à chaque épisode, à chaque pas qui vient ordonner ou balafrer l'espace scénique, la place et le temps qu'il faut pour nous remuer au plus fort. Concentration, dépense, contraste; le corps du spectateur est pris à parti. Pour une fois, on ne se trouve pas simplement devant un spectacle, il y a même un moment, d'une méchante drôlerie, où une actrice se retrourne contre son public...
On ne raconte pas Urlo. Pour les acteurs comme pour les spectateurs, c'est une expérience de vie, et de vertige. Delbono et sa compagnie nous balancent du grand rire, enfantin et clair (ou comment la présence inopinée d'agneaux sur scène va mettre le spectateur, d'un coup, en face de sa propre pureté) aux larmes devant ce qui est inexprimablement beau. Tout cela, même quand les acteurs saignent, est d'une infinie tendresse ; il y a du tragique aussi, du vrai, tranché en plein dans la toile d'un pape de Francis Bacon.
L'essentiel, ce qui dans cette pièce est criant de vie magique, c'est l'extraordinaire présence de ces acteurs, parfois venus des marges de notre société normative, à l'instar du microcéphale Bobo, sorte de coryphée sourd-muet, enfantin et génial de ce drôle de rêve.
On voit le Christ, les hommes perdus dans leurs rites, la méchanceté du désir, la pauvreté du pouvoir, un dragon, une créature de douleur, silencieuse et inoubliable, qui est comme une grande plaie mise à nu. Les derniers temps du spectacle sont emportés par une chanson. Giovanna Marini à la guitare, digne et dure veuve sicilienne, puis une fanfare comme en procession, chantant une mélodie populaire qui nous parle de la vita dolorosa (qui ne pleurerait pas?).
Tout cela, à la fin, l'auteur le dédie à sa mère, à ses prières, à sa crainte de Dieu. Le cri de l'enfant-homme reprend.
Les infos pratiques :
Théâtre du Rond Point, métro Franklin Roosevelt
Du 13 au 24 Décembre à 21h sauf le 18 et 24 Décembre à 14h30
Tarifs spéciaux billetterie Les DésArtsonnés :
Tarif normal étudiant 12 euros - tarif ESSEC par la billetterie à 10 euros.
3 commentaire(s)
Merci de poster un article si alléchant deux jours après la dernière représentation ... Sais-tu si la pièce va repasser ?
par Alice, le 2005-12-29 14:08:00
Désolée Alice... Je sais que nos articles ne paraissent pas toujours à l'heure mais nous allons parfois aux dernières... On va se reprendre avec la rentrée !
Pour Urlo, ça ne m'étonnerait pas que ça repasse, si c'est le cas et que nous sommes toujours aux commandes dela rubrique théâtre, nous la signalerons.
par Dorothée, le 2006-01-11 17:09:00
En tout si cela peut te rassurer, Urlo (comme plusieurs des autres pièces du festival Pippo Delbono) est un spectacle qui a déjà un peu d'ancienneté. L'ami Pippo fait tourner ses créations, donc tous les espoirs sont permis...
par Anaïs, le 2006-01-12 09:33:00
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